articleDubaï, entre la peur et l’opulence (I)Par Mike DavisPlongée dans Dubaï, mélange fascinant et terrifiant de capitalisme sauvage, d’absolutisme féodale et d’extravagance urbanistique. Par le journaliste américain Mike Davis, auteur de City of Quarz.
Fantasmes en lévitationBienvenue dans cet étrange paradis. Mais où êtes-vous donc ? Dans le nouveau roman de Margaret Atwood, dans la suite posthume du Blade Runner de Philip K. Dick ou dans la tête d’un Donald Trump sous acide ? Erreur. Vous êtes à Dubaï, ville-État du Golfe persique, en 2010. Après Shanghaï (15 millions d’habitants), Dubaï (1,5 million) est le plus grand chantier du monde : le berceau d’un monde enchanté entièrement dédié à la consommation la plus ostentatoire et, selon l’expression locale, aux « modes de vie hyper haut de gamme ». Malgré son climat infernal (jusqu’à 49 degrés en été : les hôtels les plus chics disposent de piscines réfrigérées) et le voisinage de zones de conflit armé, les autorités de Dubaï estiment que leur forêt enchantée de 600 gratte-ciels et centres commerciaux attirera aux environs de 2010 près de 15 millions de visiteurs étrangers par an, soit trois fois plus que la ville de New York. La compagnie Emirates Airlines a commandé pour pas moins de 37 milliards de dollars de nouveaux appareils Boeing et Airbus pour transporter cette masse de touristes jusqu’à la nouvelle plaque tournante du traffic aérien mondial, le vaste aéroport international Jebel Ali [1]. Grâce à la fatale addiction d’une planète désespérément assoiffée de pétrole arabe, cet ancien village de pêcheurs et de contrebandiers est bien placé pour devenir l’une des capitales mondiales du XXIe siècle. Parce qu’elle préfère les vrais diamants au strass, Dubaï a déjà surpassé Las Vegas, cette autre vitrine désertique du désir capitaliste, dans la débauche spectaculaire et la surconsommation d’eau et d’électricité [2]. Des dizaines de méga-projets extravagants dont l’« Île-Monde » artificielle (où le chanteur Rod Stewart aurait acquis la « Grande-Bretagne » pour 33 millions de dollars), le plus haut gratte-ciel du monde (Burj Dubaï, conçu par le cabinet d’architectes Skidmore, Owings et Merrill), l’hôtel de luxe sous-marin, les dinosaures carnivores, la piste de ski indoor et le giga-centre commercial sont déjà en chantier ou au moins à l’état de projet avancé [3]]. Le Burj Al-Arab, un hôtel 7 étoiles en forme de voile parfait pour tourner un futur James Bond s’est déjà rendu célèbre pour ses chambres à 5 000 dollars la nuit, ses vues panoramiques sur 150 kilomètres de mer et de désert et sa clientèle exclusive de familles royales arabes, de rock stars anglaises et de milliardaires russes. Quant aux dinosaures, pour le directeur financier du Muséum d’Histoire naturelle de Dubaï, ils « seront homologués par le Muséum de Londres et démontreront qu’on peut se cultiver tout en s’amusant »… et en remplissant la caisse, puisque « l’accès au parc des dinosaures se fera exclusivement par le centre commercial [4]] ». Le plus gros projet, Dubailand, représente une avancée prodigieuse en matière de création d’univers virtuels. Il s’agit tout bonnement d’un « parc à thème de parcs à thème », deux fois plus grand que Disney World, avec ses 300 000 employés censés accueillir 15 millions de visiteurs par an (ces derniers devraient y dépenser un minimum de 100 dollars par jour, hors hébergement). Telle une encyclopédie surréaliste, il inclut 45 grands projets de « classe mondiale », dont les répliques des jardins suspendus de Babylone, du Taj Mahal et des pyramides d’Égypte [5], une montagne enneigée avec remontées mécaniques et ours polaires, un espace dédié aux « sports extrêmes », un village nubien, un « Eco-Tourism World », un complexe thermal de style andalou, des parcours de golf, des circuits de vitesse, des pistes de course, « Giants’ World », « Fantasia », le plus grand zoo du Moyen-Orient, plusieurs hôtels 5 étoiles, une galerie d’art moderne et le « Mall of Arabia » [6]. Gigantisme
