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Le défaut de souci des autres, point aveugle de la campagne

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La montée des logiques gestionnaires dans le sanitaire et le social va de pair avec l’expansion du discours compassionnel : de moins en moins de solidarité, de plus en plus de suspicion et de contrôle.

Dans sa campagne, Ségolène Royal, à plusieurs reprises, et selon l’expression des médias, a joué « la carte de la féminité ». La féminité, au sens social du terme, ce sont tous les attributs traditionnellement attachés à la femme : l’écoute, la proximité, la compassion envers les « vulnérables »â€¦ Quand elle est passée à « J’ai une question à vous poser », l’émission politique de TF1, le 19 février, elle a beaucoup appuyé sur le registre compassionnel, en touchant, par exemple, une personne handicapée, mettant ainsi en scène ce qui est considéré comme typiquement féminin, c’est-à-dire une approche empathique des problèmes des autres, une sensibilité à leur souffrance.

Mais, parallèlement, la campagne se poursuit, chez elle comme chez tous les autres candidats, sans que soit relevé et mis en discussion le fait que nous vivons dans une société de plus en plus indifférente à autrui, en particulier à ceux qui ont des difficultés : SDF, malades mentaux, vieillards, enfants des classes populaires, etc. Plus exactement, on entend parler d’eux plus souvent en termes de dangerosité qu’en termes de solidarité. Les gamins des banlieues, les enfants de moins de trois ans dont il faudrait détecter les agitations, les sans domiciles le long du canal Saint-Martin qui gêneraient le commerce… Si on additionne tous ceux qui sont ainsi renvoyés du côté des « classes dangereuses », cela fait beaucoup de monde. Ce que les anglophones appellent le care, en d’autres termes le souci des autres, c’est-à-dire une attention particulière aux autres qui conduit à faire quelque chose pour eux, est un thème politique central et pourtant totalement évacué.

Intégrer une approche par le care, une politique qui prenne en compte le souci des autres, cela implique de mettre sur la table des situations particulières. Or la politique n’est pas habituée à cette démarche. Ce qu’elle demande aux experts, c’est au contraire de monter en généralité, notamment en produisant des catégories. On en a l’exemple avec les « populations fragiles », « les vulnérables », « les précaires »â€¦ que veulent dire ces catégories ? Cette expansion des catégories compassionnelles met en avant une souffrance généralisée, qui n’appartient à personne, qui n’a pas de visage et est totalement dépersonnalisée. En outre, elle nous fait croire qu’il y aurait des personnes qui ne seraient pas vulnérables, qui ne seraient pas précaires. Alors que notre vulnérabilité nous définit en tant qu’être humain et que nous sommes tous précarisés dans nos sociétés « Ã  risque ». Il faut donc contester ces nouvelles catégorisations de la souffrance.

Dans la réalité, les « précaires » et les « vulnérables » n’ont pas accès aux soins et aux prestations dont ils ont besoin. On dit d’eux qu’ils gênent, et on a tôt fait de les transformer en nouvelles classes dangereuses. C’est pour cette raison que le maniement du vocabulaire de la souffrance doit se faire avec précaution. Il faut toujours particulariser : il s’agit de la souffrance de quelqu’un, au travail, dans une situation spécifique.

La question du rapport entre le général et le particulier est ainsi absolument cruciale pour dépasser le niveau d’une morale des bons sentiments qui ne sert qu’à flatter la bonne conscience des élites. Déconnectée des réalités concrètes, la posture compassionnelle de Ségolène Royal risque de n’être rien de plus que l’autre face du discours sécuritaire de Nicolas Sarkozy, tous deux visant les mêmes personnes tour à tour définies comme vulnérables ou dangereuses.

