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Vers la fin du gaullisme ?

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Même s’il a bâti sa campagne sur l’idée de rupture, il ne serait guère profitable à Nicolas Sarkozy d’abandonner le consensus politique qui guide l’action extérieure de la France depuis 1945.

Dans son premier discours post-électoral, Nicolas Sarkozy, qui vient d’être élu président, affirme que la France a choisi le changement. Il n’est pas le premier, parmi les candidats au pouvoir, à prétendre incarner le changement. Mais faut-il prendre Sarkozy au pied de la lettre, et si c’est le cas, qu’entend-il au juste par changement ? Aux Etats-Unis, son élection est interprétée comme celle du président le plus pro-américain de l’histoire de la Ve République. C’est certainement vrai, mais cela veut-il dire que la politique extérieure de la France va vraiment changer ?

Commençons par analyser les raisons de son élection. Les systèmes électoraux des pays occidentaux sont généralement structurés autour de deux principaux partis, l’un tendant plutôt vers la gauche et l’autre vers la droite. Cela vaut également pour la France ou la droite modérée est représentée par l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP), le parti de Sarkozy, et la gauche modérée par le Parti socialiste, dont la candidate était Ségolène Royal.

Normalement, dans la plupart des élections, la base de chacun de ces partis vote pour leurs candidats respectifs. C’est d’autant plus vrai en France, avec son système électoral à deux tours. Pour gagner une élection, il faut récupérer au deuxième tour les voix de trois types d’électorat : celui de l’extrême-gauche, celui de l’extrême-droite et celui du centre. Par centre, on désigne les électeurs qui sont disposés à donner alternativement leur voix à l’un ou l’autre des deux principaux partis et mettent fréquemment en pratique cette disposition. En général, les électeurs d’extrême-gauche et d’extrême-droite partagent leur voix entre les deux principaux partis et l’abstention.

Quand le socialiste François Mitterrand a gagné en 1981 et en 1988, c’est essentiellement grâce aux voix supplémentaires conquises au sein de l’électorat centriste. La victoire du candidat de droite Jacques Chirac en 1995 s’est faite sur une plate-forme « sociale » qui lui a également acquis un contingent de voix décisives en provenance du centre. Ce n’est pas ce qui s’est passé lors des dernières élections. L’extrême-gauche a voté pour Ségolène Royal. Les voix centristes se sont apparemment réparties comme normalement : deux tiers en faveur de la droite et un tiers en faveur de la gauche. C’est de l’extrême-droite que Sarkozy a obtenu les votes qui lui ont permis de faire la différence. Malgré l’appel explicite à l’abstention de Jean-Marie Le Pen, principal candidat d’extrême-droite, son électorat ne l’a pas écouté et a voté pour Sarkozy.

Reste à savoir pourquoi. La plupart des électeurs de Le Pen ne s’intéressent guère aux relations entre la France et les Etats-Unis, pas plus qu’ils ne prêtent attention aux mesures économiques d’inspiration conservatrice promises par Sarkozy. Ils ont voté pour lui essentiellement parce qu’il représente à leurs yeux le type de positionnement anti-musulman qui leur tient à coeur. Ce positionnement de Sarkozy s’est exprimé de trois façons : sa promesse d’une politique de fermeté contre la délinquance dans les banlieues ; sa promesse d’une politique d’immigration beaucoup plus stricte ; sa promesse de s’opposer fermement à l’intégration de la Turquie à l’Union européenne. Ces trois promesses ont toutes les chances d’êtres tenues, ce qui satisfera l’électorat d’extrême-droite.

Quelles conséquences cela aura-t-il pour le reste de son programme ? Il n’est pas dit qu’elles soient très substantielles. Les racines historiques de l’UMP sont avant tout liées au gaullisme. Qu’est-ce que le gaullisme, hier et aujourd’hui ? Lors de son premier passage au pouvoir, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Charles De Gaulle a défendu essentiellement trois choses : une affirmation du droit de la France à jouer un rôle de puissance indépendante sur la scène internationale ; le « dirigisme » économique, à savoir une espèce de keynésianisme laissant un rôle majeur à l’intervention de l’Etat ; une sensibilité anti-communiste en politique intérieure.

