articleLa révolution égyptienne vue par un militant altermondialistePar Christophe AguitonEntretien avec Mamdouh Habashi, militant altermondialiste égyptien.
Mamdouh Habashi est un militant de longue date. Ingénieur, il a commencé à militer dans les rangs d’un des groupes issus du parti communiste egyptien, parti très puissant jusqu’aux années 1950. Il a ensuite été un des fondateurs de « AGEG », le groupe altermondialiste égyptien et à ce titre il a participé à de nombreux Forum sociaux mondiaux. Mamdouh Habashi a été également un des principaux organisateurs des « Cairo Conferences » qui réunirent de 2002 à 2004 les opposants à la guerre en Irak. Mamdouh Habashi est aujourd’hui vice-président du Forum mondial des alternatives, une sorte de think-tank mondial de gauche créé par Samir Amin, une figure intellectuelle, issu, lui aussi, du communisme égyptien. La discussion a permis de balayer plusieurs des questions posées par les mobilisations actuelles en Egypte. La première d’entre elle étant, pour Mamdouh, le fait que cette révolution n’ait pas de tête, où plus exactement, mais cela revient un peu au même, qu’elle en ait trop, ce qui rend l’ensemble du processus très compliqué, et cela pour tous les acteurs. La vie politique officiellePetit retour sur la scène politique égyptienne officielle. Avant l’arrivée au pouvoir de Nasser, quatre grands courants structuraient la vie politique : le « Wafd », parti pro-monarchiste, devenu libéral, les communistes, les nationalistes arabes, dans la lignée d’un Baas bientôt au pouvoir en Syrie et en Irak, et enfin les frères musulmans. Nasser avait déjà essayé d’élargir sa base sociale au-delà des seuls nationalistes arabes en intégrant dans le parti au pouvoir deux ailes opposées, une d’origine communiste, l’autre issue du Wafd. Dans la deuxième moitié des années 1970 Anouar Saddate opéra un changement d’alliance en intégrant l’Egypte dans le giron nord-américain avec le traité de paix avec Israël et la mise en Å“uvre des premières mesures de libéralisations de l’économie égyptienne. Sur le plan politique la démocratisation du régime consista à séparer les deux ailes non nassériennes du parti au pouvoir en les transformant en « partis d’opposition » qui participaient au gouvernement et dont l’importance de la représentation au parlement était du seul ressort de la présidence de la république. Ce système a perduré sous la présidence d’Hosni Moubarak, en y ajoutant une intégration partielle des frères musulmans : pas sous la forme d’un parti en tant que tel, mais par le biais de candidats indépendants dont le nombre était à nouveau à la discrétion de la présidence. 88 députés dans l’assemblée précédente, puis lors des dernières élections législatives, il y a 6 mois, un serrage de vis plus qu’énergique puisque la fraude a été telle au premier tous que le pouvoir a du frauder dans l’autre sens au deuxième tour pour assurer l’élection de quelques députés qui ne soient pas membre du parti au pouvoir. La révolution InternetLes circonstances qui ont permis le démarrage de la révolution sont maintenant bien connues. Il faut simplement rappeler le rôle d’Internet dans la mobilisation d’une jeunesse étudiant ou issue des classes moyennes : en quelques jours 500 000 participants au principal groupe facebook appelant à manifester le 21 janvier pour le « jour de la colère » et l’élargissement extrêmement rapide à d’autres couches sociales ce qui permit d’avoir des millions de personnes dans la rue. C’est la masse énorme des manifestants et leur détermination, en manifestant tous les jours, qui a permis de noyer l’énorme appareil répressif égyptien, le plus important du monde en nombre de policiers par habitant, au point que les responsables de la police ont du admettre qu’ils n’avaient pas assez de ressources en hommes et en logistique pour assurer le maintien de l’ordre partout et tous les jours. Les causes structurellesLes causes plus structurelles de la révolution renvoient à des frustrations et révoltes de différentes natures. Le premier niveau est d’ordre politique : un système étouffant, basé sur des fraudes massives. Ce n’est pas un hasard si le cycle de mobilisation populaire a réellement commencé il y a 5 ans, lors de la dernière élection présidentielle évidemment marquée par la fraude, et si l’accélération du processus de mobilisation a eu lieu il y a 6 mois, devant l’énormité des fraudes lors des élections législatives. Les classes moyennes et supérieures se mobilisent d’abord contre ce système, étouffant sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique : comme en Tunisie le clan au pouvoir s’accapare les marchés publics et les bonnes opérations alors que les milieux d’affaire voudraient s’aligner sur les normes internationales de fonctionnement des marchés. Les questions sociales sont également au cÅ“ur de la mobilisation, pas seulement à cause de la hausse des prix des produits alimentaires, mais depuis au moins les 5 dernières années : les grèves des ouvriers du textiles de 2008 sont bien connues, mais il n’y avait pas une semaine, pas un jour, sans grève, manifestation, sit-in devant les ministères ou les administration de la part de délégations ouvrières d’autant plus exaspérées que les outils « normaux » de leur mobilisation, les syndicats étaient totalement contrôlés par le parti au pouvoir. Lors d’une des grandes grèves récentes, une pétition demandant leur désaffiliation du syndicat a été signée par plus de 13 000 ouvriers… sans aucun résultat ! Un seul syndicat, celui des employés des impôts qui regroupe 250 000 personnes, a pu, dans ces 3 dernières années, prendre son indépendance et représenter réellement les salariés. Rien d’étonnant dans ces conditions que dès les premiers jours de la révolution des syndicalistes se soient réunis pour mettre sur pied l’ébauche d’une confédération syndicale indépendante. Les tentatives du régimeDevant l’importance de la mobilisation le régime a mis en Å“uvre différentes tactiques.
Les deux premiers jours la police a fait ce qu’elle a toujours fait en Egypte : laisser les manifestants se rassembler, puis taper et taper, arrêter quelques leaders, et ainsi décourager celles et ceux qui tentaient de s’exprimer dans la rue. La masse et la détermination des manifestations ont vite rendu vaine ces tentatives, même si de nombreuses victimes l’ont payé de leur vie.
A partir du 27 janvier, le pouvoir a mis en place un « plan B », lui aussi assez classique, qui consistait à dénoncer la main des frères musulmans derrière la révolution, tentant ainsi de récupérer tous ceux, militants démocratiques, défenseurs des droits des femmes, coptes, etc. qui craignent avant tout l’instauration d’un régime islamiste et dans le même temps de convaincre les Etats-Unis que le régime est le seul rempart face à une évolution à l’iranienne. Pour donner consistance à ces accusations plusieurs responsables des frères musulmans ont été arrêtés, mais la manÅ“uvre a fait long feu très rapidement. Les frères musulmans n’avaient en effet pas appelé aux premières manifestations – ils craignaient un bain de sang - et les revendications et mots d’ordre de la foule étaient et restent très éloignés de tout discours fondamentaliste. A plus long terme, il faut intégrer le fait que le poids des frères musulman est important mais bien moindre de ce qu’il pouvait être il y a une dizaine d’année et que ceux-ci sont suffisamment politiques pour comprendre qu’ils ne peuvent imposer un régime islamiste à la société égyptienne. Le 7ème jour de la révolution, une réunion s’est tenue avec tous les courants d’opposition, dont les frères musulmans, pour discuter de la transition. Les 3 dirigeants des frères musulmans présents ont assurés qu’ils étaient en faveur d’un régime civil, et quand on leur a demandé si « civil » voulait dire sans les militaires ou sans la religion, la réponse à été sans ambiguïté : « les deux ». Les revendications des manifestantsAujourd’hui tout le monde sait en Egypte que les jours de Hosni Moubarak à la tête du pays sont comptés. Si l’armée ne l’a pas encore évincé, c’est pour ne pas donner une victoire trop rapide aux manifestants qui leur donnerait encore plus d’énergie pour aller plus loin dans le processus révolutionnaire. Les revendications des manifestants sont claires, et il est utile de les rappeler pour comprendre pourquoi la mobilisation continue malgré les quelques symboles que le régime a déjà sacrifié : Représenter le peuple égyptienPour porter ces revendications et engager, de manière démocratique et sous le contrôle des acteurs de la mobilisation, des négociations avec le pouvoir, les militants de gauche ont une proposition originale. Il s’agirait de mettre en place une assemblée, ou un conseil, qui serait représentatifs des différentes sensibilités et tendances existant dans le pays. L’enjeu de la révolution égyptienneLa révolution tunisienne a ouvert la voie, mais il faut prendre la mesure de ce qui se joue en Egypte. Publié par Mouvements, le 12 février 2011. http://www.mouvements.info/La-revolution-egyptienne-vue-par.html
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Christophe Aguiton