articleKeith Ellison, candidat musulman malgré lui ?Par Nadia MarzoukiDepuis novembre 2006, Keith Ellison, démocrate du Minnesota siège à la Chambre des représentants. Que signifie aujourd’hui être un élu musulman au Congrès des États-Unis ?
Candidat musulman malgré lui ?Né en 1964 à Détroit (Michigan), Keith Ellison arrive dans le Minnesota en 1987 pour y suivre des études de droit à l’université de Minnesota. Catholique, il se convertit à l’islam à l’âge de 19 ans, notamment, explique-t-il, en raison de son admiration pour Malcolm X. 24 ans plus tard, Keith Ellison se lance dans la campagne pour le Congrès et fait peu d’allusions à sa religion. Pourtant, le débat public s’est concentré presque exclusivement sur sa confession. Keith Ellison est-il le candidat des musulmans américains ? Cette étiquette de « candidat musulman » n’est-elle pas avant tout la construction de médias inquiets et de musulmans en mal d’espoir ? La candidature de musulmans à un poste politique n’est pas un phénomène nouveau dans la vie politique américaine. En 2000, le nombre de candidats musulmans américains avait atteint un niveau inégalé : 700 [1]] présentèrent leur candidature à des postes de responsabilité publique. En 2002, ce chiffre chute considérablement : on compte seulement 70 candidats, et remonte un peu en 2004 avec 100 candidats. D’après l’American Muslim Alliance (AMA), quatre candidats musulmans présentèrent leur candidature au Congrès en 2004 (deux pour le Sénat et deux pour la Chambre des Représentants). En novembre 2006, deux autres candidats musulmans, tous deux républicains, et tous deux dans l’État du Texas, présentent leur candidature au Congrès, le républicain Ahmad Hassan au Texas contre la démocrate Sheila Jackson dans le district de Houston, et le Républicain Amir Omar dans le district de Dallas. D’après la Muslim American Society Freedom Foundation, Larry Shaw, sénateur d’État de Caroline du Nord (il ne s’agit donc pas du Sénat fédéral à Washington…) était, avant l’élection de Keith Ellison, le musulman américain qui exerçait la fonction publique la plus élevée. La Fondation dénombre huit maires musulmans dans tout le pays, une quinzaine de membres musulmans de conseils municipaux, et de nombreux représentants musulmans à l’échelle des États et des comtés (notamment dans le New Jersey, dans le Missouri et dans la région de Détroit). Non seulement la candidature de personnel musulman n’a- rien d’exceptionnel, mais la plupart de ces candidats ont souvent résisté à la publicisation de leur foi. « Très honnêtement, je ne comprends pas pourquoi on me colle cette étiquette, expliquait le candidat républicain Ahmad Hassan. Je ne me désigne pas comme un musulman. Je suis Américain [2] . » Malgré les réticences des candidats musulmans eux-mêmes, l’élection de Keith Ellison au Congrès a été interprétée comme un signe d’espoir et de succès pour les musulmans américains. Cette élection est en effet le fruit d’une mobilisation politique de plus en plus forte des musulmans américains. La victoire d’Ellison marque-t-elle la fin de la période noire de l’après 11 septembre ? L’autre effet 11 septembreLe succès de Keith Ellison et l’ampleur de la mobilisation des organisations musulmanes américaines comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), le Muslim Public Affairs Council (MPAC) et l’American Muslim Alliance (AMA) invitent à s’interroger sur l’effet réel du 11 septembre sur la politisation des musulmans américains. Le premier effet du 11 septembre fut la mise en place – dans le cadre du Patriot Act – de mesures de contrôle et de profiling touchant en priorité les musulmans vivant ou entrant aux États-Unis. La méfiance et les préjugés racistes à l’égard des musulmans ont également atteint un niveau inégalé. Certains ont pu conclure de cette situation que le principal effet du 11 septembre a été d’affaiblir la mobilisation politique des musulmans américains. Il est vrai que le nombre de candidats musulmans en 2001 a chuté par rapport à l’année 2000. De même, les organisations musulmanes américaines telles que CAIR et MPAC ont été