articleLe fabuleux destin de Jacques Chirac ou les mésaventures de la démagogie politiquePar Annie CollovaldL’étrange chemin parcouru par Jacques Chirac depuis 1967 et son entrée au gouvernement. Alors qu’il s’apprête à quitter l’Elysée, retour sur la fabrique d’un président.
La stigmatisation pour profession ou l’art du double jeuEn 2002, l’opposition finale entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen était à tous égards emblématique du jeu politique actuel : restriction drastique, depuis plusieurs années, des alternatives politiques et professionnalisation accrue des hommes politiques. Que ces caractéristiques soient bonnes ou mauvaises, là n’est pas la question. Elle est plutôt dans ce qu’elles signalent. Contrairement à ce que laissent entendre toutes les analyses en termes de « populisme » ou « d’américanisation de la vie politique française » invoquant une dégradation du jeu et des acteurs politiques liée à leur soumission accrue aux « demandes » électorales ou au pouvoir des conseillers en communication, c’est à une élévation du seuil d’accès à la compétition pour le pouvoir d’État à laquelle on assiste. Paradoxalement, rien ne l’atteste mieux que « l’opportunisme » et la forme de démagogie propres à ces deux hommes politiques. Plutôt que de voir dans ces caractéristiques « versatilité », « reniement » ou « absence de principes », ce qui n’est qu’une manière de psychologiser ou moraliser les comportements politiques, mieux vaut examiner ce qu’elles révèlent de leurs pratiques politiques : emprise des enjeux politiques sur tout autre considération et possession d’un répertoire idéologique et tactique étendu dans lequel ils peuvent emprunter des thèmes ou des règles de jeu qu’apparemment tout oppose (fracture sociale et libéralisme, sécurité et défense des immigrés…). Sous cet angle, et malgré leur placement différent dans le jeu démocratique, ils sont proches : leurs habitus professionnels sont, en effet, voisins et se structurent autour de dispositions proprement politiques à faire de la politique. L’on peut même avancer l’idée sans trop se tromper que la réussite de Jacques Chirac dans la compétition politique dès 1981 a préparé involontairement le terrain pour un parti et un leader professionnalisés dans l’art du double langage et des stratégies antidémocratiques. Bien que socialisés à des univers culturels et politiques étrangers l’un à l’autre, tous deux ont acquis un mode de conduite en politique relativement semblable : résistance à l’injure et capacité à endosser les images stigmatisantes pour tenter de les retourner sinon en marque de noblesse du moins à leur avantage. Nulle inclination naturelle et nul effet d’idéologie ici : ce sont les situations relationnelles qu’ils ont affrontées dans le cours de leur trajectoire qui ont été les lieux de leur formation politique particulière. S’ils ne répugnent pas à adopter publiquement des pratiques politiques qui ne sont ni forcément les leurs, ni celles qu’ils projetaient, ni celles qui sont les plus socialement admises, c’est qu’ils ont été préparés à trouver dans les nécessités du jeu politique des issues de secours ou des occasions de rebondir. Le retour sur les modalités d’apprentissage de Jacques Chirac éclaire, par hypothèse, celles de Jean-Marie Le Pen. On l’a oublié mais la création du RPR en 1976 a été beaucoup plus que la simple réorganisation de l’UDR, l’ancien parti gaulliste. Elle a suscité une sorte d’indignation collective réunissant dans un même rejet de Chirac les barons du gaullisme, l’ensemble de la classe politique, des journalistes et des intellectuels. La dénonciation est portée haut : c’est de fascisme qu’il s’agit et de situation critique pour la démocratie. L’on voit se multiplier les biographies, les portraits et les caricatures insistant sur son menton mussolinien, ses talents de tueur et son cynisme forcené. Comme l’écrivait alors Pierre Viansson-Ponté : « Avec Chirac voici venu le temps des loups ». Que l’image de fasciste ait été démentie ensuite par d’autres venues la transformer en insistant plutôt sur le côté vulgaire de Chirac, son aspect de looser politique invétéré, son incapacité