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Forum social mondial : un nouveau bien commun de l’humanité ?

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ALTERMONDIALISMES. Mouvements poursuit son exploration des débats en cours sur le futur des forums sociaux. Dans ce texte, Chico Whitaker réaffirme son refus de toute forme de délégation, et propose de concevoir les forums comme des « communs », sans « propriétaires », à disposition des acteurs désireux d’y participer.

Parmi les nombreuses évaluations du FSM 2009, qui maintenant inondent nos ordinateurs, plusieurs reprennent des questions que je considérais relativement dépassées, étant donné l’expansion évidente du processus. Ce sont notamment celles qui demandent si la forme actuelle de FSM peut réellement contribuer à la lutte contre le néolibéralisme. Je voudrais reprendre ce sujet en proposant une nouvelle approche qui pourrait être utile pour ce débat.

Tous les analystes sont tacitement d’accord pour dire que le Forum est un espace, ayant un incontestable pouvoir d’attraction. Mais beaucoup veulent considérer qu’il ne devrait pas s’en tenir à ce rôle d’instrument d’agitation pour les mouvements, mais prendre des positions, c’est-à-dire devenir un acteur politique, qui fait des déclarations ou donne des directives en tant que Forum. En d’autres termes, que le FSM prenne la direction d’actions mondiales stratégiques qui puissent mener à un réel dépassement du capitalisme, objectif de tous les participants des forums.

Dans une de ces analyses, son auteur [1], envers qui j’ai le plus grand respect, dit, par exemple, que "les événements qui marquent le début de l’année 2009 (...) sont si importants que si le monde ne peut pas connaître la position du FSM les concernant, (souligné par moi) il est à prévoir que le FSM risque de devenir dérisoire". Cette affirmation faisait suite à une autre : « Il devrait être possible d’identifier, dans chaque moment historique, un petit nombre de sujets sur lesquels il serait possible d’identifier ou de créer un large consensus. Sur eux, le FSM en tant que tel (souligné par moi), devrait prendre une position qui serait adoptée par tous les mouvements et organisations participant au FSM, donnant ainsi lieu à des agendas partiels, mais consistants, de politiques nationales-mondiales". En concluant son raisonnement, il dit, après une référence à deux décisions (courageuses, d’après lui) d’Obama et du gouvernement brésilien : "Le monde a le droit de savoir quelles mesures le FSM (souligné par moi) va prendre pour appuyer ces décisions, qui, comme est à prévoir, auront leurs détracteurs".

Cette même préoccupation avait déjà conduit un groupe d’intellectuels à proposer, en 2005, un "Consensus de Porto Alegre", avec 12 points qui pourraient unir, dans un programme de luttes, les 150.000 participants du Forum de cette année là.

Je comprends que certains considèrent que ce serait un upgrade nécessaire pour notre forum. Plus encore maintenant, dans ce moment de l’histoire où le Forum de Davos ressemble à un enterrement, à cause de l’effondrement à grand bruit de la croyance dans le marché comme seule alternative pour l’organisation des activités humaines.

Mais je pense qu’il est fondamental de continuer à insister pour dire que les déclarations, les propositions et les mobilisations doivent être le produit des organisations qui participent aux Forums, et jamais des Forums eux-mêmes. Et cela non seulement parce que les Forums ne sont pas des entités, des organismes, des organisations en tant que telles, mais parce qu’une telle attitude aurait une série de conséquences désastreuses pour le processus dont les Forums sont porteurs.

Cela exigerait d’abord l’existence de dirigeants, choisis démocratiquement (tout au moins on s’attendrait à cela), qui parleraient au nom du Forum. En outre, ces déclarations ou des directives données par ces dirigeants (encore plus sur « un petit nombre de sujets ») devraient être définies dans un processus démocratique de consultation auprès de tous les "militants" ou "affiliés" - sinon, ces dirigeants présents auraient usurpé le pouvoir de parole de ceux qu’ils représenteraient. Tout cela serait-il possible, en considérant la taille et la durée des Forums ? Ne tomberions-nous pas dans ce qui est la tradition, dans l’ancienne façon de faire de la politique : un groupe éclairé dit quelle est la vérité, et leurs bases les acclame – ou les abandonne ?

Il y en a ceux qui pensent que le Conseil International du FSM devrait remplir ce rôle. Mais même si nous acceptions cette usurpation, il faudrait vérifier quelle est la composition du Conseil, quelle est sa représentativité aujourd’hui. Tous les types de luttes et d’organisations sociales y sont-elles représentées, ainsi que toutes les régions du monde ? Le Conseil International n’a pas été créé pour être un comité de gestion ou de coordination, mais seulement pour servir à consolider l’expérience et la mémoire du processus, définir des orientations méthodologiques afin d’aider les organisateurs des Forums (qui sont différents à chaque fois), à obtenir des ressources et à diffuser et élargir le processus. La seule décision proprement politique qu’il prend est de choisir le lieu et le format de chaque Forum. Le Conseil International n’est pas la direction du processus, mais en réalité un corps auxiliaire.

