articleLes intellectuels polonais contre la vérification du passé communisteComment prouve-t-on qu’on n’est pas un chameau ? Par Ilana LöwyRecherche des anciens collaborateurs de la police secrète coupables d’actions criminelles, ou règlement de comptes avec l’opposition de gauche ? De la campagne de vérification du passé en Pologne.
De nos jours, il n’est pas facile d’être un progressiste en Pologne. Le dirigeant du parti d’extrême droite catholique, La Ligue des familles polonaises, Roman Giertych, a été nommé ministre de l’Éducation nationale. Or Giertych est un digne descendant d’une famille célèbre depuis quatre générations pour ses idées nationalistes extrêmes, la haine des « autres » et un ultra-catholicisme militant. Son père, le député européen Maciej Giertych, a organise une exposition à l’intérieur même du Parlement strasbourgeois dénonçant les horreurs de l’avortement et a récemment publié une brochure avec des fortes connotations antisémites, document qui porte le logo du Parlement européen. Roman Giertych et ses collègues luttent pour moraliser la Pologne et éradiquer les « comportement déviants » tels l’avortement et l’homosexualité. Ils ont réussi a mobiliser le soutien de segments importants du clergé : les évêques polonais conduisent ainsi une campagne pour inscrire "le droit a la vie" – c’est-à -dire l’interdiction de l’avortement, déjà illégal en Pologne – dans la constitution de ce pays. La loi de lustration s’inscrit dans cette atmosphère générale. La loi de la « lustration » (vérification) est entrée en vigueur en Pologne le 15 mars 2007. Selon la nouvelle loi (loi du 18 octobre 2006 sur « mise a la disposition du public de l’information sur les documents des services de sûreté des années 1944-1990, ainsi que le contenu de ces documents »), tous les détenteurs d’une fonction officielle importante, nés avant 1972, sont soumis à l’obligation de déclaration de leur liens passés avec le SB. Des hauts fonctionnaires, des journalistes, des juges, des universitaires depuis le niveau de maître des conférences, des chercheurs titularisés, des directeurs d’écoles primaires et secondaires, sont obligés de soumettre une « déclaration de lustration » qui soit nie tout contact avec les services secrets de sécurité pendant la période communiste, soit détaille la nature de tels contacts. Selon la nouvelle loi, ceux qui refusent de se soumettre à l’obligation de lustration dans le mois suivant son entré en vigueur, vont perdre automatiquement leur emploi. Les employeurs qui récoltent les déclarations de lustration doivent les transmettre immédiatement au bureau de la lustration de l’IPN, dirigé par un proche du Premier ministre Jaroslaw Kaczynski, le procureur Jacek Wygoda. Les employés de bureau de la lustration vont alors vérifier si ces déclarations correspondent aux données contenues dans les fichiers des services de sécurité. Si la déclaration de l’intéressé et les fichiers de la SB ne correspondent pas, le cas sera envoyé devant un tribunal. Le constat d’un « mensonge de la lustration » par ce dernier sera puni par une perte automatique d’emploi, accompagné d’une interdiction de travailler dans la fonction publique pendant 10 ans. La parti de centre gauche SLD a déposé une plainte contre la nouvelle loi devant la Cour constitutionnelle. En attendant, le débat sur la lustration fait rage en Pologne. Certains fonctionnaires, journalistes ou universitaires ont défendu cette loi. Ils ont mis en avant plusieurs types d’arguments. L’un d’eux est la nécessité de mettre fin à l’indulgence généralisée envers les anciens agents de la SB et leurs collaborateurs. Un autre est la promotion d’une véritable égalité de tous devant la loi : pendant trop longtemps, argumentent-ils, des journalistes et des intellectuels de renommée ont pu éviter une inspection détaillée de leur passé. Un troisième argument est qu’il est bien trop tard pour faire marche en arrière et interdire l’ouverture des archives des services de sécurité. Les gens vont donc de toute façon apprendre le contenu de ces archives ; il vaut mieux dès lors