articleVilles en transition : imaginer des relocalisations en urgencePar Luc Semal et Mathilde SzubaChanger le système ou changer les pratiques ? Selon Luc Semal et Mathilde Szuba, les promoteurs des Villes en transition renouvellent les ré-ponses apportées à cette question en mêlant systématiquement à leur approche de la justice climatique l’échéance du pic pétrolier, peut-être déjà là . Ainsi, il ne suffirait pas de « revendiquer » mais nécessiterait de « s’y préparer » matériellement et psychologiquement. Mobilisant les concepts de résilience et de relocalisation, les transitionneurs, souvent proches du mouvement altermondialiste, seraient porteurs d’un nouveau projet « d’émancipation sous contrainte ».
Le sommet de Copenhague fut un retentissant échec institutionnel, dont nous n’avons sans doute pas encore tiré toutes les conséquences. Cela étant, il fut aussi l’occasion d’une importante mobilisation militante, dont la composition et les revendications témoignent d’une évolution sensible des relations entre le mouvement écologiste et le mouvement altermondialiste : deux mouvements qui ne se recoupent qu’en partie, mais qui semblent désireux de construire de meilleurs rapports de force pour faire aboutir des revendications et des ambitions communes. S’il est certain que le déplacement massif de militants altermondialistes à Copenhague a aidé à poser les fondations d’un dialogue constructif sur la question climatique (notamment autour des idées de justice climatique et d’inversion de la dette), il n’en demeure pas moins que l’approche écologiste et l’approche altermondialiste, tout en étant souvent complémentaire, diffèrent encore sensiblement sur plusieurs points – ce qui fut nettement observable dans les débats militants de décembre 2009. À ce sujet, les différents ateliers qui furent organisés dans le cadre du Klimaforum par les militants britanniques des Transition Towns se sont avérés particulièrement éclairants. Les transitioners ne se définissent généralement pas spontanément comme « altermondialistes ». Certes, leur approche de la question climatique, consistant à toujours la traiter conjointement à celle du pic pétrolier, les amène presque mécaniquement à développer un discours très critique de la mondialisation, ainsi qu’une réflexion radicale sur la nécessité des relocalisations. Mais l’importance prépondérante qu’ils accordent à l’effondrement économique et institutionnel que devrait entraîner le pic pétrolier, peut-être même à court terme, offre à leur approche de la question climatique un caractère original… Et même un caractère saisissant, sans doute à l’origine de l’important succès déjà rencontré, au Royaume-Uni et ailleurs, par ce tout jeune mouvement. Car cette manière de militer en regardant en face l’imminence des catastrophes conduit finalement les transitioners à militer différemment : avec les Villes en transition, militer c’est encore « revendiquer », bien sûr, mais désormais c’est aussi « se préparer », matériellement et psychologiquement, sur une base locale, avec toutes les bonnes volontés qui se présentent, pour mieux résister aux tourmentes imminentes. De Totnes au réseau des Villes en transitionC’est en 2005, dans la petite ville irlandaise de Kinsale, que sont nées les principales idées qui devaient ensuite donner naissance au réseau des Transition towns. Un professeur de permaculture [1] nommé Rob Hopkins, militant écologiste déjà conscient de la gravité du réchauffement climatique et de la nécessité de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, entend parler d’un autre problème : celui du pic pétrolier, c’est-à -dire de ce moment peut-être proche à partir duquel la production mondiale de pétrole se mettra à décliner inévitablement d’année en année, quels que soient les efforts que nous tenterions pour en extraire davantage. Ce n’est pas la fin du pétrole, mais la fin du pétrole abondant et bon marché, ce qui est déjà bien assez pour gravement déstabiliser les équilibres économiques et institutionnels auxquels nous sommes habitués… Si la question climatique nous fait comprendre que nous « devrions » changer, celle du pic pétrolier nous fait comprendre que nous « devrons » changer, de gré ou de force, et peut-être à très court terme. Comment vivre, et d’abord comment se nourrir presque sans pétrole, non plus dans cinquante ans, mais peut-être dans cinq ou dix ans ? Avec quelques amis militants, le professeur de permaculture fait travailler ses étudiants sur un plan de descente énergétique pour la ville de Kinsale, de manière à imaginer avec eux comment cette petite ville pourrait réussir, à son échelle, « la » grande transition qui s’annonce vers le monde post-pétrole. L’année suivante, Rob Hopkins retourne s’installer à Totnes, une ville de 9 000 habitants dans le Devon, au sud-ouest de l’Angleterre. Malgré sa petite taille, Totnes regorge de réseaux écologistes ou apparentés : on y trouve une école Steiner, plusieurs restaurants végétariens ou biologiques, le centre Ernst F. Schumacher qui poursuit les réflexions de l’auteur de Small is beautifull [2], un magasin de pompes funèbres écologistes… Avec son groupe d’amis militants, Rob Hopkins lance une campagne locale d’« éveil des consciences » (awareness raising) sur le pic pétrolier, en organisant notamment une série de conférences et de projections publiques de documentaires sur le sujet. Mais la rencontre ne prend pas fin lorsque le documentaire ou le conférencier s’arrête : au contraire, il est