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La "dame de fer" néerlandaise, un modèle pour Nicolas Sarkozy ?

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Source d’inspiration du ministère de l’immigration et de l’identité nationale, le ministère de l’intégration des Pays-Bas s’en distingue, exigeant des "autochtones" des efforts envers les étrangers.

L’assassinat de Theo Van Gogh le 2 novembre 2004 par un Néerlandais d’origine marocaine âgé de 26 ans, l’émoi qu’il a suscité aux Pays-Bas, suivi de son cortège d’incendies de mosquées, d’écoles musulmanes et d’églises ainsi que d’une chasse aux terroristes ont interpellé l’Europe tout entière. Le 6 novembre, dans son grand article à la une, le journal néerlandais Volkskrant indiquait en effet que le gouvernement considérait « le meurtre de Theo Van Gogh comme le début de la guerre sainte islamique aux Pays-Bas » et qu’il déclarait en retour la guerre aux mouvements islamiques radicaux. Selon un sondage, cet assassinat a rendu 47% des Néerlandais moins tolérants envers les musulmans. En ce même pays, deux ans plus tôt, le leader d’extrême droite Pim Fortuyn avait lui aussi été assassiné, cette fois par un « autochtone ». Un Pim Fortuyn qui, quelques jours après l’assassinat de Van Gogh, allait être élu post mortem le plus grand Néerlandais de tous les temps... Ces deux assassinats révèlent en fait de bien des façons la crise politique qui secoue le pays, l’influence croissante de l’extrême droite, la fragilité du consensus social autour de certaines valeurs fondatrices, tout en obligeant à remettre à plat le modèle multiculturaliste néerlandais, indissociable d’une certaine indifférence et relevant plutôt d’un idéal.

Rita Verdonk, qui sera appelée plus tard « Rita de fer », et pour certains le seul « vrai mec » du gouvernement, est arrivée le 27 mai 2003 à la tête du Ministère de l’Intégration dans le deuxième gouvernement Balkenende, de centre-droit. Reconnaissons qu’elle n’a pas eu l’idée, comme un Nicolas Sarkozy, de le rebaptiser Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Étudiante, elle avait été membre du PSP, le Parti Socialiste Pacifiste, tandis qu’elle est depuis 2002 membre du parti libéral, le VVD. Son succès auprès de la population néerlandaise est tel qu’elle sera élue en décembre 2005 « meilleur politicien de l’année ». Pour lui rendre pleinement justice, on peut ajouter qu’elle aura obtenu la même année la troisième place sur la liste des « plus mauvais politiciens de l’année »â€¦ Rita Verdonk a caressé les sentiments xénophobes de cette ancienne grande puissance coloniale qui supporte mal d’être aujourd’hui un petit pays et craint la disparition de son identité, dirions-nous, « nationale ». Ce qui explique en grande partie le non à la constitution européenne de ses habitants, mais pas seulement. L’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Europe élargie les a également fait reculer. Il est à souligner que les Pays-Bas sont, au sein de l’Union européenne, après la France, le pays au plus fort taux de musulmans, avec près de 6%. Selon une étude gouvernementale, les quatre principales villes du pays, Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht, seront à majorité musulmane en 2010. L’arrivée au pouvoir de Rita Verdonk s’accompagne d’une série de mesures qui feront de ce petit pays l’État européen le plus sévère envers les immigrés et en particulier envers les musulmans. Elle fait expulser 26 000 réfugiés dont certains vivaient dans le pays depuis dix ans et attendaient la régularisation de leur situation. L’assassinat de Theo Van Gogh lui donne des ailes pour aller de l’avant dans sa politique anti-immigration. Elle essaye d’imposer le néerlandais dans la rue pour tout le monde. Projet qui échoue. En revanche, elle réussit à instaurer en 2006 des tests préalables de langue et de culture néerlandaise obligatoires pour les candidats à l’immigration. Une première dans le monde occidental. Ces examens ont lieu dans les ambassades et consulats néerlandais à l’étranger et sont payants, 350 euros, ainsi que les livres, les cassettes et les CD-Roms de préparation. Lorsqu’on connaît la situation économique des candidats à l’immigration, on imagine bien qu’ils ne seront pas en mesure de satisfaire à de telles demandes. De surcroît, ils devraient devoir répondre à des questions permettant l’évaluation de « leurs capacités d’adaptation à la vie néerlandaise ». Bien sûr, au bout du fil, c’est un logiciel de reconnaissance vocale qui déterminera s’il s’agit de la bonne personne… Ces mesures ne s’appliquent pas aux ressortissants de l’Union européenne, d’Amérique du Nord, du Japon et d’Australie. Il est clair qu’elles visent surtout l’immigration de Turquie et du Maroc. Rita Verdonk a également relevé à 21 ans l’âge minimum pour faire venir son conjoint aux Pays-Bas et a obligé les immigrés de moins de 65 ans, demeurant de longue date dans le pays, mais qui y ont fait moins de huit ans d’études, à suivre des « cours d’intégration ». De même à partir du 1er octobre 2006, les personnes naturalisées auront à prêter un « serment de solidarité » avec leur nouvelle patrie. On peut également mettre à son palmarès ses démêlés avec Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, qui était un membre éminent de son parti, mais à qui elle refuse de reconnaître la nationalité néerlandaise parce qu’elle a menti lors de la procédure de naturalisation. Ce qui fait perdre à cette dame de fer la direction de son parti en 2006. Elle a ainsi emprunté certaines de ses mesures à la droite populiste pour surfer sur les sentiments anti-immigrés qui s’expriment au sein de la population néerlandaise. 110 000 résidents ont quitté le pays en 2005, tandis qu’il n’a reçu en revanche que 91 000 nouveaux immigrés. Au Pays-Bas, le chômage frappe 27% des actifs marocains, contre une moyenne nationale de 6,3%.

