articleLe Moyen Âge et nousPar Fanny MadelineLIVRES. Faut-il s’intéresser au Moyen Âge ? Alors qu’il faisait jadis figure de laboratoire pour penser le changement social, il semble qu’il a perdu en actualité au cours des dernières années. Joseph MORSEL (avec la collaboration de Christine DUCOURTIEUX), publie L’Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat…Réflexions sur les finalités de l’Histoire du Moyen Âge destinées à une société dans laquelle même les étudiants d’histoire s’interrogent. en ligne, LAMOP–Paris 1, 2007. Compte-rendu. Juillet 2008. [1].
Les usages du Moyen Âge Contrairement aux stéréotypes qui ont parfois la vie dure, les médiévistes ne sont pas toujours ces savants érudits enfermés dans des bibliothèques poussiéreuses à ausculter des manuscrits, à la recherche du petit détail qui révolutionnera un pan oublié de notre histoire… Nombre d’entre eux sont des chercheurs en sciences sociales qui interrogent le Moyen Âge pour apporter des réponses aux questions que pose la société contemporaine. Joseph Morsel, maître de conférence en histoire médiévale à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, fait partie de ces historiens, ouverts aux influences de l’anthropologie historique française et allemande, mais aussi de la sociologie de Pierre Bourdieu, comme le souligne très clairement le titre de son essai [2]. L’objectif avoué est en effet de mettre à disposition du plus grand nombre des outils pour lutter « sans coup bas » contre les formes d’instrumentalisation de l’histoire et les menaces qui pèsent sur la diffusion des connaissances. Le sous-titre en explicite les raisons, directement issues de la pratique d’enseignant de l’auteur : « Réflexions sur les finalités de l’Histoire du Moyen Âge destinées à une société dans laquelle même les étudiants d’Histoire s’interrogent ». C’est pourquoi la forme de cet essai, pour rester en cohérence avec son contenu, a fait un pari éditorial risqué : celui de ne pas être un « livre ». Le seul moyen de lire ces 196 pages est un fichier au format .pdf disponible sur le site du Laboratoire de Médiévistique Occidentale de Paris (LAMOP). Il contribue ainsi, selon l’auteur, à « une appropriation critique et rationnelle de l’espace électrographique » (p. 11). La première partie de l’ouvrage souligne la « nécessité » urgente de repenser le Moyen Âge, non pas comme un défi simplement scientifique, mais parce qu’il s’agit d’un enjeu pour la démocratie. Avec la fin des paradigmes dominants de l’histoire des Annales, le marxisme d’un Guy Bois ou d’un Georges Duby a cessé de jouer son rôle de relai entre la recherche historique universitaire et la pensée critique. Une forme de dépolitisation qui se traduit selon l’auteur dans la manière dont les étudiants abordent la période en licence. Certes l’idée d’un « long Moyen Âge » caractérisé par une continuité des structures sociales et mentales depuis la fin de l’Empire romain jusqu’à la Révolution industrielle continue d’inspirer les historiens [3]. Mais les thèmes privilégiés aujourd’hui par l’histoire critique (tels le post-colonial ou le genre) font trop souvent l’économie d’une réflexion sur la longue durée. Comment lutter contre un tel aplatissement sur le présent de l’imaginaire historique de la gauche ? Lutter contre les idées reçues La déconstruction des idées préconçues sur le Moyen Âge est un préalable indispensable à la construction d’un nouveau grand récit. Car cette période, utilisée comme repoussoir de notre société, est aussi l’une des plus mal connues. Pourtant les demandes mémorielles sans cesse croissantes alimentent un imaginaire, fait de tournois, a priori « bon enfant », de foires de village, ou de mystérieux secrets des Templiers. Or, cette façon de penser le Moyen Âge témoigne non seulement de sa profonde dépolitisation, mais également d’un repli sur soi, de la « tentation du local » qui fait pendant à la globalisation. Le Moyen Âge se réduit au folklore parce que le régime d’historicité dans lequel nous vivons est dominé par un présentisme où l’horizon du futur ne dépasse pas le temps du « retour sur investissement », où le passé n’est plus que de la « culture » ou du « patrimoine » [4]. Paradoxalement, l’instrumentalisation du Moyen Âge « pour se sentir d’ici et de cette religion », repose également sur représentations empreintes d’irrationalisme, car le Moyen Âge c’est aussi l’« autre absolu de notre présent », un autre irrationnel que Joseph Morsel