article"L’idée d’avoir une revendication unique ne parle à personne", entretien avec David GraeberPar Jade Lindgaard et Nicolas HaeringerMi-mars, à New York. Voilà maintenant six mois que quelques centaines d’activistes ont occupé, un soir de septembre, le parc de Zucotti, au cÅ“ur du quartier financier du sud de Manhattan. L’occupation a cessé deux mois plus tard, après son expulsion par la police new-yorkaise. Mais les militant-e-s ne se sont pas démobilisé-e-s. En cette fin d’hiver / début de printemps, ils s’affairent à préparer de grosses mobilisations, prévues pour le mois de mai : « occupy spring », le « printemps d’occupy », en référence, bien sûr, au « printemps arabe » qui les a tant inspiré. Libérés des contraintes liées à l’animation du campement, ils multiplient les actions – le 16 mars, Occupy Wall Street a même brièvement occupé, pour la toute première fois… Wall Street même, manifestant devant la bourse, à l’heure où retentit la cloche qui annonce sa fermeture pour le week-end. Les débats sont nombreux, sur les suites à donner au mouvement, les risques de « récupérations » par des organisations soupçonnées d’être proches du parti démocrates, la structuration et l’organisation de la dynamique, etc.
L’occasion de faire le point avec David Graeber, anthropologue et militant anarchiste qui a activement contribué à la préparation de l’occupation (voir son texte sur notre site). Mouvements : Vous avez été très impliqué dans des collectifs tels que le Direct Action Network, qui, avec des réseaux comme Ya Basta, a été à l’origine de nombreuses mobilisations à la fin des années 90 et au début des années 2000, à New York, mais aussi un peu partout sur la côte Est et jusqu’au Québec (pour le sommet des Amériques). Ces mouvements sont au cœur de votre ouvrage Direct Action, an ethnography. Leur expérience a-t-elle irriguée Occupy Wall Street ? Ou bien le temps écoulé était-il trop important ? David Graeber : Nous sommes parvenus à construire à partir de cette expérience. Mon rôle principal dans Occupy Wall Street a d’ailleurs été de contribuer à faire ce lien intergénérationnel. Je considère que les générations militantes durent 3 à 4 ans. Si vous quittez la ville et que vous revenez trois ou quatre ans après dans une réunion militante, vous ne reverrez que 10% de visages connus. Il y a un tel niveau d’épuisement militant…
Nous sommes tellement nombreux à nous dire tous les ans, ou tous les deux ans « bon, cette fois-ci on va revenir, ça va prendre », ou bien encore « il y a la Convention Nationale du Parti Républicain et on va à nouveau être présents » … on a ce sentiment un peu constant que « cette fois c’est pour de vrai, cette fois-ci c’est la bonne ». On attendait tous que quelque chose comme Occupy Wall Street se passe, on savait que ça finirait par arriver. M. : Leur implication date d’après l’occupation ? D. G. : Avant l’occupation, j’ai créé, avec Marisa Holmes, un groupe de travail chargé d’organiser des formations. M. : Vous avez fait de nombreuses formations avant l’occupation ? D.G. : Nous avons fait plusieurs formations avant l’occupation, et nous en avons fait énormément au tout début de l’occupation. Marisa et moi avons par exemple organisé la première formation à l’animation d’une AG à Zucotti, au deuxième jour de l’occupation. C’était un moment très important, parce que les gens avaient perdu ou oublié de nombreuses compétences, alors qu’on pensait qu’à ce stade, tout le monde saurait comment animer un collectif fonctionnant par consensus. En réalité, c’était tellement nouveau, notamment pour les plus jeunes. Lors de notre toute première réunion, à Bowling Green , nous nous sommes répartis en groupes de travail. J’étais dans le groupe « processus », et nous avons fonctionné par consensus. L’ironie de la situation, c’est que le facilitateur de ce groupe était un membre de l’ISO (international socialiste organization) . Personne ne lui avait dit qu’il était censé être contre le consensus, puisque lorsque nous