Ces trois grandes orientations ont été préservées quand De Gaulle est revenu au pouvoir en 1958. Quand il parlait des armes nucléaires françaises, il soulignait que leur vocation était de défendre la France « tous azimuts ». C’est lui qui a imposé le retrait de la France de la structure de commandement de l’OTAN. Ce qui ne l’empêcha pas d’inscrire clairement la France dans le même camp que les Etats-Unis pendant la guerre froide, à savoir contre le communisme. Enfin, il a toujours défendu l’Etat-providence à la française. Depuis De Gaulle, la France a eu quatre autres présidents, dont seulement deux d’obédience gaulliste explicite. Mais, pour l’essentiel, aucun d’entre eux ne s’est vraiment écarté de la trinité gaullienne : politique de puissance indépendante, Etat-providence et anti-communisme.

L’appel au changement de Sarkozy se traduira-t-il par un reniement de ces positions ? J’en doute fort. A propos des Etats-Unis, le nouveau président a déclaré que la France s’était montré « arrogante » dans sa façon de réagir à la proposition américaine d’intervention en Irak, ce qui ne l’a pas empêché d’être au fond d’accord avec la non intervention. Voilà qui ressemble beaucoup à la position d’Angela Merkel : être plus poli avec Washington, mais maintenir une ligne indépendante. La chancelière allemande a récemment donné un exemple de cette attitude en ayant recours à un langage très conciliant à l’égard de Washington tout en exprimant simultanément sa forte opposition au projet américain d’installer des systèmes nucléaires anti-missiles en Pologne et sur le territoire de la république tchèque.

On connaît la phrase célèbre de Lord Palmerston, ministre des Affaires étrangères britannique au milieu du XIXe siècle : « La Grande-Bretagne n’a pas d’alliés permanents ; elle n’a que des intérêts permanents ». Quels sont les intérêts de la France ? En réalité, la France n’a guère besoin des Etats-Unis. Ce sont plutôt les Etats-Unis qui ont besoin du soutien français. Les intérêts fondamentaux de la France sont centrés sur l’Europe et sur ses relations avec ses anciennes colonies africaines. En Europe, il s’agit essentiellement de maintenir une relation étroite avec l’Allemagne. Merkel est un modèle beaucoup pus plausible pour Sarkozy que Mme Thatcher. Quant aux anciennes colonies africaines, elles ont ouvertement manifesté leur malaise face à l’élection de Sarkozy, précisément en raison de ses affinités avec les positions de l’extrême-droite. Les priorités de la politique extérieure de Sarkozy seront donc de promouvoir les relations entre Paris et Berlin et de redorer l’image de la France dans ses anciennes colonies.

Il ne lui sera guère profitable d’abandonner l’héritage gaulliste. Bien entendu, on peut s’attendre à ce qu’il prenne certaines mesures économiques comme la suppression des 35 heures ou divers remaniements de la fiscalité. Mais on reste encore loin d’une destruction de l’Etat-providence. Pendant sa campagne, il a également promu le thème du rejet de l’héritage de 1968. On pourrait y voir une sorte d’anti-communisme version 2007, mais ce que cela signifie dans la pratique est loin d’être clair pour l’instant.

En matière de politique intérieure, Sarkozy entend s’efforcer de démanteler les groupes centristes qui souhaiteraient prendre leur distance avec la droite en créant un « vrai » parti du centre. Ses efforts dans ce sens seront probablement couronnés de succès. Et le désarroi du Parti socialiste l’aidera sans aucun doute à consolider sa base électorale lors des prochaines élections. Mais tout cela est loin de représenter une rupture fondamentale avec le consensus politique qui guide l’action de la France depuis 1945.


Traduction par Marc Saint-Upéry

Publié par Mouvements, le 28 mai 2007. http://www.mouvements.info/Vers-la-fin-du-gaullisme.html

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auteur Immanuel Wallerstein
Sociologue, directeur émérite du Centre Fernand-Braudel et Senior Research Scholar à Yale University.