qualifie de « trou noir de notre idéologie » (p. 37). C’est en cela que « la vogue actuelle du médiévalisme est plutôt un signe de la profonde dégradation des représentations sociales occidentales » : parce qu’elles utilisent l’irrationnel comme référent identitaire. Cet usage, qui ne se réduit pas à l’hexagone mais se déploie à l’échelle européenne [5], constitue ce que l’auteur appelle la « médiévalgie », une maladie de la démocratie qui consiste à « laisser se développer des foyers d’irrationalisme social, articulé à des usages mythographiques du passé » et ouvre ainsi « la porte à des infections idéologiques plus que dangereuses, dont l’Occident a bien failli mourir déjà une fois » (p. 62). On peut donc s’inquiéter de retrouver cette instrumentalisation de l’histoire jusque dans les discours présidentiels [6], puisqu’en faisant jouer le Moyen Âge comme le négatif de notre société libérale et capitaliste, cette rhétorique n’a « qu’un seul effet, qui est probablement le but recherché : détourner les attentions et les énergies de la transformation sociale (…) le médiévalisme est donc non seulement une attaque contre l’intelligence, mais aussi contre le progrès social » (p. 61). Comment alors lutter contre ce médiévalisme envahissant ? D’abord en occupant son terrain de prédilection : Internet, dont l’utilisation comme « outil de recherche » devient progressivement systématique. Or, l’utilisation de ce nouveau médium, qui tend à se substituer aux formes traditionnelles de diffusion du savoir, s’effectue sans qu’il y ait de véritable réflexion sur les problèmes théoriques que cela fait surgir : disparition du protocole de validation des données, anonymisation des textes. Qu’on le regrette n’empêche pas qu’on en prenne acte, car l’outil véhicule aussi de l’idéologie : « Wikipedia résulte de cette croyance en ce partage des savoirs dont chacun serait pour une parcelle le détenteur » (p. 73). Ensuite, en postulant que l’histoire du Moyen Âge est un point d’observation singulier et salutaire pour penser contre l’ethnocentrisme dominant, pour questionner et mettre à distance voire remettre en cause les structures sociales et mentales construites, depuis le XVIIIe siècle, sur le rejet des valeurs « obscurantistes » du Moyen Âge… Produire une nouvelle intelligibilité Repenser le Moyen Âge implique donc une critique des catégories constitutives de la société moderne, libérale et capitaliste. Dans la seconde partie de son essai, Joseph Morsel propose la mise en Å“uvre d’un nouveau schéma interprétatif destiné à remettre le Moyen Âge au cÅ“ur des débats sur le monde contemporain [7]. Car le médiéviste peut selon lui apporter un regard neuf sur ce que Max Weber appelait la « divergence de l’Occident », non pas de manière externe en étudiant les rapports entre les civilisations et leurs milieux, mais de manière interne en analysant la formation du système social occidental [8]. « L’hégémonie occidentale serait ainsi moins liée à des aspects spécifiquement technologiques qu’à une organisation sociale à l’efficacité particulière –ou, si l’on veut, à une meilleure « productivité sociale »â€“ dont dérive pour sa part, dans un second temps seulement, la capacité d’innovation technologique (…). C’est cette « productivité sociale » qu’il convient d’expliquer, c’est-à -dire comment des hommes qui ne sont pas individuellement plus forts ni plus intelligents, ni collectivement plus nombreux ni plus riches, ni dotés de techniques uniques (...) sont pourtant parvenus à dominer pour un temps la planète –et surtout à imposer une idéologie et un mode d’organisation sociale bien au-delà de leur aire d’implantation effective » (p. 86). La spécificité de l’Occident, qui conduit à son expansion, durant les Xe-XIIIe siècles, serait donc concomitante de sa dynamique interne. En reprenant le vocabulaire des géographes, l’auteur propose de qualifier cette formation de l’Occident de « glocale », c’est-à -dire à la fois globale et locale. En effet Joseph Morsel tente de comprendre comment a fonctionné l’ordre social mis en place par l’Église féodale et comment il s’est traduit jusque dans la construction de l’espace et dans les rapports de parenté. Rapports de parenté et évolution économique Pour décrire le fonctionnement de ce contrôle social instauré par l’Eglise, l’auteur propose de parler de « déparentalisation », mécanisme à l’issue duquel les « rapports de parenté ne sont désormais plus primo-structurants