contraintes de consacrer une partie considérable de leurs ressources à des opérations de communication, de pédagogie, et d’éducation du public américain. On peut penser que ces opérations d’autojustification ont fait obstacle à l’organisation politique. L’essentiel de la stratégie étant orienté vers la promotion d’une image positive de l’islam, il ne restait plus beaucoup de ressources. De plus, le message « les musulmans ne sont pas des terroristes » ne constitue pas en soi un programme. Plus les organisations sont absorbées par la défense des droits bafoués des musulmans et par la communication auprès des médias et moins elles ont de temps et de moyens pour réfléchir à un projet politique qui pourrait unir les diverses communautés musulmanes américaines. Toutefois, cette théorie pose deux problèmes. D’abord, elle est parfois proche d’une sorte de théorie du complot. On risque facilement de glisser du constat selon lequel le 11 septembre rend plus difficile l’organisation politique des musulmans , à l’idée que l’objectif même du Patriot Act était d’empêcher la constitution d’une force politique musulmane unifiée. Or, cette dernière affirmation est très problématique dans la mesure où il n’est pas du tout certain que le vote musulman américain constitue un enjeu suffisamment important pour qu’il faille s’en inquiéter. D’autre part, à supposer que les musulmans participent plus activement à la vie politique américaine, les communautés musulmanes étant si diversifiées, il n’est pas du tout sûr qu’une plus grande participation politique conduirait à un seul vote musulman, avec un agenda cohérent et unifié. Aussi peut-on considérer au contraire que le 11 septembre a indirectement contribué à une certaine mobilisation politique. Les opérations de communication, de pédagogie et de défense des droits civils bafoués n’ont pas été une alternative à la mobilisation, mais le moyen par lequel elle s’est mise en place. Les campagnes lancées par les organisations musulmanes appelant à voter, ou à participer aux élections, ont contribué à éveiller la conscience politique des musulmans américains. En 2006, la Société Musulmane Américaine a lancé une vaste initiative pour inciter les 2,2 millions de musulmans inscrits sur les listes électorales à aller voter. Des programmes éducatifs et des machines d’enregistrement sur les listes électorales ont été mis en place dans de nombreuses mosquées. En 2004, 84 % des musulmans inscrits sur les listes ont voté, chiffre bien supérieur à la moyenne nationale de 2004 et au vote musulman de 2000 (41 %) [3]. Le 11 septembre a également eu pour effet d’inciter les musulmans américains à reformuler leurs préférences politiques. Traditionnellement le vote musulman se partageait également entre républicains et démocrates. En 2000, environ 50 % des musulmans ont voté pour Bush. En 2004 en revanche, ils ont voté à plus de 70 % pour John Kerry et seulement et à moins de 30 % pour George W. Bush. S’ils continuent de partager les valeurs des républicains en ce qui concerne les questions de famille ou d’économie, ils ne leur pardonnent pas leur politique étrangère au Moyen-Orient. En dépit des dénégations de Bush et des républicains [4], la « guerre contre la terreur » a été largement perçue par les communautés musulmanes comme une guerre contre l’islam. Enfin, le 11 septembre a provoqué un changement dans l’ordre des priorités politiques des musulmans américains. C’est bien la politique étrangère de Bush qui a poussé les musulmans vers le camp démocrate. Mais par ailleurs, le 11 septembre a réorienté les préoccupations des musulmans de la politique étrangère vers la politique intérieure [5] . L’ampleur des discriminations contre les musulmans est telle que ceux-ci se sont légèrement détournés de la défense d’une politique étrangère différente au Moyen-Orient pour se concentrer davantage sur la défense des droits civils, la consolidation des institutions et le renforcement de la participation à la vie politique. Cette évolution est révélatrice et contredit la thèse selon laquelle l’islam aux États-Unis ne serait qu’une question