articleL’éducateur photographePar Jean-François Laé et Numa MurardD’un côté : L’insalubrité, le pauvre, l’enfant en famille ; de l’autre : les lieux de rédemption, le foyer pour célibataires : à Montréal, entre 1937-1955, la photographie renseigne la médecine et le travail social.
Tant en Angleterre qu’en France, aux Etats Unis qu’au Canada, le pauvre est, on le sait, l’objet d’une remarquable attention à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Fruit de l’industrialisation, cette figure se fragmente en autant de lieux que de milieux. Or, cette fragmentation des lieux se décuple avec la photographie, déjà très présente dans l’activité médicale et psychiatrique ainsi que dans l’ethnologie folklorisante des Indiens d’Amérique. Soudain l’image violemment montre l’insupportable. Aux USA d’abord, dès 1880, après des prises de vue effroyables, les pauvres New-yorkais du célèbre quartier de Mulberry Bend sont arrachés de leurs taudis. En1895 dans l’American Journal of Sociology, les séries d’Edith Abott alarment les autorités sur la catastrophe migratoire à Chicago. Dès lors, nombre d’administrations recrutent des photographes officiels, telles le National Child Labor Committee pour dénoncer le travail des enfants dans les champs de coton et les mines. La photo révèle le scandale de l’exploitation jusqu’au sang. Les photographies remontent jusque dans les bureaux dorés de la haute administration qui, à son tour, réglemente, transforme, réforme. C’est l’Ouest ouvert à tous les dangers, l’échappée belle du chemin de fer, la terrible inconnue, en 1870, qui déclenche le bouton : « Clic Claque ». Voici l’homme de labeur pris sous l’œil photographique. Si selon Susan Sontag le cliché « fait preuve » - c’est une vraie misère- il révèle tout autant une posture, le regard philanthropique. Sans être une simple redite, celui-ci relève du même esprit que les photographies de médecine sociale, de pédagogie, de sociologie autour de 1900. Dévoiler pour convaincre. La photographie veut montrer l’insalubrité, le pauvre, l’enfant sale et en famille, le logement délabré. Simultanément, elle veut aussi montrer les lieux de rédemption, le foyer pour les célibataires égarés, le centre de rééducation. Ainsi l’entreprise du criminologue, du pasteur, du travailleur social, de la sÅ“ur grise vise à pacifier ces zones d’ombre qui, au sein d’une métropole, échappent au salut par le travail. La photo devient alors un geste autant politique que pédagogique, elle dénonce les conditions de vie de ces pauvres tout en saisissant les lieux salvateurs de leur élévation. Quittons Chicago en 1900 et prenons l’île de Montréal vers 1940. Que trouve t-on ? Installée à l’Université de Montréal depuis 1937, l’Ecole de Travail Social -créée par les religieux, au même titre que le département de sociologie- accumule une iconographie de choix. Les mémoires de fin d’année, point d’orgue des études, s’emploient à déchiffrer la ville de Montréal sous ses plus mauvais jours, les bords du fleuve Saint Laurent, ces quartiers les pieds dans l’eau, où se coudoient les usines et les docks, les zones interstitielles entre chemin de fer, gares, dépôts, hangars. Quartiers en danger, quartiers dangereux. Ils sont crayonnés de rouge. Le travail social s’active pour enquêter sur les lieux, armé de questionnaires, de grilles de recensement, de documents administratifs, de relevés du cadastre, parfois d’un appareil photographique. Pourtant, Montréal et le Canada français n’ont rien à voir avec les Etats-Unis, ici, point de problématique migratoire ni raciale. Seuls cohabitent les Canadiens anglais et français.Les thèmes majeurs des photographies sont la pauvreté lié au travail, le surpeuplement des logements, les baraques en bois construites dans les cours et les ruelles qui doublent chaque rue, les jeunes garçons délaissés, les jeunes filles imprudentes. L’éducation, l’hygiène, la santé, les services sociaux, les aides à la famille, les hébergements collectifs sont