proposé aux spectateurs de prendre les choses en main en réfléchissant à ce que pourrait être une transition réussie à l’échelle de leur commune, et pour cela de former une « initiative de transition » chargée d’entamer la rédaction d’un plan de descente énergétique, en s’inspirant pour partie de ce qui s’était fait à Kinsale. Et à Totnes, l’expérience est un succès : des groupes de réflexion thématiques se forment sur l’alimentation, les transports, l’éco-habitat, la psychologie du changement… Le groupe local de transition parvient à ne pas apparaître comme un groupe écologiste supplémentaire dans une ville qui en comptait déjà tant, mais plutôt comme une plate-forme commune capable de fédérer toutes les expériences éparses pour proposer une « vision » alternative de ce que pourrait être Totnes en 2030, presque sans pétrole. L’expérience acquiert une dimension supplémentaire lorsque, sur la base de ce qui s’est fait dans le contexte militant très particulier de Totnes, les militants les plus impliqués dans la transition parviennent à en tirer une méthodologie reproductible dans d’autres contextes et d’autres lieux. Élaborée collectivement, cette méthodologie est d’abord progressivement mise en ligne sur les sites des Villes en transition, puis publiée sous forme de guide, le Transition Handbook [3], qui explique pourquoi et comment lancer une initiative de transition chez soi. Entre-temps, par bouche-à -oreille militant et par ouï-dire médiatique, plusieurs autres groupes locaux de transition s’étaient déjà formés dans d’autres villes du Royaume-Uni. Ces groupes étaient une cinquantaine à s’être manifesté auprès des animateurs du réseau en 2008. Ils sont aujourd’hui environ 300, à des stades d’avancement très variés. Désormais, la tendance est également à l’internationalisation du mouvement : très vite, quelques groupes de transition se sont formés dans d’autres pays anglophones comme les États-Unis, l’Australie, l’Irlande, le Canada, la Nouvelle-Zélande… Puis des groupes sont aussi apparus dans des pays non-anglophones, parfois en lien avec la traduction du Transition Handbook, soit en ligne sur internet, soit publiée sous forme de livre comme cela s’est déjà fait en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, etc. [4] Le cÅ“ur du réseau, toujours basé à Totnes, fournit conseils et formations aux militants désireux de se lancer dans la transition, mais n’interfère quasiment pas dans la vie des groupes locaux, restant ainsi fidèle à l’un de ses principes fondateurs : « let it go where it wants to go », laisser le groupe évoluer comme il l’entend, sans chercher à lui imposer une orientation particulière. Relocalisations et résilienceCe qui fait l’unité du réseau des Villes en transition est donc moins sa structure officielle, qui reste assez modeste, que l’adhésion des groupes locaux aux quelques principes de base qui font l’originalité et la force de ce mouvement. Et ce qui donne le ton général du réseau des Villes en transition, c’est en premier lieu l’importance accordée à la thématique du pic pétrolier : toutes les controverses ne sont pas closes au sein du réseau, notamment quant à la date et à la gravité de ce pic, mais il y a néanmoins quasi-consensus sur le fait que le pic peut être imminent, voire que nous l’aurions déjà dépassé depuis 2008, et qu’en tout cas il est plus que temps d’engager la transition. Ce sentiment d’urgence radicale a conduit les Villes en transition à développer une approche très particulière de la question, qui transparaît nettement dans les propositions formulées. Inventer une émancipation sous contrainte ?Clairement, les Villes en transition annoncent un autre monde – en insistant d’ailleurs sur le fait que, selon eux, cet autre monde adviendra bientôt, que nous le voulions ou non. La marge de manÅ“uvre qu’il nous reste correspond surtout à notre capacité à reconstruire en urgence les résiliences locales, ce qui est quasiment un impératif de survie, et ensuite à notre capacité à inventer des modes de vie relativement désirables dans le cadre des limites non-négociables fixées par la perspective de l’après-pétrole. Sur cette question des limites, le discours de la transition entre souvent en résonance avec celui du mouvement pour la décroissance – la position de Rob Hopkins étant, par exemple, qu’une croissance (même verte) est désormais impossible, et que la solution réside plutôt dans ce qu’il appelle parfois « une renaissance économique sur une base locale ». Moins de biens, plus de liens… Publié par Mouvements, le 27 septembre 2010. http://www.mouvements.info/Villes-en-transition-imaginer-des.html
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Luc Semal[1] Mode d’aménagement écologique du territoire, visant à concevoir des systèmes stables et autosuf-fisants et à produire de la nourriture en renforçant l’écosystème.
[2] E. F. SCHUMACHER, Small is beautifull. Une société à la mesure de l’homme, Seuil, Paris, 1978 (1973).
[3] R. HOPKINS, The Transition handbook. From oil dependency to local resilience, Green Books, Totnes, 2008.
[4] La traduction francophone sera disponible le 7 octobre 2010, en co-publication S ! lence et Écosociété.
[5] Voir à ce sujet L. SEMAL et M. SZUBA, « Villes en transition vers la sobriété », S ! lence n° 365, février 2009.
[6] S. CHAMBERLIN, The Transition Timeline : For a Local, Resilient Future, Green Books, Totnes 2009
[7] L. SEMAL et M. SZUBA, « Villes en transition vers le rationnement », S ! lence n° 379, mai 2010.
