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« Maman pour la paix », une trajectoire à gauche

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Souvent présentée comme une figure singulière et iconique, Cindy Sheehan, la « Peace mom », est en réalité emblématique de la politisation du mouvement anti-guerre américain.

Avec la mort de son fils Casey, 24 ans, à Sadr City, quelques jours après son arrivée en Irak en avril 2004, Cindy Sheehan, mère de famille peu politisée qui votait démocrate sans trop y réfléchir, s’est lancée dans une campagne qui ne connaît depuis aucun répit : manifestations de rue, actes de commémoration, actions de désobéissance civile…devant le bureau de l’ex-ambassadeur étatsunien John Bolton à l’ONU ou dans les bureaux du Congrès à Washington. La liste est déjà longue. C’est en campant pendant plusieurs semaines sur le bas-côté de la route aux abords du ranch de George W. Bush à Crawford, au Texas, que la « maman pour la paix » devient une célébrité en août 2005. Son défi public au président prend la forme d’un message très simple : « Puisque vous dites que mon fils est mort pour une noble cause, recevez-moi et expliquez-moi pour quelle noble cause il est mort ! ». Au plus chaud de l’été texan, elle réussit à faire de son campement insolite un lieu de rassemblement militant. Des centaines de personnes, connues ou moins connues y affluent : acteurs de Hollywood, chanteurs (notamment Joan Baez), représentants religieux, anciens combattants et parents de militaires, quelques élu-e-s du Congrès. Tous appartiennent à la frange antiguerre du parti démocrate. Tenant un blog quotidien, http://www.angelfire.com/de3/4osad/blog/, assurant avec ses collaborateurs une présence constante dans les médias, elle fait du « Camp Casey » (ainsi surnommé par la presse) un centre névralgique de mobilisation.

Car l’été du « Camp Casey » n’est pas qu’un spectacle : il marque un tournant significatif pour un mouvement antiguerre affaibli, deux ans après les énormes manifestations de début 2003. En août 2005, l’opinion a certes déjà commencé à basculer vers le refus de la guerre  plus de 60 % des Étatsuniens sont favorables à un retrait rapide des troupes selon les sondages (chiffre qui n’a guère baissé depuis…). Cependant, un décalage se maintient entre ceux qui militent activement contre la guerre et la majorité de citoyens qui se contentent, plus passivement, de rejeter une guerre qui tourne mal. Les militants restés actifs depuis 2003 correspondent à des profils sociologiques prévisibles : intellectuels, étudiants, militants de gauche convaincus, divers courants chrétiens et juifs pacifistes. Quelques dizaines de milliers de personnes à l’échelle d’un pays de 300 millions d’habitants : très motivées mais peu représentatives de la population en général.

C’est alors que Cindy Sheehan devient le nouveau symbole du mouvement antiguerre. Avec, à ses côtés, quelques dizaines de familles de militaires réunis dans les groupes « Gold Star Families for Peace », http://www.gsfp.org/, et « Military Families Speak Out », http://www.mfso.org/, elle donne une nouvelle visibilité aux parents de soldats contre la guerre et une nouvelle légitimité à leur parole. Des citoyens ordinaires mettent ouvertement en question la politique de Bush et ne cachent pas leur colère. Après avoir perdu un fils ou une fille, ils sont mieux placés que d’autres pour parler de « valeurs familiales ». Le phénomène Cindy Sheehan n’existerait pas sans les médias qui ont fait d’elle une star. Elle joue consciemment de l’image d’une mère ordinaire de Vacaville (Californie) poussée à agir par sa douleur personnelle, évoque presque toujours le précieux souvenir de son fils aîné et tient un discours simple d’accusation morale à l’encontre de George W. Bush et de Richard Cheney. Mais elle ne s’est pas pour autant laissée entraîner de manière irréfléchie dans le grand spectacle télévisuel. Sa radicalisation politique fulgurante passe par sa propre capacité à déchiffrer le monde, sa vive intelligence, son humour – sans oublier son usage à la fois spontané et efficace des… jurons. Mais cette trajectoire politique particulière, elle la doit aussi à ses amis et conseillers, qui sont tout sauf des néophytes en politique. Analyser le phénomène Cindy Sheehan, c’est ainsi comprendre l’émergence sur la scène politique d’un secteur significatif de la gauche étatsunienne.