de politique étrangère. Au contraire, le 11 septembre a paradoxalement contribué à la mobilisation politique des musulmans, prêts non seulement à plaider pour une politique étrangère différente mais aussi à faire valoir leur rôle en politique intérieure. Une campagne sous le signe de la Nation of Islam et des contraventions non payéesAlors qu’Ellison venait à peine de faire part de son intention d’être candidat, des blogs conservateurs de la région de Minneapolis comme PowerLineBlog.com ont entrepris de déstabiliser le candidat par toutes sortes d’accusations. On lui reprocha tout d’abord de n’avoir jamais payé ses contraventions pour stationnement interdit. Le candidat reconnut ses torts et s’empressa de payer ses dettes. On l’attaqua ensuite au sujet de ses liens supposés avec Nation of Islam. Du temps où il était étudiant à l’université du Minnesota, Keith Ellison, sous le nom de Keith Hakim, aurait adhéré aux points de vues antisémites de la NOI, et aurait participé à la préparation de la Million Man March à Washington en 1995 [6] . Le candidat réagit immédiatement à ces accusations en rencontrant des leaders de la communauté juive locale et en prenant la parole dans des synagogues de la banlieue de St. Louis Park. Il envoya le 28 mai 2006 une lettre au Comité des relations de la communauté juive du Minnesota (Jewish Community Relations Committee of Minnesota and the Dakotas) dans laquelle il écrivait ceci : « J’ai eu tort de ne pas faire attention aux mises en garde contre l’antisémitisme des remarques de Farrakhan. Elles étaient et sont encore antisémites et j’aurais dû tirer cette conclusion bien plus tôt… Mais à aucun moment je n’ai partagé leurs idées pleines de haine ni répété ni approuvé leurs appels à la haine contre les Juifs, les homosexuels out tout autre groupe [7]. » Après avoir envoyé cette lettre, Keith Ellison se plaignit de ce que certains médias continuaient à se concentrer sur son passé de sympathisant de la NOI au lieu de discuter de son programme. Ces accusations ont été formulées dans un contexte général peu favorable aux musulmans américains. Il n’est pas rare que des élus expriment publiquement des points de vue anti-musulmans. Le républicain Peter King, représentant au Congrès d’une circonscription de Long Island (New York), a affirmé à plusieurs reprises que 85 % des mosquées américaines sont dirigées par des extrémistes islamiques. Ces propos ont fait affluer les voix des musulmans vers son rival, le candidat démocrate Dave Mejias, qui reçut plus de 8 000 dollars de la part de donateurs musulmans [8]]. Un candidat républicain du Wisconsin, Paul Nelson, perdit les élections alors qu’il avait affirmé qu’il faudrait se méfier de « quiconque porte un turban et s’appelle Mohamed [9] ». Andrea Zinga, candidate républicaine de l’Illinois perdit les élections alors qu’il avait affirmé : « Le profiling ne me gêne pas s’il touche les gens qui… sont responsables du tort causé à notre nation et de la mort de citoyens Américains.… Je parle des hommes du Moyen Orient [10]. » En Pennsylvanie, le sénateur Rick Santorum perdit son siège au sénat après avoir fait de la lutte contre l’« Islamo-fascisme » un des mots d’ordre de sa campagne. Santorum était allé jusqu’à établir une équivalence entre l’islam et le nazisme : « Mein Kampf veut dire la lutte ; Jihad veut dire la lutte [11]. » En l’absence de données précises, on ne peut expliquer la défaite de ces candidats par la mobilisation politique des musulmans pour les candidats adverses. La défaite de ces candidats suggère toutefois que la rhétorique islamophobe n’est plus un moyen efficace de gagner des voix. Cinq ans après le 11 septembre, la société américaine s’est-elle lassée de sa paranoïa antimusulmane [12] ? L’important soutien des élus et communautés juives apporté à Keith Ellison donne également des raisons d’être optimiste. Frank Hornstein, député du Minnesota, rejeta les accusations d’antisémitisme pesant contre Ellison [13]. Certains élus juifs américains établirent également un parallèle entre les soupçons qui pesaient sur les premiers acteurs politiques