entièrement gérés par les communautés religieuses ou les mouvements chrétiens ( JOC) jusqu’en 1960. Hospice, hôpital, école primaire, asile aux mères célibataires, refuge pour hommes célibataires, écoles ménagères, écoles domestiques, maison d’accueil de l’enfance, écoles de sourds : l’Eglise exerce une domination sans partage. Montréal est une île, de sorte que son contour est clairement dessiné. C’est une île portuaire, une île à haut trafic de marchandises sur le fleuve et par le chemin de fer qui la relie à l’Ontario, le lac et la ville de Toronto. Citons simplement quelques titres des travaux et mémoires de l’Ecole : « Motif d’abandon de l’enfant illégitime. La situation financière du tuberculeux. Etude de dix pupilles permanentes de la société X. Dissociation familiale et jeunesse délinquante. Les petites sÅ“urs de l’Assomption. Une histoire sociale de la délinquance. L’enfant non orphelin de l’institution. La mission catholique chinoise. La valeur sociale du placement en foyers-nourriciers. Etude des dépenses d’une famille 1941-1950. Deux facteurs sociaux de la délinquance. Une étude de cinquante cas d’enfants-problèmes. Etude de l’école d’industrie de Liesse. La ville de Rimouski et la coopération. Monographie du village de Valcourt. L’enfance dépendante de Chicoutimi. » Un rituel méthodologique veut que chaque mémoire comporte des annexes. Le rôle de l’annexe est d’apporter la preuve matérielle de telle ou telle assertion : statistiques, tableaux, documents institutionnels, lettres d’accréditation, enfin quelques photographies collées, avec une légende, d’un lieu en perdition, ou au contraire, en rédemption. Le mystère est ainsi levé. Le regard soudain réalise une prise sur le réel. Une prise photographique, dans le cadre des sciences sociales, est une prise de gibier. Celle-ci est certitude. Photographier est bien un acte de colonisation d’un espace. Dans le cadre d’un mémoire d’étude universitaire, la photo est en mission, celle d’attraper l’impensable et d’attribuer du sens.
Vas-y doucement, le brusque pas, il t’a vu chez le juge, il sait que tu as vu le dossier, pour le vol de moto, le délit de fuite, l’accident. Parle-lui du sport et des activités, de la préparation de sa sortie, de ce qu’il voudrait faire. Avoir une voiture, j’adore la vitesse, alors pilote automobile
Ca y est cette fois, il a plongé son regard dans le tien et il a cessé de se reculer à toute force sur le banc. Tu lui fais repasser tout le film, le taudis de Ville-Marie, les huit frères et sœurs, la maladie de la mère, les carnets d’assistance, le placement, les fugues, les conneries avec la bande du Saint-Laurent, le foyer et maintenant la prison. Il est redevenu comme un petit garçon :
Lorsque les logements loués à plusieurs familles sont pleins, lorsque les chambres pour célibataire (2 ou 3 hommes) sont complètes, lorsque les garnis (ce nom expressif pour parler des logements meublés) sont saturés par deux familles de 6 personnes, les entreprises ou les pouvoirs publics ouvrent les beaux dortoirs aux lits alignés. Ce sont les hommes qui se sacrifient et prennent le chemin du dortoir. Cette photographie vient du mémoire d’un travailleur social qui passe son diplôme. Il présente l’un des centres d’hébergements de Montréal en 1946. Sous la photo, la phrase : « dortoir des désemparés ». Voilà un joli adjectif, pour dire que l’accueil est réservé aux hommes célibataires désorientés et qui ne savent plus ou aller dormir. Travailleurs ayant perdu leur emploi provisoire, ils vont et viennent entre plusieurs lieux d’embauche infructueux. Sur la photographie, les couvre-lits sont bien tirés, on s’y habille et se déshabille ensemble, au masculin, jeune assez souvent mais fatigué pour le moins. Le dortoir n’est pas réservé au service militaire ni à l’hôpital, il est un espace pour les travailleurs saisonniers, pour les ouvriers de passage, les migrants qui n’y resteront pas. Dans un dortoir, pas de chez soi. En acceptant de venir ici, on