Si ce n’est pas le Conseil, serait-il le utile de créer une instance dirigeante ou coordinatrice ? Cela sans doute transformerait rapidement le processus en une arène de lutte acharnée pour le pouvoir, comme c’est le cas avec toutes les organisations politiques pyramidales.

D’après sa Charte des Principes, le Forum a été créé comme un espace ouvert pour permettre la reconnaissance mutuelle, l’apprentissage réciproque, l’identification de convergences et la construction d’alliances pour le lancement de nouvelles initiatives de lutte pour changer le monde. Il doit incorporer toutes les innovations exigées par les changements de la conjoncture du monde, tout en continuant à être l’espace qu’il est. S’il passait (« enfin », diraient certains) au rôle de prendre des positions ou des "mesures", il ne serait plus cet espace, et le processus qu’il a engendré ne continuerait pas d’exister, dans une auto-évaluation continuelle pour se perfectionner comme un outil au service des luttes sociales. Pour moi, il est très clair que ce serait ce changement qui, à juste titre, rendrait le Forum dérisoire : corrodé par ses luttes intestines, il perdrait le pouvoir d’attraction qu’il a - et il disparaîtrait.

En outre, beaucoup de gens sont convaincus, comme moi, que le changement du monde ne sera pas le résultat de « mesures » prises d’en haut par une entité très puissante. Nous savons aujourd’hui que les changements sociaux ont lieu lorsque l’ensemble de la société les assument et les attendent et qu’elle s’organise elle-même pour cela. Nous savons que c’est une grande illusion de penser qu’il suffit de prendre le pouvoir politique pour réaliser ces changements. Il y en a trop d’exemples de frustrations vécues par ceux qui ont parié sur cela. Si l’objectif est de dépasser la domination de la logique du capitalisme - qui est profondément incrustée dans la tête des gens dans le monde entier – il faut multiplier à l’infini les types et les niveaux d’action visant ce type de libération, depuis les comportements individuels jusqu’au grands changements structurels nationaux et mondiaux. C’est précisément pour cette raison que les Forums existent et leur disparition porterait un grand coup aux espaces ouverts, qui cherchent à faciliter la convergence et les alliances autour de ces différents types et niveaux d’action, et à stimuler la multiplication des moyens et façons d’agir, en réveillant le potentiel politique de la société civile, bien au-delà de ce dont les partis sont capables. Faire converger la diversité des types d’action qui émergent dans toutes les directions pendant les forums vers « un petit nombre de sujets », serait tuer l’ingéniosité, la créativité, et même l’enthousiasme de la société. Ce serait empêcher que s’étende, vers tous les coins du monde, la conscience critique du besoin de changer le monde et de la possibilité de le faire - si nous arrivons à compter avec la force énorme qui peut s’accumuler quand on ne dirige pas, n’oriente pas, ne discipline pas les aspirations de ceux qui commencent à se mettre debout en tant que personnes et en tant que groupes organisés. De surcroît, la lutte autour des questions spécifiques (ou même autour d’un « large consensus », par exemple contre les guerres), n’aura d’effets concrets que si elle est insérée dans une longue marche au cours de laquelle il nous faudra aussi faire face à beaucoup d’autres questions.

L’efficacité de ce foisonnement d’initiatives dépend de ceux qui les proposent et non pas d’une autorité suprême - « le Forum ». De la même façon que l’action concrète pour le changement ne sera pas celle du Forum mais celle des organisations sociales qui s’engagent dans cette action. Rien ne se passera si ceux qui se sont organisés en vue de nouvelles actions et initiatives ne les assument dans les faits. Aucune directive de mobilisation venant d’en haut ne va changer les choses. Cela ne peut intervenir uniquement quand ceux qui veulent que les changements soient effectifs mettront la "main à la pâte". Le Forum deviendra dérisoire si tous les plans, les projets, les luttes proposés en son sein tombent dans le vide après sa clôture. Il n’aura de l’efficacité transformatrice, en tant qu’outil pour les propositions qui y sont énoncées, que si leurs auteurs s’engagent effectivement à leur mise en œuvre. Aucune entité de niveau supérieur ne pourra les remplacer, moins encore prétendre les obliger à agir, s’ils ne sont pas convaincus qu’il faut les transformer en action. L’espoir du monde ne sera pas alimenté par des "mesures" du Forum, mais par l’action concrète de la société.