Il va de soi qu’on ne peut pas nier les problèmes liés à l’immigration auxquels les Néerlandais doivent faire face, ni surtout ceux qui concernent l’intégration. Lors de mon séjour, en 2004-2005, au Netherlands Institute for Advances Study, à Wassenaar, près de La Haye, j’ai rencontré Rita Verdonk une première fois lors d’une réception à l’ambassade de Turquie, puis à son Ministère. Elle m’a interrogée sur les questions d’immigration en France, sur les positions des pouvoirs publics et sur les remèdes à apporter. Nos discussions à bâtons rompus ne m’avaient pas semblé inutiles à tel point que j’ai gardé des contacts avec son cabinet et invité pour la semaine du Pari (s) du Vivre ensemble (www.parisduvivreenseble.org), que j’ai organisée avec Jean-Christophe Attias entre les 19 et 26 mars 2006 à Paris, Aly Rabarison van der Laan, la secrétaire générale du Ministère de l’Intégration qui a suivi les débats pendant plusieurs jours et y a elle-même participé. À cette occasion, Aly Rabarison van der Laan a parlé du fait que longtemps les Néerlandais et les immigrés avaient vécu coté à côte, mais séparés. Elle a évoqué les 700 000 immigrés qui ne maîtrisent pas le néerlandais, la place de la femme dans ces milieux, qui se distingue de celle de l’Européenne moyenne, le taux délinquance élevé. La majorité des hommes marocains et turcs prennent épouse dans leur pays d’origine. Le taux s’élevait en 2001 à 56% pour la deuxième génération d’hommes turcs et à 61% pour les femmes. Chez les Marocains, ces taux sont respectivement de 52% et de 49%. Après avoir énuméré les mesures prises par son Ministre, Rita Verdonk, et les maux dont souffre la population d’origine immigrée qui les justifient, elle les a qualifiées de clés pour un meilleur fonctionnement dans la société néerlandaise. L’intérêt de ses déclarations tient à sa manière d’envisager l’intégration. À ses yeux, les Néerlandais d’origine se doivent eux aussi d’être plus ouverts aux étrangers. On ne peut pas demander des efforts d’intégration seulement aux nouveaux venus, les « autochtones » ont eux aussi des devoirs envers eux – la société civile, les syndicats, les enseignants, les sportifs. Aly Rabarison van der Laan a aussi mis en avant, lors du Pari(s) du Vivre-Ensemble, les efforts à déployer pour combattre les discriminations surtout sur le marché du travail. Elle a appelé à une politique d’intégration plus ambitieuse.

Si on devait tirer une conclusion de ce qui se passe aux Pays Bas, on pourrait aisément dire que nationalisme et droitisation touchent en fait l’Europe dans son ensemble. Et qu’on assiste à la réapparition d’anciens fantômes, qui, on le sait, ont abouti aux grandes tragédies du XXe siècle. Pourtant, l’Europe pourrait être une chance, en nous incitant à mettre en sourdine nos nationalismes, voire nos chauvinismes respectifs. L’Union européenne possède un potentiel pour se saisir globalement de la question de l’immigration et de l’intégration et pour appliquer en ce domaine une politique suivie et concertée, avec l’appui des élites issues de l’immigration. Notamment, la levée et l’investissement rationnel et contrôlé de fonds dans l’éducation, la formation professionnelle, la discrimination positive, l’inclusion du logement immigré dans le tissu urbain, la mise en place de structures au sein des groupes immigrés, en accord avec leurs profils, capables dans la moyenne durée de prendre le relais de l’intégration. L’Europe, qui s’est élargie à 27 membres, en sortirait véritablement renforcée, avant que ne se pérennisent en son propre sein les frontières entre « autochtones » et « allochtones », et qu’elle ne devienne le théâtre d’une guerre lente et sourde, mais sans issue, dont seuls l’extrême droite, le populisme et les communautarismes tireraient des bénéfices.

Nicolas Sarkozy, campagne présidentielle 2007

Si Nicolas Sarkozy s’inspire de Rita Verdonk, soulignons qu’en accolant « immigration » et « identité nationale », il a franchi un pas de plus, qui évoque les sombres jours de la France, Vichy tout simplement, même si les contextes d’alors et d’aujourd’hui ne sont pas exactement comparables. Jouer la carte de l’identité nationale revient à caresser les bas instincts des populations et ce à défaut de vraies projets d’avenir, d’emploi, de société, et pour des raisons de pur électoralisme. Prendre des voix à Le Pen, voilà qui n’est pas un projet, mais revient à construire un château de cartes qui s’écroulera assez vite devant l’absence de politique cohérente. Pourquoi ne pas demander aussi des efforts aux Français pour Å“uvrer à l’intégration ? Il est vrai qu’il est plus facile de diaboliser celui à qui manque cette « identité nationale », pure construction imaginaire de nos politiques, qui n’a que peu à voir avec la réalité, et ne fait guère passer aux Français que ce message : il y a vous et les autres. Et si on se « débarrassait » des « autres », est-ce que ça irait mieux ? Il est si facile de penser que c’est à cause d’eux que tout va mal. De fait, 55% des Français se déclarent favorables à la création d’un Ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Et si Ségolène Royal s’y met elle aussi avec ses drapeaux tricolores, où allons-nous ?

Publié par Mouvements, le 29 mars 2007. http://www.mouvements.info/La-dame-de-fer-neerlandaise-un.html

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auteur Esther Benbassa

Directrice d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE, Sorbonne). Lauréate 2006 du prix Françoise Seligmann contre le racisme. Vient de publier la souffrance comme identité (Fayard 2007).

www.estherbenbassa.net