perd une faculté sociale, celle de vivre en toute intimité dans un espace protégé « à soi ». Ici, on est tête-bêche et à touche-touche, les uns sur les autres. Ce qui meurt, c’est la protection de l’espace personnel du sommeil, le droit à ce temps en toute quiétude, sans regard ni bruit, et à l’heure qu’on le souhaite. Ils sont cent dans la pièce immense, cent à prendre la couverture beige foncée pour se couvrir la tête afin de se protéger des néons flambants neufs, cent à bailler le matin, à piétiner au pied du lit en attendant que la file rétrécisse. Chaque lit aura un numéro, chaque célibataire aura le sien. Ils devront chercher le lit attribué, non pas « leur lit », mais « un lit numéroté ». Il faudra apprendre à se laisser guider par un coucher collectif, une extinction des feux pour tous, un lever à la même heure, un mouvement commun vers les lavabos, une horloge pour le ménage et les lits faits. Ce qui définit une institution, c’est l’omniprésence d’un planning pour tous. Là où il y a des horaires affichés, détaillés, prescrits, il y a une dépossession de l’individu ( parfois avec bonheur, comme dans certains métiers) qui leur est subordonné. Le dortoir l’impose et s’impose aux individus qui meurent à leur propre emploi du temps. La routine collective se substitue à la routine personnelle. Le mot discipline prend ici tout son sens. Dans les étroits couloirs que dessinent les passages entre les lits, les hommes en file d’attente se bousculent et les plus audacieux enjambent avec habilité les couvertures à terre, les corps courbés, les silhouettes qui s’habillent. On imagine aisément les règles de circulation des corps les matins et les soirs, l’économie maximale des déplacements, le souci de ne jamais rien oublier, la nécessité de bien suspendre son pantalon sur les barreaux du lit, de ne rien laisser traîner sous le lit etc… On imagine aussi les mouvements de ces corps la nuit, les bruits et les odeurs, l’économie minimale des plaisirs. Après des mois et des mois, on s’y fait, ou plutôt, c’est le dortoir qui vous fait. C’est le régime de la familiarité qui est obligatoire en ce lieu, être toujours sous le regard d’autrui sans pouvoir s’y soustraire. On peut se demander ce qu’il faut secréter comme défense pour vivre 24 heures sur 24 sous le regard permanent des compagnons de fortune. Le dortoir est sans doute le dernier lieu avant la rue, il l’annonce, il prépare et avertit les célibataires. Les lits peuvent soudain se renverser ! Ouste dehors ! Vous n’avez point de statut ici ! Point de contrat de location. Le dortoir fait l’homme célibataire : « c’est tannant ».
L’institution est synonyme d’emploi du temps. Chaque heure est réglée. Chaque heure est pensée. Chacune d’elle est octroyée à une activité. Trois chaises d’un côté, quatre de l’autre. Trois pensionnaires vont pouvoir s’entretenir en toute indiscrétion avec leurs visiteurs, pères ou mères, frères ou sÅ“urs. Le parloir est inscrit comme un temps rare, une fois par mois, le fameux quart d’heure. Alloué, ce bref instant est contrôlé de fait par les co-visiteurs, par le nombre de personnes dans une seule pièce, sans intimité donc. Un quart d’heure pour échanger Assis en face à face, comme dans une station de gare de chemin de fer, la hantise d’une rencontre si brève augmente la part du silence. Or c’est un parloir. On est ici pour parler. Mais que faut-il murmurer ? Peut-on s’approcher, s’accoler, faire confidence ? « Ne restez pas debout, asseyez vous ! » On imagine combien de fois cette phrase fut lancée. Peut-on rapprocher les chaises ? Peut-on se tenir la main ? Maintenir un lien, dit-on, le parloir le doit. Or le parloir est comme la correspondance : tout ouvert. Qu’est-ce qu’un lien qui serait ouvert à tout vent ? C’est une relation publique, dont la publicité est assurée. Comme un appel téléphonique qui serait en direct sur une chaîne de radio. Bon sang, mais bien sûr, ces dispositifs sont créés pour interdire les communications intimes.