juifs américains et les soupçons pesant aujourd’hui sur le candidat musulman. Samuel et Sylvia Kaplan, un couple juif démocrate de Minneapolis, actif dans la collecte de fonds (fundraising), compara Ellison à l’ancien sénateur démocrate très populaire du Minnesota Paul Wellstone. Moredecai Specktor, le rédacteur en chef et éditeur de la revue American Jewish World, l’hebdomadaire de la communauté juive du Minnesota, exprima clairement son soutien à Keith Ellison dans un éditorial date du 1er septembre : « Certains dans la communauté juive ne peuvent lui pardonner son association avec la Million Man March. Moi j’ai décidé que ses sentiments et son état d’esprit ont sincèrement changé. » La mobilisation des Musulmans américainsLes opérations de fundraising auprès des communautés musulmanes américaines ont largement contribué au financement de la campagne d’Ellison. Le 25 août 2006, le directeur exécutif de CAIR, Nihad Awad, organisa à Minneapolis une opération de fundraising qui permit de réunir 400 000 dollars, essentiellement grâce à des dons individuels [14]. Les organisations musulmanes américaines ont ainsi vu la victoire d’Ellison comme étant aussi un peu leur propre victoire. « L’élection d’un candidat musulman américain à une fonction nationale et le rejet de ceux qui soutenaient la division sociale et la méfiance représente un message clair : les États-Unis sont une nation qui reconnaît les peuples de toutes les confessions [15]. », déclara le responsable juridique de CAIR, Corey Saylor. Salam Al-Marayati, le directeur du MPAC, rappela que « la seule façon de réussir dans la société américaine, c’est l’engagement civique et la participation politique ». Keith Ellison est-il pour autant le candidat musulman qu’ont tant voulu voir en lui les médias et les organisations musulmanes ? Car avant que ces derniers ne s’empressent de le placer sous la catégorie de « candidat musulman », Keith Ellison a très peu fait intervenir la question de sa religion dans sa campagne. Au contraire, il a cherché à se présenter comme le candidat de la troisième voie, représentant de toutes les minorités, partisan de l’égalité, du droit à l’avortement, d’une sécurité sociale pour tous, du retrait immédiat des troupes d’Irak. « Je suis musulman, dit-il. Je suis fier d’être musulman. Mais je ne me présente pas en tant que candidat musulman. Je me présente en tant que candidat qui croit à la paix, qui veut ramener les troupes chez nous. Je me présente en tant que candidat qui croit à un système de soin universel, single payer, et à l’augmentation du salaire minimum [16] . » Lors d’un entretien, Ellison a exprimé clairement son exaspération au sujet de l’attention exagérée apportée à sa religion alors que lui-même en parle si peu [17] . « Voilà ce qui se passe : si nous gagnons cette bataille, je serai la première personne noire au Congrès de l’État de Minnesota. Et ce qui me surprend vraiment, c’est que l’on parle beaucoup plus de ma religion que de ma race. J’imagine que ça veut dire que nous avons un peu progressé dans le domaine du débat sur l’égalité raciale. » Par cette remarque, Ellison suggère que la catégorie « religion musulmane » a d’une certaine façon pris la place qu’occupait la catégorie raciale jusque dans les années 1960 dans le paysage politique américain. C’est l’islam désormais qui est le signe de l’extériorité et de l’anormalité sociale, le principe discriminant. Pourtant Ellison ne se présente pas comme le porte-parole des seuls musulmans. Il se présente comme un Musulman « modéré », comme un « Américain comme tout le monde » et lance plutôt un message Å“cuménique. Il insiste avant tout sur son programme libéral. Beaucoup l’ont comparé à son prédécesseur très populaire dans l’État du Minnesota, le sénateur libéral démocrate Paul Wellstone. Il a même été comparé à Kennedy en raison des soupçons que celui-ci éveillait, étant catholique et non protestant [18]. On remarque une semblable réticence chez plusieurs candidats musulmans qui, tout en bénéficiant du soutien des organisations musulmanes américaines, hésitent à se laisser catégoriser