articleUn mariage et trois enterrementsPar Sandra LaugierCette campagne présidentielle est un enterrement du féminisme sous la forme radicale et revendicatrice qui a toujours été sa source vivante.
Pour la première fois en France, une femme est en position de devenir présidente de la République. L’excitation que devrait susciter cette perspective (et qui nous fera, pour certaines d’entre nous, voter pour Ségolène Royal entre autres raisons parce que c’est une femme) est fortement tempérée par l’occultation même de ce fait, et de sa signification, dans la campagne actuelle – et au premier chef (taine) par la candidate. Certes, Ségolène Royal a joué, on l’a tant dit, d’un registre prétendu féminin, donnant dans l’élégance, la douceur et le compassionnel. Mais elle s’est bien gardée de se poser en future défenseuse des droits et conditions des femmes, préférant, de façon devenue typique du post-féminisme français, faire comme si sa situation de femme candidate était non problématique, évidente, dans la nation civilisée et non-sexiste que nous constituons. Pas la peine de marquer une spécificité, de revendiquer un féminisme « repoussoir » qu’on laissera aux harpies non-sexy et dépourvues d’enfants ; les femmes (certaines en tout cas) ont conquis le droit de contester la différence, et d’être, si l’on peut dire, au niveau des hommes.
Un tel positionnement, dans sa prudence agaçante, a-t-il au moins une efficacité ? Rien de moins sûr. Le déni fondamental de l’événement que devrait constituer cette candidature féminine, et cette possibilité inédite pour une femme de vaincre un candidat masculin dans le cadre de l’élection présidentielle, apparaît constamment ailleurs : dans une agressivité latente, celle que chacun. e peut constater dans les commentaires quotidiens des hommes (et parfois des femmes), celle d’un monde politique ou médiatique qui veut constamment mettre en cause la « compétence » de la candidate, avec une sévérité obsessionnelle qui ne serait jamais admise envers un candidat homme.
Autant le reconnaître : il va falloir, pour qu’une femme puisse être présidente en France, où si peu de femmes ont des positions importantes, surmonter un véritable tabou. Les vrais tabous sont ceux que nous ne voulons voir comme tels, tellement ils sont énormes, juste sous notre nez – comme la fameuse « lettre volée » : ceux dont nous tentons de nier l’existence, plutôt que d’agir pour les surmonter. Pour exister face aux hommes, se faire reconnaître d’eux, Ségolène Royal nie ce tabou, tente de faire oublier le féminisme, pensant se protéger, mais par là même s’exposant à la haine et au mépris de beaucoup d’hommes.
– Cette campagne présidentielle est un enterrement du féminisme – le féminisme sous la forme radicale et revendicatrice qui a toujours été sa source vivante.
Une source du féminisme, c’est aussi la nécessité (niée ici) de représenter l’expression des femmes. Pourtant, Ségolène Royal, comme d’autres, revendique l’expression populaire. Là aussi, parce que rien de plus évident, et de la même façon, juste sous notre nez, que la présence d’une revendication de l’ordinaire : l’un comme l’autre candidat parle « peuple », s’adresse aux « vraies préoccupations des gens, parle de « vie chère » ou de « racaille » plutôt que d’indice des prix et de violence urbaine. L’un comme l’autre prétend écouter les gens ordinaires. Mais qui sont ces gens ordinaires qu’ils entendent, prétendent exprimer, sinon des gens à peu près aussi triés sur le volet que les finalistes de la Star’Ac, posés sur un plateau, posant des questions téléguidées et acceptant des réponses préfabriquées ? Quelles sont cette sincérité et cette naturalité dans le discours des candidats, sinon celle d’un ton ? Les gens « ordinaires » rassemblés pour l’occasion n’ont plus rien d’ordinaire, et leur donner parodiquement la parole revient à étouffer plus efficacement celle de la masse des gens, ceux qui ne s’expriment pas et ne se sentiront jamais exprimés. En parodiant le parler populaire, les candidats ne font que dénier, ou trahir, leur incapacité à prendre réellement la parole pour exprimer ces « gens ordinaires ». Et la méthode des questions et réponses n’a rien d’une vraie conversation entre égaux, comme si la vérité était dans un ton : au contraire, comme l’emphase de la sobriété parfois dénoncée chez les rhéteurs, l’emphase de la simplicité et de la rusticité est une nouvelle forme du mépris social, et la négation d’un véritable dialogue entre égaux. Car il ne s’agit pas de se rapprocher de l’homme ordinaire, mais de se reconnaître, réellement, comme tel. C’est tout le travail de la conversation, et de la démocratie.
– Cette campagne présidentielle est aussi un enterrement de la démocratie.
La démocratie, c’est bien une conversation, et c’est cette conversation ordinaire qui, ainsi caricaturée et évacuée, devient désespérante. Les hommes vivent des vies de désespoir, « lives of quiet desperation », disait H. D. Thoreau en ouverture de son livre Walden, dont on entend explicitement l’écho aujourd’hui au féminin dans le sort des « desperate housewives ». Le désespoir, c’est celui de l’impossibilité de la conversation, non par le silence, mais parce que les paroles publiques ont perdu leur sens, ne nous expriment plus.