naturelle à être un homme d’État au point d’être à contre-emploi dans son rôle de président de la République, ne change rien à l’affaire. De 1976 à 1979, c’est cette représentation de lui qui forge son identité, structure les perceptions que les autres ont de lui et sur laquelle il va jouer. Les malentendus sont nombreux. S’il s’agit bien alors de montrer le jeune leader du RPR comme un gaulliste impossible, l’envers même de de Gaulle dont il prétend poursuivre l’héritage, c’est au prix d’une réduction de sa carrière passée qui témoigne pourtant qu’il possédait des investissements gaullistes mais parmi les plus détachés du gaullisme gaullien. C’est au prix aussi d’un renversement de son image sociale ancienne ; alors qu’il était reconnu jusque-là comme un double de Valérie Giscard d’Estaing, il se voit soudain devenir petit-bourgeois provincial, arriviste et inculte. Ce dont ses adversaires ne s’aperçoivent pas, c’est qu’en le transformant ainsi en une caricature de lui-même ils vont se méprendre et doublement. D’abord, ils vont se mettre à croire à l’identité stigmatisée qu’ils lui prêtent et sans cesse le sous-estimer. Ensuite, ils lui offrent sans le savoir une identité bien plus puissante politiquement que celle qui était la sienne. En effet, d’une part ils réduisent la distance sociale et politique qui unit Chirac à la base RPR et d’autre part ils le mettent en accord avec la redéfinition du parti gaulliste qu’il est contraint d’entreprendre (plus orienté vers les enjeux électoraux et plus militant). Plus encore, en se mobilisant collectivement avec une telle intensité contre lui, ils le placent dans une situation charismatique qui, même inversée, lui procure une ressource politique d’importance qu’il n’avait jamais escomptée posséder : celle de l’adversaire central autour duquel tout le jeu politique se réorganise (ce qu’il saura retourner à son avantage). Au cÅ“ur de ces malentendus réside une croyance de plus en plus partagée depuis la disparition de de Gaulle : celle qui considère que l’héritage gaulliste n’existe plus si ce n’est sous la forme du charisme gaullien, hors-jeu politique et uniquement réservé au héros glorieux de la Résistance, la mort avant terme de Georges Pompidou n’ayant été que la dernière étape du déclin irréversible du gaullisme politique. C’est cette croyance que Jacques Chirac vient décevoir en ressuscitant un parti dont tous (hommes politiques comme commentateurs) avaient prédit et misé sur la disparition. La crise que ressentaient ses adversaires était ainsi liée non seulement à la perturbation pratique qu’entraînait l’introduction d’un nouvel (et jeune) acteur politique dans un jeu en train de se recomposer autour du clivage droite-gauche, mais aussi à la déstabilisation d’un schème moral et charismatique de compréhension du monde politique en cours d’institutionnalisation élargie. C’était, ainsi, moins Chirac lui-même qui était en cause que l’héritage qu’il représentait et qui était réputé réfractaire à toute compétition routinisée. Ce qui arrive à Chirac en 1976-1979 a eu nombre de conséquences et d’abord sur lui-même. Il a appris à lutter non seulement contre lui-même et contre ses premières inclinations de hauteur sociale mais aussi contre ce qu’en pensent, en disent et en jugent les autres, que ce soit les concurrents directs ou les commentateurs politiques. Non pas qu’il ignore le « jeu médiatique » ou les jugements dont il est l’objet, bien au contraire : il les connaît et en tient compte, mais à sa manière, en les prenant à contre-pied et parfois en les instrumentalisant à son avantage. Cette double lutte qui est aussi un double jeu a peu à peu construit (et fait intérioriser) une distance subjective par rapport à soi (il est réputé pour son autodérision), mais aussi par rapport aux autres, venant redoubler la distance objective qui le lie aux autres et tient à la possession de fortes ressources politiques depuis longtemps détenues et d’un capital social important. Une telle aptitude forge une disposition toute singulière : elle incline à prendre au sérieux d’abord la concurrence politique et à faire confiance à la politique pour se sauver à la fois