articleOccupy Wall Street : une question de « pouvoir-faire », entretien avec Isham ChristiePar Nicolas HaeringerL’occupation de Wall Street a début le 17 septembre 2011. Inspiré par les expériences égyptiennes et espagnoles, le camp a depuis essaimé un peu partout aux États-Unis, et irrigue à son tour les imaginaires des militants en lutte contre les plans d’austérités en Europe.
Comment t’es tu retrouvé impliqué dans Occupy Wall Street ? Les militants anti-austérité de New York avaient organisé un campement, à New York, juste devant la mairie. C’était à la mi-juin, pour protester contre les coupes dans le budget de la ville. Le camp a duré trois semaines, plusieurs centaines de personnes y ont participé. 500 à 600 personnes furent arrêtées au cours d’actions de désobéissance civile. Peux-tu en dire plus sur Bloombergville, ce camp anti-austérité ? C’était quelque chose d’assez similaire à Occupy Wall Street ? Bloombergville rassemblait principalement des militants de New York, inspirés par le campement de la Puerta del Sol et les autres campements en Europe. Nous voulions essayer de faire quelque chose de similaire à New York. À New York, il y a une loi qui dit qu’il est légal de dormir sur le trottoir pour des raisons politiques, dès lors qu’il n’y a pas de tentes ou d’autres choses de ce genre. Nous avons donc campé deux semaines. Ça n’a pas rassemblé tant de monde que cela sur le campement lui-même. Nous sommes peut-être montés jusqu’à une centaine de campeur lors de la plus grosse nuit. Mais nous avons organisé des assemblées générales, les gens étaient très satisfaits de la manière dont ça se passait, et ça avait permis de rassembler un large segment de la gauche.
Les campeurs de Bloombergville étaient de nouveaux militants, ou bien des militants très expérimentés ? La plupart des campeurs étaient des militants de gauche très conscientisés, des syndicalistes, des étudiants, des groupes politiques, etc. En ce sens c’est très différent d’Occupy Wall Street. A OWS beaucoup de campeurs sont de nouveaux militants, parfois très jeunes, qui n’ont pas vraiment d’expérience militante préalable. Pour un tas de raisons, Occupy Wall Street parle à des gens qui ne sont pas les convaincus habituels, qui participent à toutes les manifestations quel que soit la cause. Tu as des éléments pour expliquer ce succès d’Occupy Wall Street, par rapport aux autres expériences, ou même par rapport à Bloombergville ? Bloombergville était vraiment centré sur un élément précis : la réduction du budget de la ville de New York. Occupy Wall Street parle à un nombre plus important de personnes, parce que c’est très ouvert. Nous n’avons pas dit « nous nous opposons à telle politique budgétaire de la ville », mais « nous sommes en train de construire un mouvement d’opposition à Wall Street et aux institutions financières qui contrôlent nos vies ». C’est cet élargissement que permet le slogan « nous sommes les 99% » ? J’étais présent à la réunion où nous avons choisi ce slogan. Trois jours après notre première assemblée générale, nous avions une réunion du groupe de mobilisation. Nous discutions de la manière de mobiliser sans utiliser un message trop cadré. Comment faire sans soutien organisationnel, ou sans communiqué spécifique, sans revendications autour desquelles nous pourrions nous rassembler ? Camper à Wall Street, c’est aussi en soi une déclaration politique, ça matérialise l’existence de deux camps, peut-être plus que les autres camps, à Madrid ou ailleurs en Europe. L’une des raisons pour lesquelles ce slogan des 99% marche si bien, c’est qu’il exprime clairement le conflit de classe en cours aux Etats-Unis, le fait qu’il y a ces 1% qui contrôlent et dominent le reste de la population. Camper à Wall Street, c’est une critique très substantielle en soi. Ça fonctionne comme ça avec les syndicats aussi ? Au départ, les syndicats ne nous ont pas soutenu. Comme je te disais, personne ne savait comment l’occupation allait tourner. Ils ne voulaient donc pas soutenir quelque chose d’aussi incertain et flou. Mais depuis que nous avons réussi à installer le campement, nous avons reçu le soutien de tous les grands syndicats de la ville, ainsi que de nombreuses fédérations nationales. Ils nous permettent de nous réunir dans leurs locaux quand nous en avons besoin, ils nous ont aidé à imprimer des tracts, et bien sûr ont mobilisé leurs adhérents pour les actions que nous organisons, de la même manière que nous mobilisons pour leurs actions. Vous n’avez pas eu peur d’être récupérés ou instrumentalisés ? C’est une question assez sensible ici, pour les indignés… Nous avons beaucoup discuté de cela. L’aspect très positif d’un mouvement aussi horizontal que le nôtre, c’est qu’il est quasiment impossible de le récupérer. Il n’y a pas de Conseil d’Administration. Personne ne peut donc faire de l’entrisme et dicter les termes du mouvement. Nous travaillions avant le campement avec des organisations et des syndicats. Ce que nous leur disions n’était pas vraiment pris au sérieux. Mais maintenant, en tant qu’organisateurs d’Occupy Wall Street, les syndicats nous écoutent. C’est plus symétrique, ce n’est pas juste nous qui les écoutons. Les syndicats étaient résignés depuis si longtemps, les gens étaient tellement désespérés par la situation sociale, ici, aux Etats-Unis, qu’ouvrir un espace radical est utile pour tout le monde.
