articleQuel altermondialisme après la « fin du néolibéralisme » ?Par Bernard Cassen et Christophe VenturaINTERVENTION : La crise du capitalisme engage-t-elle le mouvement altermondialisme dans une phase "post" qui serait caractérisée par de nouvelles articulations entre mouvements sociaux, forces politiques et gouvernements ? C’est ce que voient se dessiner Bernard Cassen et Christophe Ventura dans ce texte. 26 janvier 2009.
« La fin du néolibéralisme » ? Qui ose poser la question ? Fidel Castro, Hugo Chavez ? Non, c’est l’économiste et Prix Nobel américain Joseph Stiglitz, dans un article publié le 7 juillet 2008. Après avoir constaté l’échec économique, social et politique du néolibéralisme, il y affirme que « le fondamentalisme néolibéral de marché a toujours été une doctrine politique qui a servi certains intérêts. Il n’a jamais été soutenu par une théorie économique. Nous pouvons dire aujourd’hui qu’il ne le sera pas non plus par l’expérience historique ». Il faut effectivement constater que la crise actuelle du capitalisme, dans sa phase néolibérale, prend des allures systémiques en cumulant des dimensions financière, monétaire, alimentaire et énergétique. Elle fait naître de fortes contradictions dans le système et chez ses « élites » : remise en cause de l’hégémonie des Etats-Unis et du « Consensus de Washington », notamment en Amérique latine où des gouvernements progressistes sont arrivés au pouvoir ; recours aux nationalisations d’établissements financiers par des gouvernements aussi « libéraux » que ceux de Londres et Washington ; dépérissement des institutions financières internationales ; émergence d’un nouveau rapport de forces mondial multipolaire avec le poids économique et géopolitique grandissant des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) ; montée en puissance des fonds souverains ; guerres du Caucase en partie liées aux ambitions énergétiques concurrentes et aux velléités d’expansion de l’Otan ; enlisement en Irak, en Afghanistan ; tensions autour de l’Iran ; évolution de régimes politiques nationaux vers des formes d’autoritarisme en Europe, etc. Ce nouveau paysage bouscule ce que l’on pourrait appeler le « consensus altermondialiste », scellé à la fin des années 1990 par une galaxie d’organisations. Ces divers réseaux s’étaient jusqu’à présent explicitement ou implicitement alliés autour de l’identification d’un adversaire commun et homogène, d’un modèle de politiques symbolisé et parfois imposé par les institutions multilatérales (la Banque mondiale, le FMI et l’OMC), appliqué par tous les gouvernements et idéologiquement dominant au sein des « élites » : le néolibéralisme. Il est significatif que, au cours de la décennie passée, un grand nombre de mobilisations massives du mouvement altermondialiste se soient faites contre ces institutions multilatérales. Certes les manifestations se poursuivront contre elles, mais comme, pour des raisons spécifiques à chacune, elles traversent une crise profonde, cela reviendra sans doute dans quelques années à tirer sur des ambulances. On peut donc s’interroger sur la pertinence actuelle d’un concept aussi englobant que celui de néolibéralisme. Alors qu’il incarnait une symbiose entre une dimension politique (les gouvernements, les institutions multilatérales et les « élites »), économique (les acteurs des marchés et les institutions bancaires et financières) et idéologique (les médias) dans les années 1990, il pâtit désormais de l’effritement de la cohérence capitaliste. Paradoxalement, alors que cette relative faiblesse aurait pu renforcer le « mouvement des mouvements », elle l’ébranle. En effet, pour reprendre l’analyse d’un ouvrage récent sur l’altermondialisme [1], « la crise que connaît le Consensus de Washington depuis le tournant du millénaire a accouché d’un scénario mondial plus contrasté, au sein duquel une série d’évolutions répondent potentiellement à certaines attentes altermondialistes, sans pour autant susciter l’adhésion de l’ensemble des composantes du mouvement ». Ce mouvement et ses principaux acteurs, dont les Attac des différents pays, sont maintenant confrontés à des problèmes existentiels. Ce terme n’est pas trop fort dans la mesure où ce sont les conditions objectives qui ont présidé à leur existence en tant que telle qui se sont structurellement modifiées. Parmi ces problèmes, deux sont particulièrement importants : 1) La confirmation de l’existence, au sein de l’altermondialisme, d’une « forêt de rationalités politiques ». La pluralité du mouvement, de ses traditions et courants politiques – qui avait fait sa force dans sa phase d’analyse critique du néolibéralisme - porte les germes de « désaccords entre organisations parties prenantes au débat sur les alternatives. (Ceux-ci) trouvent leur origine dans des interprétations divergentes de la mondialisation économique elle-même » [2]. En France et dans certains autres pays d’Europe, ces divergences se sont manifestées en 2005 lors des débats sur le traité constitutionnel européen (TCE), une partie du mouvement (dont les Attac d’Europe) appelant à rejeter ce texte, une autre partie (plus faible) à le ratifier, et la grande majorité s’abstenant de prendre position. Or le TCE n’était pas un texte anodin. Il ne s’agissait rien moins que de donner une sorte de Constitution néolibérale à l’Europe. On voit bien ici, et on l’a constaté sur ce sujet crucial dans la préparation du Forum social européen de Malmö, la fragilité et les limites du consensus altermondialiste. 