symboliquement et politiquement. Ce rapport particulier à la politique suppose ainsi de savoir jouer sur plusieurs terrains séparés, celui des relations sociales susceptibles de compenser ce qui est perdu en termes d’image dans la politique, celui des relations politiques qui requiert des compétences surtout politiques pour que cet investissement puisse se vivre en toute félicité (et réimpulser sans cesse l’envie et le goût de poursuivre) : jeu sur les représentations, capacité à nouer des alliances, et au-delà de son propre camp et des acteurs centraux du jeu politique (journalisme, représentants professionnels, monde de l’entreprise), gestion d’équipes souvent divisées, adaptation et systématisation du discours, de l’héritage idéologique voire de la vie privée aux nécessités électorales (en serait un signe parmi d’autres le fait que la famille, femme et enfants, de chacun de ces deux leaders participe directement à la politique à leur côté). Il n’est pas sûr que toutes ces attitudes politiques n’aient pas produit des effets ailleurs et notamment sur les commentateurs politiques, en structurant, chez eux, une disposition à la hauteur souveraine sur le jeu politique, une propension à stigmatiser en se trompant de cible et à sous-estimer constamment ceux qui contreviennent aux convenances de l’homme d’État établi sur le modèle prophétique de de Gaulle : inclinations amorcées en 1976-1979 à propos de Jacques Chirac et renforcées aujourd’hui à propos du FN et de Jean-Marie Le Pen. S’ils se ressemblent par leurs dispositions ou leur « art » politiques, une différence majeure sépare, pour l’instant, Chirac de Le Pen : ce sur quoi et ceux sur qui ils s’appuient, autre aspect essentiel pour découvrir sur quelles « croyances ils opèrent » et quel jeu politique ils pratiquent. Si l’on s’y emploie, ressurgit un FN tout autre que celui que donne à voir son apparence sociale et politique. Contrairement aux conclusions vite admises qui le montrent « populaire » à la base, « notabilisé » dans sa représentation au prétexte qu’il a accepté de se plier aux règles du jeu électoral à l’inverse du temps de son passé groupusculaire, il continue à travailler une radicalité incompatible avec la démocratie mais masquée par son incursion formelle en démocratie : liaisons avec des groupes extrémistes radicaux en France ou à l’étranger, avec des personnalités au passé et au présent idéologiques plus que sulfureux, entretien d’un militantisme ultra violent que ce soit par le vocabulaire utilisé pour décrire les « ennemis », par les armes employées contre eux et par ses modes d’action. Or, à ne retenir que l’un ou l’autre de ces deux visages du FN, on se tromperait : il est les deux à la fois. Ce sont ce double jeu et ce double langage qui justement lui offrent un répertoire d’actions et de justifications bien plus ouvert que ce qu’il ne le semble de prime abord et surtout bien plus corrosif sur les croyances démocratiques qui incitent à penser qu’une fois accepté le jeu électoral tous les autres modes d’action contraires (ou non conventionnels) ont été abandonnés (le précédent historique du nazisme pourtant suffirait à enseigner qu’il n’en est rien : son arrivée au pouvoir s’est faite par les élections qu’il a maintenues quelques temps sans que cela atténue en quelque manière sa radicalité, ce serait même l’inverse). On perçoit mieux alors la force d’usure morale que ce type d’hommes politiques représenté par Le Pen, professionnalisés à l’anti-démocratie mais aussi aux règles formelles de la démocratie, provoque sur le jeu politique, les conduites des autres hommes politiques et sur tous ceux qui, dans leur secteur social respectif, participent à la production de la légitimité politique. On perçoit mieux aussi la forme des contributions plus ou moins involontaires et incontrôlées que l’ensemble de ces acteurs, toutes provenances sociales et politiques confondues, apportent à son maintien et à sa durabilité politiques. Pris par leur sens du jeu démocratique, certains sont amenés à le « considérer », à le prendre au sérieux et ainsi à accréditer ce qu’il dit et paraît être pour le contrer et le marginaliser (le FN est