Quand je suis venu à Occupy Wall Street, une semaine après le début de l’occupation, j’ai eu l’impression qu’il y avait peu d’afro-américains ou de latinos. Comment ça se passe aujourd’hui ? C’est une préoccupation permanente, quelque chose que nous essayons de changer depuis le début. L’occupation d’un espace public se joue probablement beaucoup autour de militants un peu privilégiés. Les personnes qui pouvaient risquer un affrontement avec la police sont les plus privilégiées. Les personnes les plus marginalisées dans leurs quartiers ou communautés font face au harcèlement policier de manière constante. Ce sont des personnes plus privilégiées qui peuvent se permettre un affrontement uniquement pour des raisons politiques. Donc au départ, c’était un camp très blanc. Nous en étions parfaitement conscients. C’est pour ça que c’était très important pour nous de nous ouvrir à des organisations, à des militants qui travaillent dans les quartiers et les communautés, qui sont des gens de couleurs, pour qu’ils nous aident à élargir le mouvement. Pendant la première semaine, le camp était principalement blanc, mais depuis que le camp s’est installé dans la durée et que nous pouvons travailler à la mobilisation, ça change : les organisations communautaires/de quartiers ou les syndicats nous ont aidé à élargir le campement. La dynamique « raciale » a beaucoup changé, et le camp est beaucoup plus à l’image de New York, même s’il est encore loin de représenter la diversité de la ville et que nous devons continuer à travailler là -dessus. Vous avez des projets en ce sens : Occupy the Bronx, Occupy Harlem, Occupy Washington Highs, Occupy Brooklyn, etc. Nous avons maintenant un camp à Brooklyn, un camp à Washington Highs et des assemblées générales avec plusieurs centaines de participants dans le Bronx et à Harlem, qui vont sans doute déboucher sur des occupations. Dans le Sud de Manhattan il y a peu de monde qui nous soutient vraiment, peu de monde qui est véritablement affecté par la crise. Nous sommes donc conscient qu’il nous faut aussi nous étendre, nous déplacer vers les quartiers et les communautés les plus affectées. Parce que c’est là que les gens qui sont victimes de la crise vivent. C’est donc un bon moyen d’essayer de surmonter ces lacunes. C’est aussi l’un des éléments du succès d’Occupy Wall Street : il y a des camps un peu partout aux Etats-Unis, pas uniquement à New-York et dans la région de San Francisco… Il y en a partout. J’ai des amis qui campent à dans le Tennessee ! Là où j’habitais avant de m’installer à New York, le Dakota du Nord, il y a aussi des assemblées générales. Même à Occupy Wall Street, il y avait au départ des libertariens, des gens qui soutiennent Ron Paul. Mais ils sont maintenant partis. Bien sûr, ça peut changer d’un camp à l’autre, mais les campements sont globalement tous des campements de gauche. Comment vous situez vous par rapport aux autres camps : place Tahrir, en Europe, etc. Ce qui s’est passé place Tahrir a été extrêmement utile pour inspirer ce mouvement. Personnellement, j’étais beaucoup moins actif politiquement avant que Tahrir ne se produise. Nous sommes nombreux voir l’espoir et l’imagination politique de développer très rapidement, et à avoir envie de voir si ça pouvait aussi se passer ici. Quand tu dis que tu fais le lien, ça signifie quoi, concrètement ? Occupy San Diego a mes coordonnées. Et les campeurs là -bas savent que s’ils ont un problème, ils peuvent m’appeler. Ils m’ont par exemple appelé il y a quelques jours pour me demander des conseils sur la présence de nombreux SDF (hobos) sur le campement, certains ayant des problèmes de santé, des problèmes psychiques, etc. Nous partageons donc nos expériences. Le camp est vraiment une fin en soi ? Vous voulez durer le plus longtemps possible ? Il y a vraiment un équilibre à trouver, entre l’organisation du campement dans la durée, créer un espace ouvert, et sûr, pour échanger, se former, et vivre la révolution dès maintenant… on ne peut pas le négliger. Mais il faut qu’on parvienne à se connecter avec des éléments de transformation plus globale. Je crois qu’on a trouvé un bon équilibre entre l’animation de notre espace et l’organisation d’actions politiques. Publié par Mouvements, le 7 novembre 2011. http://www.mouvements.info/Occupy-Wall-Street-une-question-de.html
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Nicolas Haeringer