Les plus hauts immeubles du monde
* prévu ou en construction Les plus grands centres commerciaux du monde
* prévu ou en construction Du point de vue d’un promoteur immobilier, cette monstrueuse caricature futuriste est simplement un argument de vente à l’adresse du marché mondial. L’un d’entre eux confiait ainsi au Financial Times : « Sans Burj Dubai, le Palmier ou l’Île-Monde, franchement, qui parlerait de Dubaï aujourd’hui ? Il ne s’agit pas simplement de projets extravagants, à prendre isolément. Tous ensemble, ils contribuent à construire une marque [11] . » Et, à Dubaï, on adore les propos flatteurs d’architectes ou d’urbanistes de renom comme George Katodrytis : « Dubaï est le prototype de la ville post-globale, dont la fonction est plutôt d’éveiller des désirs que de résoudre des problèmes… Si Rome était la “ville éternelle” et Manhattan l’apothéose de l’urbanisme hyper-dense du XXe siècle, Dubaï peut être considérée comme le prototype émergent de la ville du XXIe siècle : une série de prothèses urbaines et d’oasis nomades, autant de villes isolées gagnant sur la terre et sur l’eau [12] . » Dans cette quête effrénée des records architecturaux, Dubaï n’a qu’un seul véritable rival : la Chine, un pays qui compte aujourd’hui 300 000 millionnaires et devrait devenir d’ici quelques années le plus grand marché mondial du luxe (de Gucci à Mercedes) [13] . Partis respectivement du féodalisme et du maoïsme paysan, l’émirat et la République populaire sont tous deux parvenus au stade de l’hypercapitalisme à travers ce que Trotsky appelait la « dialectique du développement inégal et combiné ». Comme l’écrit Baruch Knei-Paz dans son admirable précis de la pensée de Trotsky : « Au moment d’adopter de nouvelles structures sociales, la société sous-développée ne les reproduit pas sous leur forme initiale, mais saute les étapes de leur évolution et s’empare du produit fini. En réalité, elle va encore plus loin ; elle ne copie pas le produit tel qu’il existe dans les pays d’origine mais son “idéal-type”, précisément parce qu’elle peut se permettre d’adopter directement ces nouvelles formes au lieu de repasser toutes les phases du processus de développement. Ce qui explique pourquoi les dites nouvelles formes ont une plus grande apparence de perfection dans une société sous-développée que dans une société avancée. Dans cette dernière, elles n’offrent en effet qu’une approximation de l’idéal, dans la mesure où elles ont évolué peu à peu et de façon aléatoire, limitées par les contraintes de l’expérience historique [14] ». Dans le cas de Dubaï et de la Chine, le télescopage des diverses et laborieuses étapes intermédiaires du développement économique a engendré une synthèse « parfaite » de consommation, de divertissement et d’urbanisme spectaculaire à une échelle absolument pharaonique. Véritable compétition d’orgueil national entre Arabes et Chinois, cette quête effrénée de l’hyperbole a évidemment des précédents, telle la fameuse rivalité entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne impériale pour construire des cuirassés dans les premières années du XXe siècle. Mais peut-on parler d’une stratégie de développement économique soutenable ? Les manuels diraient sans doute que non. À l’époque moderne, le gigantisme architectural est généralement le symptôme pervers d’une économie en état de surchauffe spéculative. Dans toute leur arrogance verticale, l’Empire State Building ou feu le World Trade Center sont les pierres tombales de ces époques de croissance accélérée. Les esprits cyniques soulignent à juste titre que les marchés immobiliers hypertrophiés de Dubaï et des métropoles chinoises jouent le rôle de déversoirs pour les surprofits pétroliers et industriels de l’économie mondiale. Une suraccumulation due à l’incapacité des pays riches à réduire leur consommation de pétrole et, dans le cas des États-Unis, à équilibrer leur balance des comptes courants. Si l’on en croit la leçon des cycles