comme tel. L’ingénieur Saqib Ali, récemment élu à la House of Delegates du Maryland, bien qu’élu en partie grâce au soutien des organisations musulmanes, est catégorique : « Ne laissez personne vous présenter comme Le candidat musulman [19] . » On peut dès lors s’interroger sur la façon dont Keith Ellison va négocier sa fonction de représentant de tous les Américains du Minnesota et son statut de symbole de la réussite politique des musulmans américains. Sera-t-il parfois contraint de faire des choix, au risque de décevoir les musulmans qui ont participé à sa victoire ? « Prouvez-moi que vous ne travaillez pas pour nos ennemis »Bien que ponctuelles, les attaques médiatiques contre Ellison ont été notoires. Le 14 novembre 2006, le journaliste de CNN Glenn Beck demande à Keith Ellison : « J’ai très envie de vous poser la question suivante : "Monsieur, prouvez-moi que vous ne travaillez pas pour nos ennemis…" Je ne vous accuse pas d’être un ennemi, mais je pense en revanche que c’est ce que beaucoup d’Américains pensent [20]]. ». Le 10 août 2006, le même Glenn Beck avait suggéré sur son émission de radio que si les musulmans ne montrent pas plus clairement leur loyauté à l’Amérique, on devrait les mettre dans des camps de concentration comme ce fut le cas pour les Japonais américains pendant la Deuxième Guerre mondiale. « C’est moi qui vous le dis, Dieu m’est témoin : les êtres humains ne sont malheureusement pas assez forts pour s’empêcher de vous isoler derrière du fil barbelé. Quand les gens commenceront à avoir faim et à voir que leur mode de vie est menacé, ils vous mettront derrière du fil barbelé [21] … » Le 5 septembre, Beck réitère son message sur CNN, en déclarant : « Dans 10 ans, les musulmans et les Arabes regarderont vers l’occident à travers un mur de fil barbelé. » Beck justifie sa menace en déplorant le caractère trop timide de la condamnation du terrorisme par les musulmans : « Depuis le 11 septembre, les Américains ne peuvent plus supporter les musulmans "oui, mais". » On peut remarquer que ce type de critiques fait écho au soupçon de non sincérité qui pèse sur les musulmans aux États-Unis dès le début du XXe siècle (et qui a successivement pesé sur toutes les religions minoritaires). Pendant très longtemps, l’islam a été soupçonné de ne pas être une vraie religion, une religion de bonne foi, mais une doctrine politique [22]. Une tempête dans un verre d’eauAussitôt après son élection, Keith Ellison déclenche sans le vouloir une polémique en faisant part de son intention de prêter serment sur le Coran et non sur la Bible lors de la cérémonie d’investiture au Congrès. Il faut d’emblée préciser que le serment sur un livre saint n’a rien d’obligatoire et ne constitue pas la partie officielle de l’investiture. Pendant l’investiture, les députés sont assermentés en groupe sans aucun livre saint. C’est seulement dans un deuxième temps, lors de la cérémonie médiatique (« photo-op ») que certains députés prêtent serment sur la Bible ; mais cette deuxième cérémonie n’a rien d’officiel. La polémique paraît démesurée puisque ce dont il est question ne pose pas problème en réalité : d’une part le serment sur le livre sacré ne fait pas partie de l’investiture officielle ; d’autre part la constitution américaine n’oblige aucunement à prêter serment sur la Bible. L’ampleur de la polémique renvoie bien aux fantasmes et peurs éveillés par l’élection d’un député catégorisé, malgré lui, comme « premier député musulman américain ». Les réactions les plus vives ont été formulées par le journaliste Dennis Prager et le député Virgil Goode. Dennis Prager, polémiste et animateur de radio, écrivit deux articles, les 28 novembre et 5 décembre, sur le site Townhall.com pour dénoncer le choix d’Ellison. Son argument est que ce geste individualiste risque de rompre l’unité symbolique de la nation américaine. Autrement dit, Prager ne remet pas en cause la liberté religieuse individuelle. Parce que les valeurs qui inspirent la société américaine sont celles de la Bible, Keith Ellison devrait accepter de prêter serment sur le livre auquel croit