un parti « populiste » qui « défend le peuple » et exprime son « mécontentement » ; ce sont le « racisme », « l’insécurité », « l’immigration » qui sont au cÅ“ur des mécontentements exprimés, notamment par ses électeurs et il faut lutter surtout contre ses « idées » ou ses « problèmes » pour l’annihiler). Pour d’autres, des alliances sont possibles à partir du moment où le FN a été consacré électoralement même si, par peur de contamination symbolique, nationalement elles sont interdites ou qu’ailleurs elles ne s’affichent pas officiellement. Pour d’autres encore, le ralliement s’opère mais sans s’avouer publiquement, du moins tant que son image stigmatisée rend coûteuse, pour des raisons de prestige social ou de tactiques politiques spécifiques à chaque secteur social concerné, la proclamation de cette préférence idéologique. Quelles qu’en soient les motivations, ces différentes stratégies concourent à brouiller l’identification pratique du FN et parfois même à en changer la signification : le « populisme » ou le « national-populisme » qui le désigne désormais lui offre une autre identité que la sienne qui en efface la dualité, sa caractéristique principale, et s’avère bien plus respectable dans le discrédit que celle « d’extrême droite » ou de « fascisme » que, depuis le début des années quatre-vingt, se défend d’être le FN (ce que comprendront très vite et très bien les dirigeants frontistes qui se sont empressés d’accepter pour eux-mêmes et leur parti le label de « populistes »). Les rationalités de la démagogieCes dispositions, incarnées différemment par Chirac et Le Pen, qui poussent à agir sans cesse en opportunité donnent des hommes politiques qui croient davantage à la morale politique qu’à la morale personnelle pour l’emporter politiquement et sont professionnalisés à la lecture du monde social à travers les enjeux politiques. S’ils sont incités à être plus que d’autres à l’écoute de leurs électeurs, on aurait tort de croire qu’ils ne font que reprendre à leur compte les « demandes » exprimées. Ce sont leurs propres enjeux de concurrence politique qui discriminent les idées, les valeurs, les problèmes qu’ils prennent en charge et qu’il s’agit ensuite pour eux d’inculquer à leurs militants comme à leur clientèle électorale ; ils sont sans doute d’autant plus libres de suivre leurs propres intérêts politiques, de changer d’opinion politique ou de stratégie de présentation que leurs soutiens sont accordés autant socialement qu’idéologiquement à ce qu’ils représentent et par là même quasi fidélisée politiquement (on aurait un signe de l’évasion électorale que connaît la droite en 2002 dans le raidissement de la campagne de Jacques Chirac d’avant le premier tour des présidentielles sur les seules questions de sécurité et libéralisme économique). Le libéralisme économique tout comme le thème sécuritaire ne sont pas des réponses « démagogiques » aux attentes de leur électorat ou aux pressions « lobbistes » mais des réponses d’abord aux nécessités de distinction par rapport aux divers concurrents qu’ils affrontent. Si l’on a bien affaire avec eux à ce que Max Weber appelait « des démagogues rationnels », c’est en tant qu’ils sont enclins à rationaliser politiquement leur démagogie, c’est-à -dire à trouver des renforts pour leur propre action ou représentation dans l’ensemble du jeu politique : chez leurs soutiens bien sûr mais aussi dans les conduites de leurs adversaires, celles des médias ou des journalistes, des experts de toutes sortes ou dans les revendications politiquement constituées par des catégories professionnelles (patrons, médecins, agriculteurs…). Une illustration symptomatique de cette autonomie accrue de la compétition politique actuelle se trouve sans doute dans leur « jeu sur le charisme », cette force politique la plus indépendante qui soit de toutes les contraintes sociales et politiques puisqu’elle est supposée, et acceptée comme telle, ne relever que du for intérieur de l’individu qu’elle anime. La palette de charismes sur laquelle chacun peut s’appuyer distingue Chirac de Le Pen. Si le leader du FN peut faire usage d’un charisme personnel (et ce d’autant plus qu’il