le révéler d’une manière ordonnée, sous contrôle des juges. La plupart des personnalités qui ont participé à ce débat, parmi elles des figures-clé de l’opposition au régime communiste, s’opposent cependant très vigoureusement à la nouvelle loi [3]. Cette loi n’a selon eux pas grand sens, puisque de toute façon toutes les déclarations sont vérifiées pas les employés de l’IPM. Il ne s’agit donc nullement d’une collecte des données, mais d’une déclaration de loyauté au pouvoir qui n’est pas sans rappeler les déclarations qu’on demandait aux Américains au temps de McCarthy : « Je ne suis pas et je n’ai jamais été membre du parti communiste. » En outre, les archives de la SB sont très incomplètes – 80 % en ont été détruits – et ne sont nullement une source fiable d’information. Les agents de la SB ont souvent falsifié des données, ont manipulé leurs informateurs et leurs contacts, et parfois se sont lourdement trompé. Des individus qui ont eu accès à leurs propres dossiers ont rapporté une multitude d’affirmations inexactes, incomplètes, ou tout simplement mensongères. Prendre les documents créés par le SB comme une source de la vérité absolue, c’est adopter la vision du monde de cette institution. En outre, comme le souligne le journaliste Andrzej Jacyna, de nombreuses personnes ont pu commettre à leur insu des actes définis par la loi comme soumis a la lustration. Une réponse honnête a la question « Est ce que vous aviez collaboré avec la SB ? » sera souvent : « Je ne sais pas. » Le thème récurrent dans les déclarations des anciens opposants qui critiquent la loi sur la lustration sont des parallèles inquiétants entre l’ « ancien » et le « nouveau » régime. Une déclaration collective de sept professeurs de l’Université de Varsovie rejette catégoriquement la tentative de diviser la communauté universitaire entre ceux qui sont « avec nous » et ceux qui sont « contre nous », qui rappelle précisément la période qu’on veux juger. Pour l’historien de la littérature Andrzej Romanowski, la loi sur la lustration n’a pas grande chose à voir avec une volonté de savoir qui a fait quoi pendant le règne du communisme en Pologne. Il ne s’agit pas non plus d’une une simple déclaration de loyauté. C’est un acte quasi-religieux de repentance pour des péchés qui, de toute façon, ne serons jamais pardonnés. Le but de la loi est d’humilier les personnes soumises à la lustration et de démontrer que le gouvernement ne se contente pas du contrôle des corps, mais, comme l’a fait le Parti communiste autrefois, s’accorde aussi le droit de gouverner les âmes. La philosophe Elzbieta Kaluszynska développe cette comparaison. Dans un texte, « Le retour de la peur », elle rappelle le régime de la crainte omniprésente, qui, au temps du régime communiste a forcé les gens à prendre part à des activités auxquelles ils étaient opposés, telle la participation dans des meetings et des réunions organisés par le parti et la condamnation rituelle des ennemis du régime (« titistes », « sionistes », « cosmopolites »). Les gens n’ont pas osé de se révolter contre ces petits actes de soumission quotidienne, puisqu’ils étaient convaincus qu’ « ils peuvent tout faire ». Ils ont tenté donc de se convaincre qu’une participation dans une réunion est une activité sans grande importance. En fin de compte cependant, le règne de la peur a détruit le tissu social et a miné le respect de soi des gens. Or, l’exigence d’une « confession des péchés nationaux » est en train de restaurer un régime de la peur fort semblable. Selon le sociologue Krzystof Jasiewicz, les déclarations de lustration sont le reflet d’un monde orwellien, dans lequel une majorité parlementaire peut produire à volonté des lois absurdes. On crée ainsi un univers dans lequel ceux qui détiennent le pouvoir ont un droit absolu de proclamer ce qui est vrai et juste, mais aussi de changer les définitions de la vérité et de la justice au gré de leur besoins ou de leurs caprices. La philosophe Magdalena Sroda explique de même que la lustration, telle qu’elle est proposée par la nouvelle loi, ne va ni séparer les