la société, et non pas sur le livre auquel il croit personnellement. Prager va même jusqu’à affirmer que c’est parce que la société américaine s’est construite sur les valeurs de la Bible qu’un musulman comme Keith Ellison a pu se faire élire [23] . Lui même soutient que, bien que Juif, il prêterait serment sur la Bible et non sur l’ancien Testament. Prager alla jusqu’à décrire la préférence d’Ellison comme « un acte qui sape la civilisation américaine ». Ce qui est intéressant, c’est que la menace qu’incarne Keith Ellison d’après Prager n’est pas tant la menace de la religion musulmane que celle du multiculturalisme gauchiste. En ce sens il s’inscrit davantage dans une certaine tradition conservatrice, ennemie du relativisme libéral, que dans un mouvement vraiment islamophobe. « Il s’agit d’une démonstration d’hubris qui exemplifie parfaitement le multiculturalisme militant : "Ma culture passe avant la culture de l’Amérique". Ce qu’Ellison et ses adeptes gauchistes et musulmans disent, c’est que ce que l’Amérique considère comme étant son livre le plus sacré n’a pas d’importance. La seule chose qui compte, c’est ce que chaque individu tient pour être son livre le plus sacré. » Dennis Prager s’oppose avant tout à l’individualisme libéral, plus qu’à l’islam en tant que tel. Si pour Prager la menace islamique trahit surtout la menace du relativisme libéral, pour le député Virgil Goode, derrière la menace islamique se cache essentiellement la menace de l’immigration illégale. Le 7 décembre 2006, le député de Virginie envoie une lettre à la presse dans laquelle il exprime toute l’inquiétude que lui inspire l’élection d’un député musulman. Pour lui, cette élection prouve que l’immigration est trop importante, surtout l’immigration illégale : « Le député musulman du Minnesota a été élu par des électeurs de ce district, et si les citoyens américains ne se réveillent pas et n’adoptent pas le point de vue de Virgil Goode sur l’immigration, il risque d’y avoir encore bien plus de musulmans élus au Congrès et exigeant de prêter serment sur le Coran. Nous devons mettre fin à l’immigration illégale [24]] … » Cette association entre l’élection de Keith Ellison et la question de l’immigration peut surprendre, étant donné que Keith Ellison n’est pas du tout un immigré. L’islam n’est donc pas visé en tant que tel par Virgil Goode. Un processus d’externalisation, c’est-à -dire de transformation de l’islam en un corps étranger à la nation, permet de légitimer la critique. Ellison répond à Goode en lui faisant remarquer tout d’abord qu’il n’est pas un immigré, et que c’est lui qui, par son intolérance, attaque les valeurs américaines. On retrouve là une réaction typique des organisations musulmanes américaines après le 11 septembre : pour détourner les soupçons d’antiaméricanisme, il convient de répondre par une surenchère de patriotisme et de preuves de loyauté à la nation. Si offensantes soient-elles, les remarques de Virgil Goode et Dennis Prager ne peuvent être considérées comme représentatives de toute l’opinion américaine. En effet, elles ont suscité de nombreuses protestations. Le député démocrate du New Jersey Bill Pascrell répondit personnellement à Virigil Goode. Dans une lettre datée du 20 décembre 2006, il écrivait ainsi : « Votre lettre mélange à tort la question de l’immigration et la peur de l’intégration des musulmans dans notre société. Je trouve que vos remarques sont particulièrement offensantes pour l’importante communauté de musulmans américains que je représente dans le 8e district du New Jersey.