lui est spontanément accrédité dans les commentaires dont il est l’objet au nom de son « populisme ») et d’un charisme de fonction (celui de « chef » du FN), Chirac peut lui revendiquer un charisme institutionnel (celui du chef d’État) sur lequel il a constamment bâti sa carrière de leader du RPR (le présidentiable), un charisme de fonction de dirigeant du plus grand et plus ancien parti de la droite et un charisme personnel (qui lui a été octroyé par ses adversaires même si c’était sous une forme inversée et qu’il a « hérité » de son héritage gaulliste). Même s’il use maintenant, une fois le second tour passé, du charisme institutionnel, même s’il adopte le ton gaullien propre au chef d’État, gaulliste de surcroît et même s’il continue à travailler à la formation d’une organisation unique autour de lui, rien n’est moins sûr que c’était sur ce charisme-là qu’il avait escompté se « sauver », ni même miser pour gagner ; c’était plutôt sur un sens charismatique de soi enseigné par sa victoire plus qu’imprévue en 1995 et, avec la science de la foi en lui-même et en ses propres capacités, sur celle des fidélités fondées sur des liens personnels qu’il envisageait de jouer pour réussir là où il n’était pas attendu : sur et dans sa personne après que celle-ci fut devenue, par les multiples contestations dont elle était l’objet (affaires judiciaires dans lesquelles son nom est cité mais aussi attaques sur son âge, sur son aptitude à « présider » et à rassembler, etc.), la principale source de fragilité de ses ressources politiques individuelles et collectives et son principal enjeu. Ainsi c’est l’histoire du jeu politique et des épreuves qu’il tend à ses protagonistes qui concourt à faire acquérir des représentations de soi parfois contraires aux inclinations sociales ou aux « valeurs » qui les définissaient auparavant (le « jeune Chirac » était plus que réfractaire à la croyance en des vertus personnelles « hors du commun » pour réussir politiquement). Et l’on voit bien le pire qui puisse arriver : que Le Pen, sous l’effet des commentaires et des mobilisations qu’il attire, se mette à croire en son « pouvoir personnel » car c’est ce qui prépare le mieux à tenir et radicaliser ses « lignes d’action » et surtout à rester imprévisible car méconnu et incompris dans ce qui fait sa force. Ne pensons pas cependant que cette existence fermée du jeu politique, jusque dans la compréhension qu’ont d’eux-mêmes les hommes politiques d’aujourd’hui, soit le résultat des seules propensions de la droite : la gauche aussi y a contribué avec une croyance d’autant plus assurée qu’elle venait de nouveaux convertis. Elle l’a fait à sa façon, en prenant pour la réalité du monde social et politique ses propres aspirations politiques. Elle y a perdu d’abord son sens du socialisme avant de perdre celui du social ; avec les deux, c’est son sens politique qui s’est évanoui en la faisant se tromper sur la rationalité de sa propre démagogie. C’est ce qui l’a fait échouer. Rien n’en est plus exemplaire que son approche des élections. Pour la gauche gouvernementale comme pour ses adversaires, les élections comptent parmi les principaux enjeux politiques et principales sanctions du travail politique accompli, mais elle les conçoit comme un concours scolaire où seuls les plus doués et les plus méritants sont censés l’emporter. Cette conception, même si elle semble prolonger l’idéal méritocratique propre à la vieille gauche républicaine, s’inscrit en complète contradiction avec l’héritage socialiste et sa tradition politique. Si l’on se reporte à l’histoire du PS et du PCF, la conquête des urnes n’a jamais été que la consécration d’un long travail multiforme de terrain par lequel il s’agissait d’intéresser les groupes populaires à la cause défendue et de leur inculquer, grâce à des relations de face-à -face diversement situées, une culture politique collective qui leur offrait autant le sentiment d’une dignité à laquelle le monde social ne les avait pas fait accéder que des capacités à intervenir politiquement. D’autres collectifs, que ce soit les syndicats, les associations, les centres d’éducation populaire, étaient plus ou moins