Après la période d’enchantement qui suit toujours les forums, les chemins indiqués par ces évaluations m’ont angoissé. J’ai ressenti une grande fatigue à devoir toujours poursuivre un débat qui est devenu répétitif. C’est alors que m’est apparue crédible l’idée d’une nouvelle approche pour analyser le processus du Forum social mondial : en le connectant avec le concept abordé dans le Manifeste, lancé à Belem, « pour la récupération des Biens Communs ».

Initialement proposé dans le Forum Sciences et Démocratie dans les jours précédant le Forum Social Mondial, ce manifeste a été discuté dans le Forum, jusqu’à parvenir à une des assemblées conclusives du matin du dernier jour et à être lu lors de l’Assemblée des Assemblées. Maintenant des signatures vont bientôt être recueillies, et nous cherchons le meilleur chemin pour transformer cet Appel en une bannière de lutte qui pourrait être largement adoptée et traduite en actions concrètes, tant sont multiples et divers les Biens Communs qui doivent être dé-privatisés et dé-marchandisés.

En analysant ce que sont les Biens Communs - traduction peut-être encore provisoire du concept de « commons » de la langue anglaise – j’ai pensé qu’il ne serait pas exagéré de dire que le processus du Forum social mondial est en lui-même une nouvelle forme de Bien Commun de l’Humanité. Un Bien Commun créé par ses communautés participantes, comme d’autres (l’espace virtuel du réseau électronique mondial, le patrimoine croissant des connaissances de l’Humanité, etc.). Le Forum est un processus qui est maintenant là, à la disposition de tous ceux qui luttent pour un autre monde possible. Presque palpable durant les rencontres en présence, du niveau local au mondial, et virtuel par la multiplication des connexions qu’il stimule, entre les organisations de la société civile dans toute la planète.

Le FSM est un espace ouvert, comme l’étaient les commons anglais avant que les propriétaires ne posent des clôtures pour les privatiser au quinzième siècle, sous le prétexte d’assurer la bonne et efficace utilisation des terres, mais en fait cherchant à assurer le profit de ceux qui en prenaient ainsi possession. Un Bien Commun ne doit pas être privatisé. Nous ne voulons pas que le Forum ait un « propriétaire » - ni même un groupe de propriétaires - mais qu’il reste un lieu où puisse venir se nourrir, se connecter et se renforcer mutuellement les types de militants les plus divers et les causes les plus différentes qui visent la construction d’un monde juste, égalitaire et respectant la nature (à l’image de la cause des peuples autochtones des Andes qui à Belèm ont soulevé la question du « Bien Vivre » pour tous, en contrepoint à la crise de civilisation dans laquelle le monde est en train de se perdre). Nous nous battons pour que cet espace ne soit pas « privatisé » - ou instrumentalisé – par des objectifs et des stratégies limités, ni miné par des luttes pour le pouvoir.

Ne serait-il pas possible de voir alors le processus du Forum Social Mondial comme un Bien Commun de l’Humanité, qui doit être protégé pour assurer sa continuité, maintenant que nous sommes en train de découvrir et d’approfondir le potentiel politique de ce concept ? Cela ne nous aiderait-il pas à surmonter des malentendus comme celui qui a été traité dans la première partie de ce texte ?

Un des problèmes des Bien Communs est ce qu’on appelle leur "gouvernance", les mesures à prendre pour qu’ils ne s’épuisent pas. Pour ma part, j’ai une certaine allergie au mot "gouvernance" en raison de sa proximité avec l’idée de gouvernement, d’autorité supérieure, de bureaucratie. Je préfèrerais utiliser le mot « gestion », plus naturellement enrichi par l’idée « d’autogestion » et lié à la notion de co-responsabilité, exigée dans le soin apporté à chaque Bien Commun si nous ne voulons pas qu’il s’épuise.

Ce problème est souvent soulevé par rapport au Forum, en pensant à son Conseil International, et à la façon suivant laquelle sont prises nombre de ses décisions concernant la continuité du processus. Et en le discutant beaucoup d’équivoques surgissent, dans des esprits habitués avec des Comités Centraux, Secrétaires Généraux, Présidents, Directeurs ou d’autres formes de pouvoir concentré, ou même avec des démocraties seulement représentatives. Si nous considérons le Forum comme un Bien Commun, géré de manière co-responsable, peut-être ce problème pourrait-il être résolu plus facilement.

Nous pourrions ainsi trouver des moyens toujours plus adaptés pour que ce processus continue à stimuler la société à changer le monde.

La traduction de ce texte (initialement écrit en portugais) faite par l’auteur à été révisée par Hervé Le Crosnier.

Publié par Mouvements, le 5 mai 2009. http://www.mouvements.info/Forum-social-mondial-un-nouveau.html

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auteur Chico Whitaker
Chico Whitaker est l’un des fondateurs du Forum Social Mondial.

Notes

[1] Boaventura de Souza Santos, “FSM : o Ano do Futuro”, fevrier 2009

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