…les musulmans américains ne menacent ni nos valeurs ni nos traditions, en fait ils ne font que les enrichir. » De même, les propos islamophobes de Dennis Prager furent dénoncés avec virulence, à commencer par des personnalités juives. Le Rabbin David Saperstein, directeur du Religious Action Center of Reform Judaism déclara que « l’opposition de Dennis Prager à ce que Keith Ellison prête serment sur le Coran est incompatible avec le droit et les idéaux américains autant qu’avec les intérêts et les valeurs des Juifs [25] ». Le député démocrate de Californie Henry Waxman [26] a décrit les propos de Prager comme « inappropriés, incorrects, et trahissant une absence des qualités de tolérance, de civilité et de respect pour la religion des autres ». L’ancien maire de New York Edward Koch traita Prager de raciste (« bigot » au sens où ce mot est employé en anglais). Les remarques de Dennis Prager furent d’autant plus mal accueillies que le polémiste fut pendant cette même période nommé par George Bush à la tête du Holocaust Memorial Council. Edward Koch, membre du Conseil, désapprouva publiquement ce choix [27], allant jusqu’à traiter Dennis Prager de connard (« schmuck ») [28]]. Ainsi, en dépit de l’ampleur des critiques éveillées par l’élection de Keith Ellison et par son intention de prêter serment sur le Coran, il faut constater que les défenseurs d’Ellison ont été aussi présents que ses détracteurs, et pas exclusivement dans la communauté musulmane américaine. Les tempêtes qu’ont tenté de provoquer des polémistes comme Beck et Prager apparaissent comme des incidents minimes dans l’histoire de la victoire d’Ellison. De plus, le fait que de nombreux américains aient pris sa défense autorise à un certain optimisme quant à l’avenir des Musulmans Américains. L’élection de Keith Ellison, même s’il ne souhaitait pas être catégorisé comme « député musulman » signe-t-elle la fin de la période sombre de l’après 11 septembre pour les Musulmans américains ? Depuis son élection, Keith Ellison s’est exprimé plusieurs fois en faveur du rappel de toutes les troupes d’Irak et des droits civils de toutes les minorités. De ce point de vue Ellison n’agit pas comme le député de l’islam, et se montre au contraire bien décidé à mettre en Å“uvre son programme oecuménique. Assurément, il reste à l’écoute des attentes des musulmans américains. En décembre, il a exigé de rencontrer des responsables de U.S. Airways après l’expulsion de six imams [29] d’un avion de la compagnie allant de Minneapolis à Phoenix. Le comportement des imams vus en train de prier avant de monter dans l’avion avait suscité l’angoisse des passagers. Les imams furent ainsi débarqués après que le FBI eut confirmé qu’ils n’étaient pas suspectés de lien avec le terrorisme. Toute la question est de savoir dans quelle mesure Keith Ellison pourra continuer à préserver l’équilibre entre sa fonction de député de tous les Américains et sa fonction de « premier député Musulman américain » et continuer à plaire à tout le monde. Publié par Mouvements, le 5 avril 2007. http://www.mouvements.info/Keith-Ellison-candidat-musulman.html
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Nadia Marzouki[1] D’après l’American Muslim Alliance, AMA, <span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDIiIG5hbWU 9Im5iMiIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDIiP jI8L2E+XSA=' ></span>R. HOTAKAINEN, « Muslims try to regain their foothold in politics », {McClatchy Newspapers}, 5 Juin 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDMiIG5hbWU 9Im5iMyIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDMiP jM8L2E+XSA=' ></span>C. R. MARX, « American Arabs and Muslims begin to flex political muscle », {The Eagle Tribune in North-Andover}, 24 octobre 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDQiIG5hbWU 9Im5iNCIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDQiP jQ8L2E+XSA=' ></span>Trevor Ford, le directeur des University College Republicans par exemple assure que les musulmans devraient naturellement voter pour les républicains : « Ce sont les républicains qui ont plaidé la cause de la libération des musulmans dans le monde. » Voir C. VANDEN BREUL, « Survey examines Muslim voting patterns », {The Minnesota Daily}, 9 Novembre 2009.