étroitement associés à l’organisation politique pour participer à cette « pédagogie de la libération ». Les « meilleurs » et les plus « compétents » n’étaient pas forcément ceux que l’école avait avalisés en leur délivrant des brevets de savoirs : il existait bien d’autres formes de savoirs ou d’expertise sur le monde social – expériences sociales vécues, apprentissage sur le terrain dans la confrontation en face-à -face avec les plus démunis, savoir-faire de mobilisation, connaissances apprises par le métier même de syndicaliste – qui étaient reconnues comme valant tout aussi bien sinon plus que les connaissances scolaires. Surtout, le rappel constant aux origines sociales, le plus souvent modestes, et à la fidélité aux solidarités collectives qui ont favorisé à la fois l’ascension sociale et la représentation politique avaient permis la construction de loyautés plus ou moins intransigeantes envers ceux qui n’avaient pu échapper à la fatalité de leur destin social. Or, précisément, ce qu’exprime cette conception méritocratique des élections, c’est une vision de la politique comme jeu entre des individualités où prévaut une sorte de charisme mais ici « intellectuel » et lié à la « capacité » personnelle ; c’est aussi la réorientation d’une démagogie tournée vers la quête de la reconnaissance des experts de toutes sortes qui conseillent ou participent à délimiter les problèmes sociaux urgents à résoudre, et non plus tournée vers celle des groupes sociaux. Cette nouvelle inclination tend à faire confondre sans cesse la « bonne mesure politique » avec ce qui a été décidé sur le papier dans l’entre-soi des compétences et non aussi comme celle que les principaux bénéficiaires « reçoivent » dans leur vie quotidienne et avec laquelle ils doivent se démêler. Cela va de pair avec une acceptation de l’action publique pour laquelle les effets négatifs ou positifs qu’il s’agit d’anticiper sont mesurés à partir des réactions de ceux qui ont été associés à son élaboration et non de ceux qui vont l’appliquer, moins encore de ceux qu’elle a visés. Que les responsables de la gauche gouvernementale l’aient voulu ou non, l’emprise de l’expertise et leur assentiment à un jeu politique dont les règles ne différencieraient que les plus « intelligents » ont été déterminants dans leur éloignement des groupes populaires. D’abord parce que, circulation accrue des savoirs et des catégories entre des univers apparemment séparés oblige, ces deux attitudes croisées leur ont fait partager les mêmes schèmes de perception que ceux de leurs adversaires et ont créé ainsi une sorte d’accord tacite sur l’essentiel : la relégation et la délégitimation de tout autre forme de savoirs sur le monde social que l’expertise politique. Une telle dévalorisation des compétences qui faisaient l’honneur des groupes populaires n’a pu que contribuer à la démoralisation de leurs anciens soutiens militants et électoraux en conjuguant chez eux la désespérance politique aux désespérances sociales ; elle n’a pu aussi que couper les dirigeants de la gauche de tous ces lieux où s’accomplit la pédagogie politique des plus modestes : usines ou bureaux, militantisme « de base ». L’éloignement s’est doublé ensuite d’une conversion idéologique. Pour les responsables de gauche s’est opérée, ce faisant, une restriction des choix sociaux et politiques possibles, les conduisant à se réapproprier des thèmes qui n’étaient pas les leurs (le libéralisme, la sécurité, « l’immigration clandestine » par exemple), à ne pouvoir alors jouer des distinctions qu’à la marge (« la lutte contre l’insécurité est une lutte contre les inégalités » alors que les mesures envisagées pour résoudre la « délinquance » sont identiques à celles préconisées par leurs adversaires : centres d’enfermement pour les adolescents récidivistes, révision de la loi de 1945 sur la protection enfantine…) et à oublier toutes les autres formes d’insécurité (salariale, sociale) et de violence (violence subie ou violence retournée contre soi) qui constituent les principales expériences pratiques des groupes sociaux les plus simples. On aurait encore une illustration de la perte du sens politique de la