La pouponnière pour accueillir l’enfant orphelin, rien de plus classique. C’est par l’enfant sauvé que l’on consacre la croisade consacrée à la rééducation des mères célibataires. Le salut des indigentes et des opprimés passe par ce collectif plein d’ardeur. Les sœurs grises et le médecin font concorde. La crèche d’Youville compte 21 pouponnières dont une pour la cure d’air et une infirmière de 72 lits. Il y a en moyenne 20 à 24 berceaux par salle. Nous ne ferons pas l’histoire de cette célèbre pouponnière, simplement rappelons qu’elle accueilla durant un siècle – 1850-1950- l’enfance orpheline, l’enfance abondonnée, les enfants illégitimes, trop malades, mal soignés. C’est le trop plein de la ville qui, paradoxalement, par l’attention aux soins et aux maladies contagieuses, sauvera bien d’entre eux. Aujourd’hui certains de ces enfants ( âgés de 50 ans et plus) cherchent les traces de leur histoire, de cette institution, de l’injonction d’abandon.
Pour attraper les populations flottantes, celles qui vont du travail journalier à l’activité à la tâche, du commerce des quais aux industries incertaines, il y a les centres collectifs d’hébergement. Qu’ils soient organisés par les entreprises qui embauchent ou par les municipalités, ces centres ne se contentent pas d’ouvrir leurs portes anonymement. Le regard se dirige vers le style des gens qui frappent à la porte. Certains centres accueillent notamment ceux qui viennent de perdre leur travail. D’origine religieuse, ces lieux s’interrogent sur les ruptures du travail. Est-ce le défaut de famille qui les amène ici ? Est-ce parce qu’ils n’ont plus de ressources et qu’ils dépensent à tour de bras ? Sont-ils des asociaux nés ou en devenir ? Leur inutilité soudaine est-elle le fruit de détails qui jusqu’à présent échappaient à l’attention ? Se dessinent à partir de ces accueils les contours du célibat forcé pour ces ouvriers qui abandonnent les chantiers, ces blessés à répétition, ces hommes sans force, mis à la porte régulièrement. S’exerce ainsi une fonction politique. En extirpant des caractéristiques personnelles, on cherche les traces des tares et des défauts récurrents à ces ouvriers sans travail, accidentés, malades, mal lunés. Peut-on en décrire leurs symptômes ? La généralisation descriptive suppose une grammaire commune, ce sera la caractérologie, un outil capable de produire une image individuelle, de dé-anonymiser en quelque sorte (voir la typologie caractérologique de Heymans et de Wiersma. René Le Senne, Traité de caractérologie, 1945) La caractérologie offre l’avantage de lier une attitude globale à un mot simple, un adjectif, qui lui donne une efficacité compréhensive immédiate. Un second avantage tient en la brièveté opératoire, un simple tableau suffit pour classer et ranger plusieurs dizaines d’hommes. Le code est rigoureux. Dernier atout, on ne se demande plus ce qu’un homme est, de par sa nature, mais ce qu’il fait de lui-même et devient ( ou peut devenir). Les mots sont tranchants, la mécanique binaire, un mot positif, un mot négatif, donne son mouvement au balancier de la justice. Les individus une fois captés et situés dans leur variété en un tableau, celui-ci les fait entrer dans des comparaisons, des rapprochements, la connaissance des caractères, ce fameux squelette des dispositions mentales permanentes d’un homme. Mieux se connaître, pour réagir à ses mauvais penchants. Mais de quel côté va pencher la balance ? Sur une colonne de gauche, invisible, des noms et des prénoms, puis des qualité-défaut. Sur une colonne de gauche, invisible, des noms et des prénoms, puis des qualité-défaut. QUALITÉ DEFAUT DES PENSIONNAIRES Obéissant paresseux Doux léger Débrouillard prompt Courageux menteur Travaillant rancunier Travaillant prompt Honnête fataliste Joyeux dépensier Sociable frivole Sociable mou Reconnaissant paresseux Travaillant voleur Honnête paresseux Charitable paresseux Franc pessimiste Confiant vantard Social sensuel Optimiste influençable Entreprenant menteur Patient rancunier Optimiste dépensier Honnête instable Fidèle ivrogne Econome léger Prudent instable Généreux sensuel Charitable ivrogne Franc coléreux Consciencieux mou Généreux fataliste