mais exostructurés » (p. 110). À partir du XIe siècle, l’Église médiévale entreprend une vaste réorganisation de ses structures et la réaffirmation d’un nouveau dogme catholique. La promotion du célibat et de la chasteté pour l’ordre des clercs et son pendant laïque, la valorisation des filiations divines et communautés spirituelles, participent d’un même mouvement de dévalorisation des liens de parentés charnels (notamment ceux fondés sur la consanguinité) au profit d’une parenté alternative, symbolique et spirituelle. La difficulté à percevoir ce glissement provient du fait que le vocabulaire est resté inchangé depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours, alors que les usages sociaux de la parenté se sont progressivement transformés. Les structures de descendance constituent de moins en moins des modes d’affirmation sociale pour devenir de simples revendications successorales, celles d’un héritage du pouvoir et de sa domination spatiale. L’essor des discours lignagers qui apparaissent simultanément servent ainsi moins à fixer une mémoire généalogique qu’à construire le souvenir de l’origine du pouvoir au moment où il change de fondement. L’inversion des rapports onomastiques entre les personnes et les lieux témoigne également de ces transformations : les hommes ne donnent plus leurs noms aux lieux, ce sont les lieux qui donnent leur nom aux hommes, et ceci jusqu’au roi des Francs (Rex francorum) qui devient, au début du XIIIe siècle, roi de France (Rex Franciae). L’appartenance aux lieux devient structurante et les hommes se définissent dès lors volontiers comme des habitants. Là aussi le monde clérical, qui produit des discours savants sur l’espace, joue un rôle fondamental dans ce processus. La chrétienté (christianitas) qui désignait jusqu’au XIe siècle l’ensemble des chrétiens devient l’espace dominé par l’institution ecclésiale, délimité par des frontières (dont la notion émerge aux confins de cette chrétienté aux XIIe-XIIIe siècles) et polarisé : la paroisse est alors l’espace tridimensionnel de la communauté d’habitants, organisée autour de l’église (centre du rapport vertical entre ciel et terre induisant des innovations architecturales essentielles), des fonds baptismaux et du cimetière (qui manifeste bien la polarisation ecclésiale des communautés d’habitants). L’espace est ainsi devenu le fondement du lien social suivant un processus d’enracinement qui est aussi celui du pouvoir : on passe d’une domination sociale fondée, au haut Moyen Âge, sur la dépendance personnelle à une « domination indissoluble des hommes et des terres » caractérisant la féodalité (le dominium). La déparentalisation apparaît ainsi comme un processus dédoublé, coïncidant et articulé avec celui de la spatialisation de l’organisation sociale. L’Église, l’institution « déparentalisée » par excellence, avait en effet les moyens de mettre en Å“uvre ce nouvel ordre social. La position dominante du clergé lui assurait la mainmise sur les rapports de parenté et permit la promotion des liens de parenté spirituels : le baptême (fraternité spirituelle et pratique du parrainage) et les alliances matrimoniales. Le mariage ne cessa pas d’être un instrument de renforcement des alliances entre lignages, mais il devint également un sacrement reproduisant l’union mystique du Christ et de son Église. La fixation juridique, dans le droit canon, des interdits consécutifs à l’abaissement des degrés de parenté dans les alliances matrimoniale, montre que l’Église disposait d’importants moyens dans cette lutte pour la « décarnalisation » de la parenté. Hors la famille, le salut ? L’auteur ne laisse qu’entrevoir les aboutissements du système : à partir du moment où la filiation cesse d’assurer à elle seule la reproduction sociale et les modes de domination qui la légitiment, il se produit une certaine autonomisation des acteurs sociaux dont les conséquences sont l’apparition du salariat et de la méritocratie. L’Église apparaît, là encore, comme un laboratoire de cette mutation : en permettant d’une part le « désencastrement à la fois social et spatial de l’usage de la force travail » (p. 184) et d’autre part, en organisant un système de promotion fondé sur les compétences intellectuelles et l’acquisition des savoirs, avec la fondation des premières universités, au tournant du XIIe et du XIIIe siècle. Celles-ci constituent alors un moyen redoutable de domination pour l’Église qui s’attribue le monopole