articleUne campagne d’idées sans auteursPar Frédérique MatontiL’absence de contrepoids aux intellectuels médiatiques n’a jamais été aussi criante : décor politique d’une campagne électorale où les « intellectuel-l-es spécifiques » peinent à trouver leur place.
Il suffit de rappeler à gros traits cette histoire pour voir à quel point l’intervention des intellectuels dans l’actuelle campagne présidentielle ne s’inscrit guère dans cette tradition. Tout d’abord, et même si la délimitation du groupe « intellectuels » a toujours été un enjeu, les usages de la catégorie l’ont aujourd’hui beaucoup diluée. Ainsi, on aurait du mal à définir les « intellos » à la une du Nouvel Observateur du 15 février 2007 — ceux qui « virent à droite » — et la plupart de ceux qui peuplent le plateau de la nouvelle émission de Guillaume Durand, par des « Å“uvres » reconnues par leurs « pairs ». Ce virage à droite et cette omniprésence de quelques-uns n’ont, de plus, apparemment rien de bien neuf. D’une part, parce que les « intellectuels médiatiques » ont, comme leur nom l’indique, conquis depuis les années 1980 la visibilité que leur a conférée le poids croissant de la télévision dans la fabrication de l’opinion. D’autre part, parce que bon nombre d’entre eux (André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, Pierre-André Taguieff, etc.), aujourd’hui sarkozystes supposés ou déclarés, ont, par leurs prises de position, au moment de l’intervention américaine en Irak ou lors des émeutes en banlieue, fini par constituer un camp « néocons » à la française, camp qui n’avait plus qu’à rallier le candidat de l’UMP, ce qui est chose (quasi) faite. Reste que si le processus était déjà largement entamé, l’absence de contrepoids à ces intellectuels médiatiques n’a jamais été aussi fort. Tout d’abord parce que de Michel Foucault à Jacques Derrida, en passant par Pierre Bourdieu et Pierre Vidal-Naquet, les vingt dernières années ont vu disparaître quasiment tous ceux qui pouvaient, par leur statut et par le crédit intellectuel attaché à leur Å“uvre, porter une autre parole. Mais aussi parce que les manières de faire campagne ont connu de profonds changements. C’est une banalité tout d’abord de rappeler le poids de la communication dans les joutes électorales (communication qui, par ailleurs, ne fait pas forcément gagner un scrutin — que l’on pense au référendum sur le Traité constitutionnel européen). C’est une banalité également de rappeler que les journalistes qui appartiennent, eux aussi, au cercle large des professionnels de la politique, décrivent avant tout les campagnes électorales en décryptant les coups gagnants ou perdants des candidat(e)s et délaissent les enjeux politiques et sociaux. Ensuite, si les campagnes ont changé c’est en raison de la multiplication sur le net des blogs, mais aussi des vidéos piratées et des conversations volées, très présentes dès les « primaires » au sein du PS qui peuvent certes se décrire comme une production collective de l’information, mais aussi comme la circulation accélérée des (mauvais) coups de campagne. Ces modifications ont toutes les mêmes conséquences en matière de place des intellectuels. Les récits de campagne sont plus que jamais centrés sur les jeux électoraux et non sur le contenu des programmes. Dès lors, une seule place est possible pour les intellectuels : au premier rang des meetings ou en rangs serrés sur les listes de soutien des candidats, enrôlés par là même dans les échanges de coups de campagne. Plus profondément, ces récits de campagne n’ont souvent pas d’auteur. C’est le cas, par excellence, de ce qui circule sur le net, où ceux qui l’alimentent le font sous pseudonyme ou bien, comme pour les blogs, sont très majoritairement des anonymes, autrement dit, comme l’on disait il y a vingt ans, on ne sait « d’où ils parlent ». Le processus de démocratie participative que l’on peut d’un autre point de vue décrire comme ce qui vient en partie réparer la coupure entre les professionnels de la politique et les citoyens ordinaires, et (peut-être) endiguer la « crise de la représentation » va dans le même sens. Privilégiant la parole profane -elle-même au cÅ“ur des dispositifs télévisuels dont « J’ai une question à vous poser » sur TF1 où les candidat(e) s sont face à des spectateurs sélectionnés, est l’exemple par excellence : la démocratie participative rend en soi inutile la position de l’intellectuel, notamment la posture d’intellectuel spécifique, intervenant en raison de ses compétences. De même, parler en son nom, engager le capital spécifique lié à ce nom — son renom —, comme le font traditionnellement les intellectuels depuis l’Affaire Dreyfus, n’a plus non plus grand poids quand la parole qui vaut est anonyme, voire acéphale. Ces spécificités de la campagne présidentielle expliquent que les initiatives des intellectuels qui, pourtant, existent, soient finalement peu visibles. L’intervention dans Le Nouvel Observateur, au moment des « primaires » socialistes, d’économistes parfois inconnus du grand public, adressant des questions à chacun des candidats à la candidature n’a pas réellement eu de suite, comme le montre le peu de poids des experts hors parti dans le débat sur le chiffrage des programmes électoraux. De même, les propositions de « L’Autre campagne » qui rassemblent des textes d’intellectuels (de Bernard Lahire à Isabelle Sommier en passant par Susan George et Remi Lenoir) spécialistes de chacun des domaines (enseignement, institutions, politique internationale, politiques sociales, etc.) qui composent un programme électoral passent largement inaperçues. Cette faible visibilité des propositions alternatives expliquent sans doute que l’actuelle présidentielle laisse des pans entiers de politiques publiques dans l’ombre (la culture par exemple) ou bien ne donne sur eux que des éclairages partiels et éphémères, les propositions tombant dans l’oubli au fil de la « déclinaison » des thèmes de campagne. Publié par Mouvements, le 13 mars 2007. http://www.mouvements.info/Une-campagne-d-idees-sans-auteurs.html
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Frédérique Matonti