La caractérologie est sans doute née dans un espace disciplinaire. Elle s’exerce promptement en tout cas dans les institutions collectives, pensionnat, centre de cure, colonie pénitentiaire. Quoi d’étonnant ? Dans un groupe donné, on peut s’attendre à un bon dosage entre les colériques et les sanguins, entre les passionnés et les flegmatiques ( plus haut, ils sont dits « mous »). La direction d’un groupe tient compte du caractère de ses hommes, leurs aptitudes. Dans l’emploi du temps des jeunes pensionnaires par exemple, il y a les jeux, la détente, le sport, l’éducation physique. Réservée au jour du dimanche, elle est l’occasion de découvrir ou d’approfondir le « caractère de chacun », de mixer les groupes, de mêler genre nerveux à genre mou. Les notes d’observation qui rejoindront le dossier individuel débutent notamment par une description de l’aspect physique et du « type » du garçonnet. Lorsqu’ils changeront d’établissement ou lors d’un changement de ville ou de groupe d’âge, le portrait tiendra en trois traits et quelques mots. Des adjectifs, souvent, qui découpent une silhouette et permettent de « voir à qui l’on à affaire ». Si c’est un sensible égoïste, ce n’est pas la même chose qu’un batailleur effronté ! Quelques mots suffisent à dire l’individu. De sorte que la composition d’un groupe de douze tiendra compte des accouplements souhaités ou proscrits : trop de batailleurs ensemble, et c’est la zizanie ; trop de rêveurs et c’est l’apathie ! Ouvrir un manuel de caractérologie de 1940, c’est entrer dans un monde d’adjectifs, celui des stigmates discrets mais tenaces, qui collent à la peau, jusqu’à devenir un vêtement social. Dans un mémoire de 1950 ( Ecole de Travail Social, Montréal), on trouve cette liste de troubles caractérologiques. Solitaire, Gêné Apathique,Inquiet Rêveur, Sensible Soumis,Sentiment d’infériorité Manque d’ initiative, Batailleur Nervosité-crise de larmes Destructeur, Cruel Défiant envers l’ autorité, Effronté Autoritaire, Négativiste Voleur-menteur , Egoiste gourmand Coléreux En 1950, dans le foyer des désemparés, voici un tableau indiquant le travail exercé antérieurement, sa durée, le salaire hebdomadaire, la raison du départ selon les groupes d’âge des sujets. 1-messager 1 mois 14 dollars hebdomadaire Pénible 2- Messager 1mois 15 dollars ‘’ Pénible Tapissier 1 mois 11 dol ‘’ Trop chaud Bûcheron 3 ans 33 dol Las du travail Cour de bois 6 mois 15 d Pénible Restaurant 1 an 15 d pour voyager Ferme de son père 4 ans rien pour travailler ailleurs Carrière 3 mois 40 d Pénurie de travail Usine de munitions 1 sem 30 d Dangereux Manufacture de chocolat 1 sem 17 d cause de santé Délivreur de lait 2 ans 18 d Pénurie de travail Laveur de plancher 2 jours 26 d Pénible Manufacture de coton 2 mois 10 d pénible Verrerie 2 mois 19 d dangereux ManÅ“uvre de la construction 7 mois 30 d pénible Manufacture de liqueurs 4 jours 19 d trop chaud N’a pas encore travaillé Marine marchande 4 ans 38 d désertion du navire Mineur 4 mois 40 d fin de contrat Débardeur 10 mois 30 fin de chantier Tailleur à l’armée 4 mois solde licenciement Plus loin dans le mémoire, on trouve un tableau indiquant la nature des problèmes de santé à l’origine d’une interruption de travail. C’est le récit des malheurs, certes, mais l’on imagine parfois des scènes