de ceux qui savent, en procédant à une véritable « ponction permanente (…) sur le monde laïc qualifié » (p. 184). Et c’est là pour l’auteur une des clefs d’explication de l’hégémonie historique de l’Occident, son système méritocratique qui fait converger pouvoir social et pouvoir intellectuel. Au final, on peut conclure à l’échec ou du moins à l’inachèvement de cette politique de déparentalisation qui est rapidement entrée en contradiction avec la politique nataliste qu’a toujours prônée l’Église envers le monde laïc. Il est toutefois possible, comme le signale Joseph Morsel lui-même, de voir dans l’actuelle société chinoise un exemple de société largement « déparentalisée ». Après trois générations soumises à la politique de l’enfant unique, les Chinois n’ont tendanciellement pour parentèle que leurs seuls père et mère (il n’y a plus ni oncles, ni tantes, ni cousins)… La parenté se restreint de ce fait à la famille nucléaire, réalisant ainsi ce que l’Église médiévale n’a sans doute jamais complètement osé imaginer. Cette « déparentalisation » chinoise n’est pas seulement consécutive à une démarche malthusienne mise en Å“uvre par le Parti communiste chinois mais se place dans une lutte à plus long terme contre les structures sociales de la Chine pré-communiste –et notamment contre le poids de la parenté et son culte des ancêtres. La « déparentalisation » chinoise serait-elle l’un des facteurs de l’extraordinaire dynamisme actuel du pays ? Face aux analyses qui insistent sur l’importance des ressources naturelles ou de la mondialisation, une telle hypothèse a l’originalité de souligner l’influence des structures sociales et familiales sur les capacités productives. Quelles sont, pour finir, les armes que nous propose Joseph Morsel ? Un diagnostique et des outils critiques, d’une part, pour identifier ce qui constitue l’une des tumeurs des démocraties libérales : leur nostalgie du passé. De nouveaux concepts, d’autre part, pour redonner une intelligibilité au Moyen Âge dans le monde actuel et montrer ce que son étude apporte pour une analyse critique de ce que nous sommes devenus. Publié par Mouvements, le 20 juillet 2008. http://www.mouvements.info/Le-Moyen-Age-et-nous.html
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Fanny Madeline[1] Ce compte-rendu a bénéficié des discussions Joseph Morsel, le 15 janvier 2008, dans le cadre d’un séminaire des doctorants d’histoire du LAMOP organisé en collaboration avec Antoine Destemberg.
[2] « La Sociologie est un sport de combat », documentaire de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu
[3] Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1977.
[4] François Hartog, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
[5] Patrick J. Geary, Quand les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Aubier, 2004
[6] Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt, Sophie Wahnich (dir.), Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Marseille, Agône, 2008.
[7] La réflexion de Joseph Morsel s’inscrit ici dans le sillage d’Alain Guerreau, dont l’œuvre est encore trop mal connue en dehors du cercle des médiévistes. C’est, selon cet auteur, au moment où l’Occident sort du « long Moyen Âge » que se met en place une « double fracture conceptuelle » dont sont issues les concepts modernes de propriété et de religion. Or, ces deux concepts forment aujourd’hui un écran qui empêche de comprendre le sens des deux structures fondamentales de la société médiévale : le dominium et l’ecclesia. Dans une société qui postule la liberté humaine comme valeur fondamentale, le concept de « propriété » ne permet pas de rendre compte du dominium qui désigne une domination sociale reposant indissociablement sur les hommes et sur les terres. De même, la notion moderne de « religion », qui implique celle de « tolérance », obère la compréhension de ce qu’était l’Église féodale : une institution englobante de la société avec laquelle elle tend à se confondre, voir : Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Âge au XXIe siècle ?, Paris, Le Seuil, 2001.
[8] Jared Diamonds, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, NRF Gallimard, 2006. Voir aussi sur ce point le débat ouvert par Kenneth Pomeranz dans The Great Divergence. China, Europe, and the Making of the Modern World, Princeton University Press, 2000, et les réponses apportées par Robert Brenner et Christopher Isett in Journal of Asian Studies, LXI, 2 (2002)