Prenons l’exemple du travail à l’hôpital. Depuis un peu plus d’une quinzaine d’années, une modification très importante de l’organisation des services aux personnes a vu le jour : la montée des logiques gestionnaires dans le sanitaire et le social. L’idée du coût des services aux personnes est devenue prépondérante. Pourtant, dans les années 1980, une réflexion dynamique sur tout ce qui dans le soin ne relève pas strictement du curatif était en marche : l’invention des soins palliatifs, l’invention des aides-soignantes, etc. Tout un courant a visé l’humanisation des soins et la formation des soignants. On a créé ainsi des attentes et des idéaux dans la tête des soignants qui génèrent aujourd’hui un malaise et une frustration : celle de ne pas pouvoir traiter tous les patients de façon respectueuse ou équitable. Dans un hôpital de province, on pratique les IVG sans anesthésie, sauf pour certaines femmes jugées particulièrement fragiles psychologiquement et dont l’intervention se déroulera donc au bloc opératoire. Mais elles y sont très mal reçues, le personnel jugeant qu’elles « embolisent » le bloc opératoire. Que veulent-ils dire ? D’abord que le bloc tourne à plein régime et que son activité déjà intense est nécessairement soumise à des aléas. Tout ne s’enchaîne pas dans la réalité comme sur le papier de la programmation initiale. Il y a peu de souplesse (cette réduction des marges de manÅ“uvre est décrite partout comme encore majorée par le passage aux 35 heures). À leurs yeux, ces femmes ne doivent pas avoir la priorité sur femmes atteintes de cancer du sein qui passent en chirurgie, par exemple. Il en résulte que les femmes qui viennent pour une IVG doivent attendre souvent longtemps, sur un brancard, dans un coin. Dire qu’elles « embolisent » le bloc, c’est leur imputer la cause d’un dysfonctionnement organisationnel et justifier ainsi, défensivement, le fait qu’on les fasse attendre.

Les personnes qui sont réellement en première ligne dans le travail de care sont sans cesse confrontées à ce type d’arbitrages, de contradictions, de conflits de valeurs. Quand les malades deviennent des gêneurs, le travail de soin perd son sens et l’épuisement, ou l’essoufflement, n’est pas loin. Mais les soignants font aussi de petits miracles au quotidien, ils inventent, rusent, contournent les règles et les règlements, pour faire au mieux. Plutôt qu’une posture empathique, certes plus sympathique que le cynisme, j’aimerais voir s’inviter dans la campagne le récit du quotidien des équipes de soin, du travail social, des crèches, des collèges, etc., avec ses ambivalences, ses imperfections mais aussi ses idéaux meurtris. On aurait une représentation bien différente des problèmes qui se posent dans cette société.

Le deuxième grand changement, c’est la montée en puissance des critères d’évaluation du travail : de plus en plus on veut mesurer, minuter, contrôler et donc gérer de la manière la plus rationnelle possible l’activité. Mais le care, l’attention aux personnes, ne se mesure pas de cette façon-là. On ne peut pas protocoliser le care car chaque personne est singulière ainsi que chaque prise en charge. Depuis que l’on s’est mis en tête qu’il fallait trouver les bons « indicateurs » de mesure et contrôler la qualité en permanence, se sont développées des formes de contrôle en termes de « bientraitance », ou plus exactement de « maltraitance » puisque ce que l’on va traquer systématiquement, c’est le mauvais geste. Il est de bon ton de dire que la « maltraitance » est un sujet tabou. C’est tout le contraire, on ne parle que de ça ! La polarisation actuelle sur la maltraitance, qui se présente comme un progrès des soins, est en réalité une véritable catastrophe : au lieu de discuter des conditions d’organisation qui permettraient de bien traiter les gens, on stigmatise les personnels les moins qualifiés, ceux, plus exactement celles, qui sont au corps à corps avec les personnes malades, dépendantes. Ce sont-elles qu’on accuse d’être maltraitantes, jamais les médecins, sans se poser la question de comment nous ferions si nous étions à leur place.

Mais le « bon geste », lui, ne se voit pas ! D’abord parce que l’authenticité du care est très liée à sa discrétion, et ensuite parce que, souvent, vu de l’extérieur, rien ne ressemble plus à un geste « maltraitant » qu’un geste « bientraitant ». Pendant la canicule, des cadres de santé ont dû, par exemple, prendre la décision d’ouvrir les portes coupe feu pour faire des courants d’air, d’installer des draps mouillés devant les baies vitrées, de vider tous les produits à vitres pour fabriquer les brumisateurs parce que l’hôpital n’était pas en mesure de leur en fournir. Des « ruses » illégales, tenues secrètes et non reconnues, qui ont pourtant sauvé des vies.