gauche dans un phénomène moins anecdotique qu’il n’y paraît. En reprenant à son compte le libéralisme économisme (même en l’assortissant de considérations sociales), elle en a repris progressivement toute la philosophie implicite (à l’inverse de ses adversaires de droite). Elle s’est mise à croire que la seule morale qui compte en politique est la morale personnelle (l’honnêteté, l’ascétisme, le sérieux) alors que celle-ci a été historiquement constituée comme une des armes principales utilisées pour déconsidérer toutes les ressources politiques collectives (et principalement celles de la gauche, militantisme, revendication du nombre…) et ceux qui s’en revendiquent (les représentants du « peuple » ou de la « classe ouvrière »). À croire aux ressources personnelles et à l’idéologie de la grande individualité, constamment enseignée par la logique même du jeu politique (les « grandes personnalités »), mais aussi dans les rubriques de presse, les sondages, les biographies, le monde des « managers », la gauche de Lionel Jospin s’est réconciliée avec ses origines sociales. Elle y a sans doute trouvé un accord avec elle-même, elle y a aussi perdu l’accord avec ceux dont elle prétend porter la cause. Le problème n’est pas lié à l’élévation de ses origines sociales (son recrutement ressemble de plus en plus à celui de la droite, grande et moyenne bourgeoisie, passage par l’ENA ou d’autres grandes écoles mais, même avant qu’il ne s’élève à ce point, il existait un écart social entre porte-parole socialistes ou communistes et ceux dont ils plaidaient la défense). Le problème est dans le fait qu’au moment où cela s’imposait pour rester en prise avec ses fidélités proclamées et préserver le sens de ses dévouements politiques, elle n’a pas lutté contre elle-même et la hauteur de son identité sociale pour réduire la distance objective et subjective qui la sépare des gens les plus simples et de leurs conditions de vie. La perte du goût de la stigmatisation sociale et politique (qui est, on l’a vu, une caractéristique professionnelle de ses adversaires) se conclut dans la perte du goût des autres, surtout de ceux qui subissent au quotidien justement la stigmatisation et ses effets : humiliations, vexations, sans compter la dissipation de leur avenir et de celui de leurs enfants dans le chômage, la précarisation et la rue. La représentation politique de la gauche est devenue alors de plus en plus « invraisemblable » aux yeux de militants et d’électeurs pour qui tout cela ressemblait au « monde des autres » (ce qui a laissé le terrain ouvert aussi bien à des oppositions venues de l’extrême gauche qu’à ce monstre politique qui prétend parler au nom d’un peuple abandonné). Choisir, comme l’a fait Jospin, l’exemple de Pierre Mendès-France pour référence glorieuse d’une démission politique va dans ce sens ; si le précédent invoqué a de l’allure, on peut douter cependant, au regard de ce qu’a été la trajectoire du leader radical, qu’il offre quelque enseignement pour empêcher la sorte de mort politique qui se profile. « L’homme c’est l’époque », écrivait Lucien Febvre. Le fabuleux destin de Jacques Chirac est ainsi emblématique des mésaventures de la démagogie politique. En révélant la perte des points de repère intellectuels, sociaux et politiques qui règne non pas comme on le dit souvent chez les « gens ordinaires » mais d’abord chez les professionnels de la politique et ceux qui sont autorisés à les commenter, il signale ce qui est le plus critique dans la conjoncture présente : moins une fermeture du monde politique et intellectuel sur lui-même qui le couperait de la réalité sociale (ce qui existe depuis que la politique est devenue une profession à la fin du XIXe siècle) que les lectures qu’il en fait et les représentations qu’il en donne. Sélectives et hantées par des concurrences déplacées, elles ont dérouté la « démagogie rationnelle » vers ceux qu’il faut avoir avec soi pour compter, en délaissant ceux qu’elle était destinée à aider. • Publié par Mouvements, le 19 avril 2007. http://www.mouvements.info/Le-fabuleux-destin-de-Jacques.html
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Annie Collovald