économiques antérieurs, tout cela pourrait très mal finir, et dans un délai assez rapproché. Et pourtant, comme le roi de Laputa, l’étrange île flottante des voyages de Gulliver, El-Maktoum pense avoir découvert le secret de la lévitation éternelle. La baguette magique de Dubaï, c’est évidemment le « pic pétrolier » : chaque fois que vous dépensez 50 dollars pour faire le plein de votre voiture, vous contribuez à irriguer l’oasis d’El-Maktoum. Les prix du pétrole sont actuellement tirés à la hausse par la demande de l’industrie chinoise autant que par la peur de la guerre et du terrorisme dans les régions productrices. D’après le Wall Street Journal, « les consommateurs ont dépensé en produits pétroliers 12 000 milliards de dollars de plus en 2004 et 2005 qu’en 2003 [15] ». Comme dans les années 1970, il s’opère un transfert de richesse gigantesque, qui est aussi un facteur de déséquilibre, entre pays consommateurs et pays producteurs de pétrole. En outre, on voit pointer à l’horizon le « pic de Hubbert », à savoir le moment à partir duquel les nouvelles réserves de pétroles ne pourront plus satisfaire la demande mondiale, propulsant les prix du brut à des niveaux carrément stratosphériques. Dans un scénario économique utopique, ces gigantesques profits pourraient servir à financer la conversion de l’économie mondiale à l’ère de l’énergie renouvelable, en étant investis dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l’augmentation de l’efficacité écologique des systèmes urbains. Mais, dans le monde réel du capitalisme, ils alimentent la débauche de luxe apocalyptique dont Dubaï est l’illustration exemplaire. Publié par Mouvements, le 26 juin 2007. http://www.mouvements.info/Dubai-entre-la-peur-et-l-opulence,32.html
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Mike Davis[1] Business Week, 13 mars 2006.
[2] « Dubai overtakes Las Vegas as world’s hotel capital », Travel Weekly, 3 mai 2005.
[3] « Ski in the Desert ? », Observer, 20 novembre 2005 ; Hydropolis : Project Description, Dubaï, août 2003, [->www.conway.com
[4] voir Mena Report 2005, [->www.menareport.com
[5] Un jour, un responsable du tourisme à Dubaï a déclaré à propos de l’Égypte : « Ils ont les pyramides et ils n’en font rien ! Avez-vous la moindre idée de ce que nous, nous ferions avec les pyramides ? » L. SMITH, « The Road to Tech Mecca », Wired Magazine, juillet 2004.
[6] Official Dubailand FAQ (département marketing). « C’est comme si toutes les formes de divertissement de l’humanité avaient été rentrées dans un Power Point pour ensuite faire l’objet d’un vote à main levée. », I. PARKER, « The Mirage », The New Yorker, 17 octobre 2005.
[7] Ibid.
[8] Les Maktoum possèdent aussi le musée de Madame Tussaud à Londres, le Helmsley Building et la Essex House à Manhattan, des milliers d’appartements dans les états du Sud et du Sud-Ouest des États-Unis, des ranchs giganstesques dans le Kentucky et « des parts significatives dans DaimlerChrysler » (New York Times). Cf. « Royal Family of Dubai Pays $1.1 Billion for 2 Pieces of New York Skyline », 10 novembre 2005.
[9] La « King Abdullah Economic City » en Arabie saoudite un projet immobilier de 30 milliards de dollars sur la Mer rouge sera en réalité un satellite de Dubaï, construit par le géant du BTP Emaar, propriété de la famille Maktoum. Cf. « OPEC Nations Temper the Extravagance », New York Times, 1er février 2006.
[10] R. MOORE, « Vertigo : the strange new world of the contemporary city », in R. MOORE, ed., Vertigo, Corte Madera, ca 1999.
[11] « Emirate rebrands itself as a global melting pot », Financial Times, 12 juillet 2005.
[12] G. KATODRYTIS, “Metropolitan Dubai and the Rise of Architectural Fantasy”, Bidoun, n° 4, printemps 2005.
[13] « In China, To Get Rich Is Glorious », Business Week, 6 février 2006.
[14] B. KNEI-PAZ, The Social and Political Thought of Leon Trotsky, Oxford, 1978, p. 91.
[15] « Oil Producers Gain Global Clout from Big Windfall », Wall Street Journal, 4 octobre 2005.