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDUiIG5hbWU 9Im5iNSIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDUiP jU8L2E+XSA=' ></span>Voir Amaney Jamal, citée dans M. BOORSTEIN, « More Muslims gaining Political Ground », {Washington Post}, 30 novembre 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDYiIG5hbWU 9Im5iNiIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDYiP jY8L2E+XSA=' ></span>R. OLSON, « Ellison letter addresses his past ties », {Star Tribune,} 2 juin 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDciIG5hbWU 9Im5iNyIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDciP jc8L2E+XSA=' ></span>T. JONES, « Minnesotan Hopes to be the first Muslim elected to congress », {Chicago Tribune}, 30 juin 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDgiIG5hbWU 9Im5iOCIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDgiP jg8L2E+XSA=' ></span>O. SACIRBEY, « U.S. Muslisms mobilize in 2006 election with eye on 2008 », {Religions News Service,} 31 octobre 2006, [->http://religionnews.com
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDkiIG5hbWU 9Im5iOSIgY2xhc3M9InNwaXBfbm 90ZSIgdGl0bGU9Ik5vdGVzIDkiP jk8L2E+XSA=' ></span>« U.S. voters reject Islam-Bashing, Muslim profiling », Communiqué du CAIR, 8 novembre 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDEwIiBuYW1 lPSJuYjEwIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM TAiPjEwPC9hPl0g' ></span>{Ibid.}
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDExIiBuYW1 lPSJuYjExIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM TEiPjExPC9hPl0g' ></span>{Ibid.}
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDEyIiBuYW1 lPSJuYjEyIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM TIiPjEyPC9hPl0g' ></span> {Cf.} Étude du Pew Forum on Religion and Public Life, « Views of Muslim-Americans hold steady after London Bombings. Fewer say Islam encourages violence », 26 juillet 2005 [http://pewforum.org/docs/index.p hp?DocID=89->http://pewforum.org/docs/index.p hp?DocID=89" class="spip_url spip_out">www.amaweb.org
<span class=&quo... D’après cette enquête, 55 % des Américains déclarent avoir une opinion favorable des musulmans américains. Et le nombre de ceux qui pensent que l’islam est plus susceptible que d’autres religions d’encourager la violence est passé de 44 % en 2003 à 36 % en 2005. L’enquête montre également que les Américains ont une vision plus favorable des musulmans américains que de l’islam en général (seulement 36 % d’opinions favorables).
[13] T. JONES, “Minnesotan hopes to be the first Muslim elected to Congress », Chicago Tribune, 30 novembre 2006.
[14] A. COOPERMAN, « Muslim candidate plays defense », Washington Post, 11 septembre 2006.
[15] Cité dans « US voters reject… », communiqué du CAIR, 8 novembre 2006.
[16] A. COOPERMAN, op. cit.
[17] R. HOTAKAINEN, op. cit.
[18] B. GREENBERG, « US Jews at home in politics », Los Angeles Daily news, 12 novembre 2006.
[19] M. BOORSTEIN op. cit.
[20] Voir « Media Matters For America », 15 novembre 2006, <span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDIxIiBuYW1 lPSJuYjIxIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM jEiPjIxPC9hPl0g' ></span>Cité dans « Flirting with Fascism on CNN headline », {Media Matters}, 5 décembre 2006.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDIyIiBuYW1 lPSJuYjIyIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM jIiPjIyPC9hPl0g' ></span>K. M. MOORE, {Al-Mughtaribun}, State University of New York Press, 1995.
<span class="base64" title='WzxhIGhyZWY9IiNuaDIzIiBuYW1 lPSJuYjIzIiBjbGFzcz0ic3BpcF 9ub3RlIiB0aXRsZT0iTm90ZXMgM jMiPjIzPC9hPl0g' ></span>[Townhall.com->www.townhall.com" class="spip_out">http://mediamatters.org/items/20 0611150004, 28 novembre et 5 décembre 2006
[24] Lettre diffusée à la presse le 20 décembre 2006 et accessible sur le site : [http://www.talkingpointsmemo.com /do...>http://www.talkingpointsmemo.com /do...
[25] Cité dans communiqué du CAIR, 6 décembre 2006.
[26] Cité dans communiqué du CAIR, 18 décembre 2006.
[27] J. TRESCOTT, « Ed Koch Calls For Ouster of "Bigot" on Holocaust Board », Washington Post, Jeudi 14 décembre 2006.
[28] J. SIEGEL : « Koch Calls for Pundit’s Ouster from Shoah Council », The Jewish Daily Forward, 8 décembre 2006, [http://www.forward.com/articles/ koc...>http://www.forward.com/articles/ koc...
[29] Voir S. AL-MARAYATI et S. GHORI : « Islamophobia : bigotry toward Muslims is growing in the U.S », San Diego Union Tribune, 15 décembre 2006.