contextuelles que l’on a perdu de la mémoire : la présence et la force des chevaux, les maladies non soignées, toute la série des inflammations permanentes. Chute d’un étage, fracture à la tête, fut hospitalisé Défectuosité de la vue Oreillons, aussi opéré pour les amygdales Brûlé par un fer à repasser, coupé au genoux par une vitre Rougeole, soigné à la maison Coqueluche, soigné à la maison Frappé par un coup de pelle, fut hospitalisé Frappé par un automobiliste, fut hospitalisé ; deux points de suture Souffre de bronchite Eczéma, fut hospitalisé pendant un an Hernie, fut hospitalisé Diphtérie, inflammation de poumons et coqueluche, trois mois au lit Blessé au petit doigt de la main droite, soigné à la maison Obstruction partielle de l’oreille gauche Néphrite, fut hospitalisé pendant un mois Surdité, affaiblissement de l’œil gauche En retard pour marcher, eut l’eczéma depuis sa naissance Rougeole, soigné à la maison, Frappé d’un coup d’hache sur le front, hospitalisé Chute d’un cheval allemand, fracture du bras droit Frappé par une motocyclette à une jambe, hospitalisé deux semaines Frappé par une bicyclette dont une roue lui passa sur l’abdomen. Renversé par un billot, blessé au pied, 2 semaines à la maison. Brûlé à la cuisse par thé brûlant Frappé par un camion, fracture du crâne Mal d’oreille qui dura 2 ans, hospitalisé pour examen Coupé par des bris de bouteille, fut soigné à la maison Coupé l’orteil droit avec une hache, soigné à la maison Urine au lit jusqu’à cet âge Douleurs aigues au coeur, hospitalisé une semaine, Fracture du pied droit, hospitalisé. Picotte volante, hospitalisé Blessé à la jambe par une vitre Chute de 12 pieds, se blesse les genoux et la tête, soigné à la maison Congestion pulmonaire, soigné à la maison Ebouillanté au bas du corps, choc nerveux, hospitalisé Tableau comparant l’occupation du père et les souhaits de l’enfant. Quel métier voudrais-tu exercer ? PERE GARCON Commis de bureau joueur de hockey Plâtrier chauff. D’autobus Journalier police montée Journalier police montée Peintre menuisier Boulanger prêtre Commis de bureau tailleur Menuiser joueur de hockey Cuisinier tailleur Journalier lutteur Mécanicien prêtre Peintre électricien Garde de nuit police montée Journalier père blanc Journalier menuisier Conducteur-trawmay tailleur Et pour les filles un questionnaire sur la première expérience sexuelle Combien de temps après la première fréquentation ? Sous influence de boisson : lui, vous ? Tolérance d’amis faisant habituellement usage de boissons alcooliques ? Liberté ou contrainte ? Expérience renouvelée ? Avec un ou plusieurs amis ? Usage d’appareil anti-conceptionnels ? Rémunération ? Si oui, manquez vous d’argent ? Que faisiez vous de cet argent ? Cause de ces chutes : crainte de déplaire à votre ami ? Entraînement sous prétexte que si vous l’aimiez vraiment, vous ne ….
A Montréal en 1945 : 3817 taudis, 846 hangars, garages ou magasins habités, 20022 maisons surpeuplées … « Dans une autre paroisse de la métropole, on trouve, dans deux logement réunis, 7 familles, comprenant 27 adultes et 4 enfants ; dans un logement de deux étages, 6 familles, comprenant 22 adultes ; un autre logement semblable, 5 familles, comprenant 15 adultes et 2 enfants ; dans une ancienne manufacture, 3 familles, comprenant 9 adultes et 8 enfants… » Suivez la flèche, trouvez la croix, vous êtes sur la bonne piste. Le taudis. Les murs qui tuent. Le foyer microbien et social, le milieu pathogène où se développent ensemble les fléaux sociaux, la mortalité infantile, la délinquance, la tuberculose et l’alcoolisme, foyers qui infectent la ville, à des degrés divers, qui interpellent le travailleur social et que le travailleur social met en valeur pour interpeller le politique.