innocents des coupables, ni rectifier des torts historiques. Son effet principal sera de semer la méfiance entre les gens et de détruire le fil fragile de la confiance mutuelle. Il est peut-être plus facile de gouverner les gens méfiants, vindicatifs et « lustrés ». Mais il est certainement plus difficile de vivre parmi eux. Le journaliste et publiciste David Warszawski, militant très connu de l’opposition au régime communiste, résume les sentiments de nombre de ses collègues : « Je ne vais pas essayer de prouver que je suis pas un chameau. Les personnes et les institutions qui soupçonnent que je le suis peut-être sont parfaitement capables de me "lustrer" eux-mêmes. Et si sans une "déclaration sur mon état de chameau" je ne peux pas exercer mon métier de journaliste, tant pis. J’aime mon métier – mais j’aime encore plus ne pas décevoir. Ni d’autres, ni moi-même" [en polonais, un jeu des mots puisque "zawod" peut signifier à la fois profession ou déception]. » Le sort de la campagne de lustration reste ouvert. Face a la révolte de nombreux enseignants et chercheurs, les recteurs de plusieurs universités ont d’abord décidé de retarder l’envoi des déclarations de lustration à l’IPN jusqu’au verdict de la Cour constitutionnelle. Puis certains ont radicalisé leur position. L’Académie des sciences polonaise (PAN) et le Sénat de l’Université de Varsovie ont condamné le 24 mars la loi de lustration sous sa forme actuelle, puisque la loi n’a pas comme but la vérification du passé, mais la vérification de la fidélité au régime. D’autres recteurs expliquent toujours qu’ils vont respecter la loi, mais il n’est pas sûr s’ils vont maintenir cette position si la majorité des enseignants n’envoient pas à temps les déclarations requises. Le 20 avril, le président de la République polonaise, Lech Kaczynski a rencontré 18 présidents des plus grandes universités polonaises pour discuter la crise ouverte par la campagne de lustration. Ces derniers ont demandé à Kaczynski de donner un coup d’arrêt à cette campagne jusqu’à la décision du Cours constitutionnelle. Kaczynski a rejeté cette demande, et a déclaré que ceux qui rejettent la nouvelle loi sont indignes d’être appelés des intellectuels ; il a admis cependant qu’il sera prêt à reconsidérer la nouvelle loi, si elle est jugée contraire à la Constitution. La Cour constitutionnelle n’a pas encore fixé la date de jugement sur la légalité de la nouvelle loi – mais le gouvernement fait pression sur la Cour pour accélérer sa décision. Si la loi sur la lustration est reconnue légale, le gouvernement peut se trouver dans une situation délicate. Si elle est invalidée pour des vices de forme, la Pologne reviendra à la case départ – et à la complexité infinie de la purge des anciens collaborateurs du régime, dans une ambiance caractérisée par la monté du conservatisme politique, économique et culturel, et par des résistances à ce conservatisme. La Pologne est le plus grand des nouveaux membres de l’UE, et elle pèse d’une manière croissante dans les décisions européennes. Le basculement de ce pays dans une chasse aux sorcières dans laquelle, ironiquement, la seule voix reconnue comme parlant au nom de la liberté est celle des agents des services secrets, nous concerne nous aussi. Publié par Mouvements, le 24 avril 2007. http://www.mouvements.info/Les-intellectuels-polonais-contre.html
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Ilana Löwy[1] On peut trouver des informations en anglais sur les activites de l’IPN sur http://www.ipn.gov.pl/portal/en/
[2] Enquête déclenchée par le publication du live de l’historien Jan Tomasz Gross, Neighbours : The Destruction of the Jewish Community in Jedwabne, Princeton University Press, 2001.
[3] Les citations dans ce texte sont des dossiers web sur la lustration du quotidien Gazeta Wyborcza, http://www.gazetawyborcza.pl/0,79328.html , l’hebdomedaire Rzeczpospolita , http://www.rzeczpospolita.pl/pra wo/... , le site Polish News http://wiadomosci.polska.pl/lust rac... , et le site informations sur les universités http://www.nfa.pl/news.php?topic=10 .