Quand d’ailleurs Ségolène Royal a-t-elle engagé la conversation avec un autre candidat (même pour le débat interne au PS, il aura fallu cette mise en scène débilitante des trois discours en parallèle) ? Quand par exemple y aura-t-il un vrai débat entre les deux candidats principaux de cette campagne ? Nous attendons toujours notre scène de ménage, comme dans les comédies hollywoodiennes où elle finit par éclater, et mettre au jour les véritables différends, les conflits et inégalités les plus criants. Dans cette campagne – encore un tabou – on n’aura peut-être jamais le débat, ou la vraie dispute, qui seraient pourtant l’occasion d’un progrès moral – comme dans ces comédies américaines classiques qu’a si bien étudiées le philosophe Stanley Cavell dans A la recherche du Bonheur (voir Les Cahiers du cinéma, 1993) : New-York Miami de Frank Capra, L’impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks, Indiscrétions de George Cukor, Madame porte la culotte, du même Cukor, ou encore Cette sacrée vérité de Leo McCarey. Tous ces films nous présentent un couple (divorcé ou séparé) qui apprend, dans le cours du film, à se/nous reconquérir en passant par une séparation et une mégadispute – une mort et une renaissance. D’où l’importance du moment de la séparation, qui représente la perte de la conversation, et met en évidence, à l’envers, la nature conversationnelle et démocratique de la relation de couple. Supporter la conversation, c’est accepter d’être expressif, de s’exposer à l’autre, de revendiquer une égalité de parole avec une égalité politique. Reconnaître l’autre, arriver à la conversation veut dire accepter d’être son égal, de s’ouvrir à ce mélange intime et égalitaire d’amitié, de fun d’une part, de romance, de sexualité, d’autre part, qui définiraient la conversation du mariage (ou souvent celle de l’amitié).
On pourrait alors définir le couple à partir de cette nécessité de devoir quotidiennement surmonter la dispute, et régler ou exprimer le conflit que suscite la relation homme/femme – une relation d’égalité apparente et légale (les citoyen.n.e.s) mais où reste très profondément et constamment à surmonter une inégalité de parole, de compétence politique. L’égalité n’est pas donnée, mais doit toujours être revendiquée. C’est pour cela que la dispute est essentielle. Le concept du conflit et du dissensus est interne à celui de conversation : une conversation où l’on revendique, réclame, pas où l’on s’accorde ou demande reconnaissance.
La conversation du couple est alors exemplaire de la conversation de la société dans son ensemble. Faute de véritable conversation, plus de raison de rester associé.e. On retrouve une autre idée de Thoreau : du droit de désobéissance civile, de se séparer d’un État qu’on ne reconnaît plus comme sien, comme son expression. C’est cela que Cavell, à la suite de Cukor dans Indiscrétions, appelle l’« importance nationale » du couple : si le mariage est un modèle réduit, un exemple du contrat fondateur de la nation, alors nous devons à la nation une relation qui prend la forme d’une conversation véritable, qui soit une circulation de la parole entre égaux.
– Cette campagne présidentielle est l’enterrement de la conversation – la négation même de cette idée du couple/conversation, et donc de la démocratie. Car c’est bien un couple qu’exhibe caricaturalement cette campagne – le seul vrai couple dans l’histoire, celui qui éclipse, en dépit de tous les publi-reportages, les couples légitimes que veulent parallèlement mettre en scène les deux candidats. Elle installe un homme bien masculinisé face à une femme bien féminisée. Elle invente un couple parental crédible dans ses deux versions de l’autorité, dans ses deux rhétoriques du parler vrai, et dans un arrangement rassurant et classique : l’homme agressif et sûr de lui, à qui on pardonne ses quelques incartades, la femme plus calme voire sournoise, voulant s’imposer malgré ses faiblesses.
Mais ce couple fonctionne – et c’est cela le nouvel arrangement des sexes de la campagne, notre tabou ultime – en parallèle ou split-screen : il n’y a pas de conversation, ni de véritable discorde, ni de possibilité d’un différend brutal. Les comédies hollywoodiennes avaient permis – dans l’euphorie de la création du talkie – l’invention d’une nouvelle femme en Amérique, où la femme pourrait revendiquer sa place, saisir la chance d’une conversation démocratique, d’une nouvelle donne de la parole. Il semble, en comparaison, que nous n’ayons droit ici, en guise de conversation, qu’à une reprise consensuelle du couple infernal – sans dispute ni réconciliation. Ce qui devrait nous mener, en toute logique et dans la pure tradition française, à la confirmation du pouvoir du « chef de famille », qu’on n’a jamais voulu, au fond mettre en cause. Un mariage, et trois enterrements : celui du féminisme (radical), de la démocratie (ordinaire), et de la conversation (nationale).Publié par Mouvements, le 13 mars 2007. http://www.mouvements.info/Un-mariage-et-trois-enterrements.html
Répondre à cet article |
Sandra Laugier