lui avons dit que nous fonctionnerions par consensus, elle a réagit de manière positive, trouvant la démarche intéressante, acceptant d’essayer… Elle était en fait assez contente de notre proposition. M. : Quelle était votre relation avec le collectif Adbusters ? Vous travailliez avec eux ? Ou bien ils avaient lancé le premier appel à occuper Wall Street sans trop s’occuper de la suite ? D.G. : Nous n’avions pas grand chose à voir avec eux. Ils ont juste lancé l’appel. C’est pour ça qu’au départ, les premières réunions avaient été détournées par des organisations comme le Workers World Party (parti ouvrier mondial) ou ISO. Ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire, et ils n’essaient pas de faire du travail d’organisation sur le terrain. Ils ont lancé l’idée. En réalité, ils avaient déjà lancé cette idée par le passé, à quatre ou cinq reprises. Régulièrement, ils publiaient un appel de ce genre, et rien ne se passait. Mais cette fois-ci, il se trouve que quelques militants ont répondu à l’appel. M. : L’appel à une mobilisation mondiale pour le 15 octobre 2011 avait déjà été lancé par les Indignés espagnols. Est-ce que vous aviez déjà en tête cette date ? D.G. : On était déjà au courant, oui. On était inscrits sur les listes de discussion du serveur « take the squares ». On ne savait pas toujours à qui on avait à faire… Il y avait quelques indignés espagnols présents à New York, qui se sont impliqués assez en amont, il y avait aussi un militant tunisien, l’une des personnes avec lesquelles j’ai le plus travaillé autour de la réunion de Bowling Green est originaire de Grèce, etc. On avait un tas de liens. Et les gens qui sont venus aux premières réunions étaient souvent des militants qui avaient vécu dans des squats à Barcelone, par exemple… c’était le cas de celui qui a animé notre première réunion. On a donc vraiment utilisé l’appel d’Adbusters comme un prétexte. M. : Un prétexte pour quoi ? D. G. : Disons que l’idée d’occuper Wall Street n’était pas l’élément central, à ce moment là . Nous n’étions pas certains de vouloir faire quelque chose à Wall Street, mais si nous avons au final décidé que oui, puisqu’ils avaient diffusé ce message largement et que la mobilisation prenait. Mais d’autres évoquaient par exemple l’organisation d’Assemblées Générales d’Occupy dans chaque quartier. Et c’est d’ailleurs ce que nous voulons désormais faire – nous avons même commencé à le faire un peu : quelque chose qui s’apparente plus à ce qui s’est passé en Argentine. L’une des raisons pour lesquelles nous nous réunissions à Tompskin Square plutôt que quelque part à Wall Street (pour préparer l’occupation), c’est parce que Tompskin Square est un lieu fréquenté par les gens du quartier, alors que Wall Street n’est pas vraiment un quartier habité. C’est juste un quartier financier. M. : Vous évoquez régulièrement les clivages entre la gauche « traditionnelle », celle des partis politiques (incluant ISO) ou de certaines ONG et des collectifs soucieux de construire quelque chose qui sorte des cadres classiques. Était-ce un élément important de votre projet ? et avez-vous travaillé beaucoup là autour ? D. G. : Oui, tout à fait. L’une d’entre nous, Georgia, avait entendu parlé de cet appel à tenir une Assemblée Générale à Bowling Green. Elle nous en avait parlé, et nous étions tous très excités par le ton de l’appel. Il faisait référence à ce qui se passait en Grèce et en Espagne, qui s’inscrit clairement dans le rejet de la politique partidaire. Ces mouvements cherchent à construire d’autres formes d’organisations, et promeuvent des formes directes de démocratie, qui se rapprochent des principes anarchistes. Particulièrement en Grèce : ce sont les anarchistes qui ont joué un rôle clef dans l’émergence de ce genre de revendications. C’est moins le cas en Espagne – c’est pour cela qu’en Espagne ils revendiquent une « démocratie réelle », alors que les anarchistes grecques appellent à la « démocratie directe », ce qui est bien plus radical.