2) Une difficulté structurelle à penser son rapport avec la sphère politique (dans sa dimension relative aux partis, institutions, et gouvernements) qui se confirme à deux niveaux. D’une part, dans certaines situations nationales, le mouvement subit la concurrence de partis qui reconfigurent peu à peu le champ politique en s’inspirant des propositions et des acquis des mouvements sociaux. D’autre part, au niveau international, il se montre réticent à penser une relation dynamique avec les nouvelles expériences concrètes de remise en cause du néolibéralisme en Amérique latine. Une situation nouvelle appelle logiquement des réactions nouvelles. L’altermondialisme ne peut pas faire l’économie d’une redéfinition de ses formes d’existence et de l’élaboration de réponses programmatiques et politiques face au démarrage d’un nouveau cycle historique d’un capitalisme beaucoup plus diversifié qu’il ne l’était dans la période antérieure. C’est le sens de la démarche que nous avons appelée « post-altermondialiste » [3], dont l’un des axes est la recherche de nouveaux espaces et de nouvelles formes d’articulation entre mouvements sociaux, forces politiques et gouvernements menant des combats communs. Nous en avons un exemple très concret, le seul d’ailleurs, avec l’Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) qui regroupe à ce jour la Bolivie, Cuba, la Dominique, le Honduras, le Nicaragua et le Venezuela, et qui pourrait s’élargir à de nouveaux membres à l’avenir, notamment l’Equateur et le Paraguay. Les structures de l’ALBA comprennent non seulement les gouvernements, mais aussi un Conseil des mouvements sociaux doté d’importantes responsabilités. De plus, des mouvements sociaux de pays non membres de l’ALBA peuvent être associés à cette organisation. L’ALBA est la première structure internationale relevant du post-altermondialisme, même si elle ne se définit pas ainsi ! Le cas de l’ALBA, largement méconnu hors de l’Amérique latine, et en particulier en Europe (ce qui s’explique par l’hostilité virulente des grands médias), oblige le mouvement altermondialiste à se poser une question d’orientation stratégique jusqu’ici taboue : doit-il – et, si oui, comment - gagner des espaces politiques concrets pour les transformer ? Doit-il se contenter d’influencer ce champ, ou bien l’intégrer, ou bien contribuer à son renouvellement ? Ici, les idées de « géométries variables » ou de « coopérations renforcées », loin d’être contradictoires avec celle de « post-altermondialisme », en constituent au contraire des variantes . C’est par un pur artifice rhétorique que le syndicaliste Pierre Khalfa en fait des alternatives distinctes au statu-quo gravé dans le marbre de la Charte de principes de Porto Alegre car, dans un cas comme dans l’autre, et pour reprendre ses propres formulations, « il s’agit de faire évoluer le sens politique des Forums. Changer la configuration politique des Forums suppose un double accord politique : un accord pour que ce changement ne remette pas en cause le fait que le Forum, en tant que tel, ne prenne pas de décisions, condition pour que toutes les forces y participent ; mais en contrepartie, il doit y avoir un accord politique pour que des « coopérations renforcées » puissent ce mettre en place dans ce cadre, y trouvent les moyens pour exister et puissent bénéficier de la visibilité politique nécessaire » [4]. Sur ces bases, le mouvement altermondialiste devrait engager certaines évolutions :
En Europe, une partie de la réponse se trouve dans le combat pour la démocratisation des cadres nationaux, ceux dans lesquels les peuples organisent, et pour longtemps encore, les luttes sociales et politiques. Il importe, dans le même temps, de renforcer la construction de mobilisations sociales à l’échelle du Continent. Mais pour être efficace et ne pas bercer les peuples d’illusions, une telle dynamique doit s’appuyer sur un travail permanent de délégitimation du cadre institutionnel de l’Union européenne qui rend impossible tout progrès démocratique et social dans les sociétés européennes [5].
Publié par Mouvements, le 26 janvier 2009. http://www.mouvements.info/Quel-altermondialisme-apres-la-fin.html
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Bernard Cassen[1] François Polet, Clés de lecture de l’altermondialisme, CETRI/Couleur livres, Charleroi, 2008.
[2] Ibid.
[3] Lire les contributions au colloque « Altermondialisme et post-altermondialisme » tenu à Paris le 26 janvier 2008 :www.medelu.org.
[4] Pierre Khalfa, membre du Conseil scientifique d’Attac France, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, Problèmes dans (et de) l’altermondialisme,voir sur le site de Mouvements
[5] Lire le livre publié par Mémoire des luttes et la revue Utopie critique, sous la direction de Bernard Cassen, En finir avec l’eurolibéralisme, Editions des 1001 Nuits, Paris, 2008.