Dans un premier temps, si l’on vous dit que l’on a « brumisé » votre vieille mère avec de l’eau du robinet versée dans un ancien flacon de détergent, vous êtes en droit de vous demander si ce n’est pas de la maltraitance. Mais si je dis « canicule », qui signifie urgence létale, et « fonctionnement administratif » qui ne signifie pas rapidité et souplesse d’adaptation, alors la plupart d’entre nous comprend que la bientraitance est un bricolage inventif qui ne ressemble pas forcément à ce que l’on imagine de façon abstraite, non contextualisée. Comme cette femme qui s’offusque que l’on pose la perfusion de son père très faible et très âgé alors qu’il est encore sur le brancard des urgences… avant de comprendre que c’est parce qu’il a déjà une perfusion que l’on ne pourra pas faire autrement que de lui trouver rapidement un lit.

Aussi longtemps que la situation n’est pas analysée en termes de travail, elle risque d’être naturalisée en terme de maltraitance. Des problèmes qui devraient faire débat dans la cité sont occultés au profit d’un jugement social sur le personnel soignant jugé on y revient comme une population dangereuse. Et si les gens sont dangereux, alors il faut les surveiller et les encadrer encore plus. Ce qui crée un climat de suspicion généralisé entre collègues en transformant chacun en juge et censeur potentiel du travail de l’autre. Il devient alors très difficile pour les soignants de créer des formes d’actions solidaires. Les contrôles et l’évaluation tendent à segmenter le collectif. C’est vrai pour le soin, mais c’est aussi ce qui se dégage plus largement dans le monde du travail. Chacun cherche à se couvrir et les responsabilités sont de plus en plus individualisées.

Cette évolution du travail du care est d’autant plus inquiétante que la plupart des candidats à la présidentielle veulent développer les services aux personnes à domicile, où les travailleurs se retrouvent encore plus seuls. Des femmes pauvres, souvent issues de l’immigration, souvent à la tête de familles monoparentales, sont en première ligne pour s’occuper de personnes elles-mêmes en grande difficulté et très dépendantes. Il n’existe pas la plupart du temps d’espace professionnel où elles pourraient mettre en commun leurs expériences. Le contraste entre l’utopie de la gauche d’il y a une quinzaine d’années le « gisement des nouveaux emplois de services » : on allait créer de nouveaux emplois, en particulier féminins et la réalité actuelle est impressionnant : la plupart des nouveaux emplois de service aux personnes sont de nouvelles formes de domesticité à peine déguisées.

Dans cette campagne électorale, on a entendu souvent l’idée qu’on parlerait enfin de travail. Ce n’est pas vrai : on continue à ne parler que de l’emploi et du droit des gens à travailler plus. Le droit de faire des heures supplémentaires. Parler vraiment du travail, ce serait, par exemple, s’intéresser à la situation des salariées au service des personnes âgées maintenues à domicile.

Publié par Mouvements, le 13 mars 2007. http://www.mouvements.info/Le-defaut-de-souci-des-autres.html

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2 Messages de forum

  • Le défaut de souci des autres, point aveugle de la campagne

    22 septembre 2008 15:29, par isabelle Adam Césari
    Madame, je suis directrice d’un foyer de vie du 92. Les théories du care me semblent trés pertinentes pour aborder avec les équipes la dimension de bientraitance en institution. Je souhaite faire intervenir un professionnel pour faire un apport de points théoriques avec les équipes. Pouvez vous m’indiquer des personnes à contacter. Cordialement I Adam Césari iadamcesari@apei-bs.com

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  • Bonjour,

    Je trouve vos deux articles très pertinent. Je suis frappée par ce que vous écrivez à propos de la catégorisation des personnes "précaires" et "vulnérables". En effet, des circulaires concernant le travail social des caisses d’allocations familiales font références à ces catégories ; ces organismes devraient s’occuper des "vulnérables" pour éviter qu’elles ne deviennent "précaires" (ou l’inverse, je ne me rappelle plus, tant cette catégorisation m’a choquée) ; pouvez-vous me dire où vous avez déjà entendu parler des "précaires" et des "vulnérables" comme une étiquette collée sur des catégories de personnes ? Je vous en remercie Marianne

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auteur Pascale Molinier
Maître de conférence en psychologie au conservatoire national des Arts et métiers. Membre du comité directeur du Mage-GRDRE-CNRS. A publié Les enjeux psychiques au travail : introduction à la psychodynamique du travail (Payot, 2006) et L’énigme de la femme active : égoïsme, sexe et compassion (Payot, 2003).