Le cœur et la raison vont-ils enfin se rejoindre pour déclencher l’intervention ? Parfois la mise en scène du taudis est sobre, elle évite de montrer ses occupants.
Parfois elle les montre de dos, comme cet enfant à la fenêtre. A moins que la pose ne soit un prétexte pour éclairer la dégradation des murs, le désordre de l’intérieur.
La cambrure du dos n’est-elle pas déjà l’indice d’un retrait du monde glacé qui s’étend derrière la fenêtre ? Et les fées Chromo qui se penchent sur l’enfant ne rajoutent-elles pas une touche cruelle à ce tableau naturaliste ?
Voulez-vous la voir en face, la vie du taudis ? Prenez le grand sourire de la mère, presque un rire, puis les rires des quatre plus grands, le biberon du puîné, l’étonnement du dernier. Que dit ce bonheur ? Qu’il fait chaud devant la cuisinière ? Que l’éducateur photographe a su se faire accepter ? Que les pauvres sont ces sortes d’idiots qui rigolent dans la misère la plus noire ? Que la famille en général et les enfants en particulier sont un bonheur en soi, indifférent aux conditions matérielles et sociales ? Que c’est un photomontage, une photo truquée ? Ou encore que c’est un scandale, qu’il faut intervenir tout de suite, reloger cette famille qui manifestement est saine, qui par miracle a échappé aux miasmes de la misère ?
Dans celle-ci la mère est effacée, au travail comme il se doit, et ce sont les enfants qui nous font la leçon. La bouteille de lait suffira-t-elle à les nourrir tous les cinq ? Ou bien l’unique armoire recèle-t-elle d’autres trésors ? L’aîné semble en douter. Regardez bien comme il vous regarde. La sœur aussi a quelque chose à vous dire et même si le troisième cherche juste à séduire tandis que les derniers s’en fichent, on peut se poser la question : Ces cinq enfants ont-ils été pris sous l’objectif ou bien n’ont-ils pas plutôt occupé la chambre noire manu militari ? Mais pourquoi se raconter toutes ces histoires ? Si l’aîné fait si sérieux, c’est parce qu’il est pressé de partir pour dehors, il ne s’est arrêté pour la photo que sur l’ordre de sa mère. Et sa sœur est aussi en train d’attendre la fin de la séance photo pour plonger sous le lit récupérer son jouet. Et le prix de la séance ? La vérité de ces quelques photos est impossible à dire, et les textes philantropiques qui les accompagnent brouillent les pistes plutôt qu’ils n’en donnent la clef. Ce n’est pas la trajectoire sociale de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants qui est en question, car celle-ci s’est déjà accomplie dans l’histoire, c’est plutôt leur présent, qui est aussi notre passé. Ce que la meilleure histoire ne peut faire revivre et dont la photo garde une trace. Cette trace, odeur-souvenir, vue-mémoire, son-silence, de ce qui est un tout, le tout d’une époque. La photographie remplit cet espace vide entre le savant et le vu. Pourquoi la philantropie dit particulièrement bien le tout d’une époque ? Sans doute parce qu’elle parle de ce que l’époque s’efforce d’effacer. On pourrait faire un jour, l’histoire de la réforme politique par la photographie. Dans les archives du travailleur social et du sociologue, il est souvent question de la révélation des hommes à mi-nu, à mi-chemise, des existences aussi flottantes qu’ordinaires et que ces deux disciplines tiennent en main. C’est souvent l’histoire d’un échec, la photographie n’a pas suffi. Publié par Mouvements, le 20 mars 2007. http://www.mouvements.info/L-educateur-photographe.html
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Jean-François Laé