Parmi ses plus proches collaboratrices, on trouve les femmes antiguerre du « Code Pink », http://www.codepink4peace.org/. Ce groupe, dont le nom est une parodie du système d’alertes par couleur adopté par l’administration Bush après le 11 septembre (« alerte rouge », « alerte orange », etc.), se décrit comme « un mouvement de base pour la paix et la justice sociale, initié par des femmes et ayant pour objectifs de mettre fin à la guerre en Irak, d’empêcher de nouvelles guerres et de canaliser nos ressources vers la santé, l’éducation et autres activités qui valorisent la vie ». Les militantes du Code Pink sont connues pour leur usage de l’humour et par l’audace de leurs mises en scène publiques. L’une de ses fondatrices, Medea Benjamin, fut également à l’origine de Global Exchange, http://www.globalexchange.org/, une ONG altermondialiste basée à San Francisco dont les activités principales tournent autour du commerce équitable, de la réflexion stratégique sur les questions de justice sociale et économique à l’échelle planétaire, et de l’organisation de voyages de découverte dans les pays du Sud (« Reality Tours »).

La ligne de conduite politique de Cindy Sheehan dans le mouvement antiguerre est assez proche de cette mouvance verte-altermondialiste : réformisme énergique, focalisé à la fois sur l’État et sur les arènes extraparlementaires. Ses militants ne rejettent pas les institutions en place même s’ils se méfient beaucoup de certains qui les occupent, et acceptent de collaborer avec tous les élus – il s’agit en général d’élus démocrates de la frange gauche du parti – qui partagent leurs objectifs immédiats, en l’occurrence la recherche d’une fin rapide à la guerre et à l’occupation.

Mais, pour eux, il ne s’agit en aucun cas de donner un chèque en blanc aux gouvernants, qu’ils soient républicains ou démocrates. D’où la recherche permanente de moyens un peu spectaculaires de faire pression sur les élus, que ce soit en perturbant leurs réunions ou – parfois – en se présentant contre eux. Medea Benjamin s’est ainsi présentée pour les Verts aux élections sénatoriales de 2000 en Californie. Cindy Sheehan elle-même a un temps envisagé une candidature au Sénat, début 2006, avant d’y renoncer. Candidate ou pas, son objectif clairement énoncé était de faire pression sur Diane Feinstein, sénatrice démocrate sortante (et, depuis, ré-élue) et de l’amener à revenir sur son adhésion à la guerre en Irak.

La victoire des démocrates au Congrès en novembre 2006 – défaite majeure pour la majorité présidentielle – a été acclamée et savourée par Cindy Sheehan et ses collaborateurs comme par la majeure partie du mouvement antiguerre. Mais sans illusions. Le 3 janvier 2007, quelques semaines seulement après ce basculement politique, Cindy Sheehan et une cinquantaine de militant-e-s du Code Pink perturbaient la conférence de presse des leaders démocrates de la Chambre des représentants pour inciter les élus à réduire le financement de la guerre.

Résultat ? À peine une trentaine d’élus démocrates soutient ce genre d’initiatives, et beaucoup d’autres – y compris le porte-parole de la majorité à la Chambre, Nancy Pelosi – restent frileux, craignant que de telles mesures ne soient perçues dans l’opinion comme une trahison des troupes. Le 15 février, après plus de 40 heures de débats, la Chambre a adopté, par une majorité de 246 contre 182, une résolution « non contraignante », beaucoup plus symbolique que pratique dans sa portée, qui rejette verbalement l’augmentation du nombre de troupes en Irak proposée par Bush et invite le président à s’orienter vers un retrait [1] .

Tout indique désormais qu’à l’heure actuelle, l’administration Bush est décidée à élargir la guerre dans la région en bombardant l’Iran et en cherchant un affrontement sur plusieurs fronts avec l’ « axe chi’ite » [2] . En se focalisant sur l’Irak, le mouvement antiguerre risque-t-il de passer à côté d’une nouvelle orientation stratégique de l’administration Bush ? Sur cette question, Cindy Sheehan n’est pas à la traîne. En avril 2006 déjà, dans un texte intitulé « Don’t Attack Iran » http://www.buzzflash.com/contributors/06/04/con06133.html, elle invitait ses lecteurs à « ne pas croire un seul mot de ce que dit Bush sur l’Iran, tant il a menti dans le passé… Les néoconservateurs tordus, avec leur président-fantoche, pensent-ils que nous sommes tous idiots ? On ne se laissera plus tromper ». Elle invite les lecteurs du texte à signer une pétition à ce sujet diffusée par Gold Star Families for Peace, Code Pink, Traprock Peace Center, AfterDowningStreet.org, Democrat.com, Progressive Democrats of America (PDA), The Velvet Revolution, et Global Exchange.