Et l’exemple de la place Tahrir est devenu une image vive de ce qui est vraiment révolutionnaire. L’idée était donc déjà dans l’air. Et nous faisions appel à cette tradition, contre le modèle d’organisation de la gauche. M. : En France, il y a eu beaucoup de débats ou de discussions autour de la question du rôle que peut jouer Occupy pour les partis politiques… C’est quelque chose qui vous concerne ? Ou bien vous souhaitez vous débarrasser des partis ? D. G. : Nous avons des positions diverses sur ce sujet. Nous ne travaillons pas dans le cadre de la politique partidaire, parce que nous considérons que la politique est corrompue. Mais je suis certain que d’autres personnes ont une autre vision des partis et de leur rôle. Nous n’avons donc pas de ligne. Ce que nous partageons c’est un rejet du travail dans le cadre de ce système, pour parvenir à atteindre nos propres objectifs. Que peut-on sauver de ce système ? sur ce point, nous avons des opinions très diverses. M. : Est-ce que vous avez commencé à discuter des actions que pourriez faire en marge des conventions républicaine et démocrate ? D. G. : Il y a un groupe qui s’appelle, je crois, « Occupy the primaries », qui essaie de mettre en évidence la question de la corruption du processus politique, via des actions qui ciblent différents éléments du processus politique. M. : Justement, cette question du lien avec les syndicats, comment la travaillez-vous ? D. G. : Nous avons déjà eu des liens, des alliances avec le mouvement syndical. Parfois de manière spectaculaire… C’est grâce aux syndicats que nous avons pu faire des manifestations massives. Nous avons eu des syndicats de pilote de ligne qui sont venus avec leurs costumes… c’est important symboliquement. Les salariés de la MTA (metropolitan transport authority, qui gère les transports en communs à New York) sont venus. Ils attaquent la police en justice, parce qu’elle a réquisitionné des chauffeurs de bus pour arrêter les militants sur le Brooklyn Bridge (le XX septembre). C’est l’un des points que j’aborde dans mon prochain livre : pourquoi ces organisations qui sont très largement composées d’Afro-américains et de gens de couleur ; pourquoi ces groupes de la classe ouvrière s’identifient soudain à ce mouvement initié par de jeunes diplômés d’universités surendettés ? Il y a des transformations importantes dans le capitalisme financier qui rendent ces alliances cruciales. M. : Dans votre livre Direct Action, vous expliquez que DAN a finit par se déliter et disparaître en grande partie à cause de tensions autour de la « couleur » du mouvement : DAN n’est pas parvenu à s’ouvrir aux Afro-américains, aux latinos, aux Asiatiques, etc. Il y a eu également des conflits autour de comportements perçus comme sexistes… Comment ces questions se posent-elles dans le cas d’Occupy Wall Street ? D. G. : Je crois que les questions raciales et de genre sont structurelles. Elles seront toujours présentes. Mais on a tendance à les mettre de côté quand quelque chose d’excitant se passe. On a pu le constater à Occupy Wall Street dans les conséquences immédiates du raid de la police pour expulser les occupants. Toutes ces questions sont alors d’un coup devenues extrêmement importantes. Et pendant quelques temps, les Assemblées Générales ou les réunions des groupes de travail (spokes Council) ne fonctionnaient plus. Les gens criaient et s’invectivaient. Je crois que c’est dû au fait que chacun avait dû mettre ces questions un peu de côté pendant l’occupation, parce qu’il y avait des choses à faire immédiatement : faire fonctionner le camp, organiser les AG, etc. Dès lors que l’occupation a cessé, que chacun a pu prendre du recul, tout en étant traumatisé par l’expulsion, ces questions sont revenues sur le devant de la scène. Les problèmes étaient toujours présents, mais pas toujours visibles. On peut les surmonter quand on a un objectif commun clair, évident. Mais dès lors que la situation change, les tensions apparaissent. M. : D’où vient le microphone humain ? D. G. : Nous l’avons utilisé dès le départ. Mais nous ne l’avons utilisé uniquement lorsque nous en avions besoin. Puis c’est devenu un élément de démocratie, les gens se sont mis à l’utiliser même quand ça n’était pas nécessaire. Initialement, c’est un outil qui sert quand il y a beaucoup de monde. La première fois que nous y avons eu recours, à Zucotti, c’était pour des raisons de dynamique spatiale. Nous avions formé un cercle, parce que nous pensions que c’était le plus démocratique. Et nous avons réalisé que c’était une erreur. Quelques espagnols sont venus nous voir pour nous dire que c’était stupide de former un cercle pour tenir une assemblée. Il faut faire un arc de cercle, séparé en colonnes. Mais nous ne savions pas ce que nous faisions : nous n’avions jamais vu autant de monde à l’une nos réunions ou AG. Et nous avions trois mégaphones, que nous essayions d’utiliser au mieux, mais ça ne marchait pas. Nous avons donc fini par décider d’utiliser le microphone humain. Et les gens ont découvert qu’il y avait quelque chose de profondément démocratique dans cet outil. Parce qu’il implique que chacun écoute avec attention ce que les autres disent. Et ça permet aussi d’éviter que les gens fassent de longs discours. C’est donc devenu quelque chose de très utile pour comprendre l’esprit de la communication démocratique. Et bien sûr, cette idée du « mic-check » comme forme d’action s’est imposée rapidement. Le microphone humain, on l’utilisait déjà pour communiquer pendant nos actions de rue avec DAN, ou à Seattle. « Mic Check » en revanche, je crois que c’est vraiment quelque chose qui est issu d’Occupy Wall Street, je n’avais jamais entendu parler auparavant. Publié par Mouvements, le 3 mai 2012. http://www.mouvements.info/L-idee-d-avoir-une-revendication.html
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Jade Lindgaard