Critique du Parti démocrate, Cindy Sheehan semble logiquement plutôt se méfier de l’éventuelle candidature d’ Hillary Clinton à la présidence des États-Unis en novembre 2008. Dans un texte mordant, « Hillary for President ? », daté du 22 janvier 2007, http://www.truthout.org/docs_2006/012207A.shtml, elle déclare : « En 2005, j’avais très envie de soutenir Hillary pour la présidence : enfin une femme intelligente qui a de l’expérience. Mais c’est la championne des indécis et politiquement sans cÅ“ur… Peu importe si le président est homme ou femme, démocrate ou républicain, blanc ou noir, chrétien ou juif ou autre. Je soutiendrai seulement un candidat qui s’engage avec courage et sans compromis pour la paix. Hillary Clinton n’est pas cette personne. Elle ne le sera jamais. L’histoire parle plus fort que les mots. »

Les démocrates demeurent divisés sur la guerre. Cindy Sheehan, la ménagère qui ignorait tout de la politique il y a encore trois ans, a le mérite aujourd’hui, de proposer à son public une lecture critique de leurs hésitations. Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir d’excellents rapports avec John Conyers, élu à la Chambre des représentants d’une circonscription proche de Detroit depuis 1964, et fervent défenseur d’une vision pacifique et équitable des rapports entre les États-Unis et le reste du monde. Dans sa préface au livre de Cindy Sheehan Not One More Mother’s Child (Koa Books, 2005), il écrit : « Des héros émergeront de cette guerre qui traîne en longueur. Mon héros s’appelle Cindy Sheehan. » À ceux qui mettent en cause le patriotisme de Cindy Sheehan – et ils sont assez nombreux dans les stations de radio de la droite musclée – Conyers répond : « Ses actions témoignent du genre le plus authentique de loyauté nationale. »

Patriote donc, cette femme qui dénonce l’hymne national comme un chant guerrier ? Elle explique dans Peace Mom qu’elle se sent plutôt « matriote », terme emprunté à l’une de ses correspondantes. Si un « patriote… exploite l’amour du pays » de ses concitoyens et les « sacrifient pour un compte en banque », le « matriote » – homme ou femme – « sait que… si son pays se trompe, il risque de se rendre responsable de la mort de millions de personnes. » Un vrai matriote « ne lâcherait jamais une bombe atomique, ne bombarderait jamais des villes et des villages… afin de tuer des hommes, des femmes et des enfants innocents à des millions de kilomètres de chez lui. »

Les États-Unis pacifiques dans un monde multilatéral et pacifié ? On peut entendre ce discours avec cynisme, en se disant que l’utopie est trop belle et que le monde n’est pas fait ainsi. Mais c’est sans doute par ces mots et cette vision « matriotiques » que vont se diffuser dans le corps social étatsunien le rejet de gouvernants qui n’ont pas hésité à mentir et à piétiner le droit international.

Grâce aux citoyens ordinaires comme Cindy Sheehan, qui n’est après tout que la plus bavarde et la plus politisée des parents de soldat en colère, mais pas la seule, la méfiance des desseins impériaux étatsuniens devient peu à peu un sentiment majoritaire. Cela suffira-t-il à empêcher l’aventure annoncée des frappes en Iran dans le cadre d’une guerre élargie qui prend déjà forme au Moyen-Orient ?

Publié par Mouvements, le 25 mai 2007. http://www.mouvements.info/Maman-pour-la-paix-une-trajectoire.html

Répondre à cet article

auteur Jim Cohen
Enseignant au département de science politique, Université de Paris VIII (Saint-Denis) et membre du comité de rédaction de Mouvements.

Pourquoi ce texte?

Le nom de Cindy Sheehan, cette « maman pour la paix » californienne qui s’est radicalisée dans la lutte contre la guerre et contre l’administration Bush après la mort de son fils en Irak, commence � être connu en Europe. Début février 2007, Cindy Sheehan était � Paris pour promouvoir la traduction française de son dernier livre, Peace Mom : le combat d’une mère américaine contre la guerre (Flammarion).

Notes

[1] Une résolution du même genre a été longuement discutée au Sénat, mais les Républicains y disposent encore d’une minorité de blocage, malgré la défection de quelques élus qui plaident désormais, eux aussi, pour un retrait des troupes dans un délai rapproché.

[2] Voir le reportage de Seymour Hersh, « The Redirection Â», dans The New Yorker, 25/2/2007 : http://www.newyorker.com/fact/co nte...)

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