Mouvements Recherche par lieu

Mouvements

Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

  • Réduire la police
  • Agrandir la police
  • Imprimer l'article
  • Envoyer par Mail
  • Réagir à l'article
  • Écrire à l'auteur
Par
L’injonction de lecture de la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées de France prend le risque de patrimonialiser un document historique au service de la transmission d’une idéologie d’État

Le dernier effet d’annonce de Nicolas Sarkozy, l’injonction de lecture de la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées de France, à chaque rentrée scolaire, n’a rien d’étonnant et peut être interprété à travers une double grille de lecture : - le pli désormais pris d’instrumentaliser l’histoire, dans une stratégie d’abord électoraliste, et aujourd’hui présidentielle. - l’appel à une vision de l’école sanctuarisée et dont on renforcerait la mission civique, à charge pour elle de revitaliser le sentiment national.

Le premier point a été largement développé dans le texte critique du CVUH : « L’histoire par Nicolas Sarkozy, le rêve passéiste d’un futur national-libéral ». Sous la plume d’Henri Guaino, un montage/brouillage rhétorique a permis à Nicolas Sarkozy de bâtir un agglomérat de références historiques. Ces dernières sont systématiquement décontextualisées et mises en équivalence au service d’une écriture de l’histoire qui revalorise la lignée des grands hommes, là où le nouveau président viendrait tout naturellement s’inscrire avec la ferme intention d’« écrire [avec tous les Français] une nouvelle page de notre histoire » (discours du 6 mai 2007). Guy Môquet pénètre cette généalogie mythologique sur une suggestion d’Henri Guaino : « On en a beaucoup discuté, il a tout de suite été très enthousiaste », a précisé sur France culture l’expert en communication, le 14 mai dernier. Que cette nouvelle entrée ait pu faire grincer des dents ne dérange pas outre-mesure le candidat d’alors : « Ceux qui ont osé dire que je n’avais pas le droit de citer Guy Môquet parce que je n’étais pas de gauche, je veux dire que je demeure stupéfait de tant de sectarisme. Guy Môquet appartient à l’histoire de France et l’histoire de France appartient à tous les Français. » (Discours du 18 mars 2007). Car, dans ce long héritage, ce jeune résistant communiste fusillé à 17 ans, le 22 octobre 1941, vient incarner les valeurs d’une jeunesse énergiquement tournée vers le sacrifice patriotique. Qu’il fut militant communiste devient donc strictement anecdotique dans cette mise en scène de l’histoire, puisqu’il ne s’agit que de puiser les attributs qui pourront confirmer la continuité de la mission providentielle du nouveau président : tout donner à cette « grande, belle et vieille nation » (6 mai). Ces détournements désormais récurrents des personnages et/ou moments historiques ne sont pas de simples procédés temporaires et électoralistes, ils témoignent d’une entreprise d’instauration d’une mémoire officielle qui opère par amalgame en gommant tout effet de contexte ou de divergences politiques.

Second point, l’école devient logiquement la caisse de résonance de ce nouveau projet. La philosophie scolaire de l’enseignement de l’histoire est née dans la matrice de la IIIe République. Dans la France de la fin du XIXème siècle, encore largement morcelée en « terroirs », l’école fut investie comme l’un des lieux stratégiques d’intégration nationale. Avec le modèle de l’État-nation français s’élaborèrent des références communes et homogénéisatrices. En outre, il fallait consolider la République en gestation et l’inscrire dans une logique de continuité historique et d’avancée linéaire vers le progrès, au miroir d’un universel républicain à promouvoir. L’histoire scolaire s’est posée comme un outil de fabrication et de légitimation de ce sentiment national. Elle s’est structurée autour de la double logique de l’unité et de la continuité, se devant de susciter l’adhésion, sans le doute. Nicolas Sarkozy ne cache pas aujourd’hui son admiration pour l’école de Jules Ferry : « Nous ne referons pas l’école de la IIIe République à l’heure d’internet, de la télévision ou du portable. Mais nous pouvons, nous devons en retrouver l’esprit. » (Discours du 23 février 2007 à Perpignan). De ce point de vue, l’« affaire » de la lettre de Guy Môquet fait très nettement sens. La geste symbolique qui consiste à inaugurer chaque année scolaire par la lecture d’une même lettre de résistant témoigne d’une forme de parrainage du récit historique scolaire dont il ne faut pas sous-estimer la portée idéologique. Lue hors programme, et quel que soit le niveau de classe, cette lettre sera déconnectée de son contexte d’élaboration, et servira de véhicule à des valeurs données comme universelles, à des valeurs absolutisées. Elle perdra son caractère de source pour se voit déshistoricisée. C’est ainsi aller à l’encontre de toute méthodologie historique et prendre le risque de patrimonialiser un contenu au service de la transmission d’une idéologie d’État. Dissocié de l’histoire de la deuxième Guerre et de la résistance, le message adressé aux adolescents lycéens pourrait se réduire à une accumulation de qualités morales aux échos douteux : « Qu’il étudie bien [Guy Môquet parle de son petit frère] pour être un homme » ; « Petit papa, j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; « Ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose (…) Vive la France »… Le travail, la famille, la patrie… triste résurgence d’une sombre trilogie. La lettre de Guy Môquet n’a pas besoin de cette bénédiction gouvernementale et de sa conception moins civique que conservatrice de l’école et de l’écriture scolaire de l’histoire. Elle est déjà très largement utilisée par les enseignants d’histoire-géographie dans le cadre de l’étude de la résistance en France. Chacun s’efforce de la contextualiser et d’en dégager les enjeux propres à ce moment historique particulier. Mais il est vrai que cette première mesure gouvernementale doit aussi se lire à l’aune de cet amour que Nicolas Sarkozy déclare sans relâche à la France ; cet amour qui lui arrache des larmes à chaque nouvelle lecture de la lettre de Môquet [1] ; cet amour qui renvoie à une vision empathique de l’histoire tout en convoquant le principe totalement a-historique de l’identification. Activer le pathos est un procédé pédagogique (et démagogique) très efficace, qui gomme toute complexité ou principe de mise à distance critique. Or, c’est bien une posture de pédagogue national que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet permet à Nicolas Sarkozy d’endosser ; une position plutôt confortable pour policer la jeunesse lycéenne et la mobiliser autour de la vision sacrificielle de la nation et de l’identité nationale que réifie cet usage de l’histoire.


Cet article a été publié sur le site du Comité de vigilance sur les usages de l’histoire. Mai 2007

Publié par Mouvements, le 21 octobre 2007. http://www.mouvements.info/Des-usages-etatiques-de-la-lettre.html

Répondre à cet article

6 Messages de forum

  • Des usages étatiques de la lettre de Guy Môcquet

    25 mai 2007 16:49, par JJ, sociologue et militant

    pourquoi plutôt ne pas suggérer que cette lecture soit accompagnée de ces commentaires de critique historique que vous développez ?

    et ne pas faire confiance (pour cet accompagnement) aux professeurs dans l’exercice de cette mission qu’on leur confie, et qui ne me paraît pas contestable - sur le fond et "en soi" (si cet "en soi" existe ?) ?

    ... d’où la suggestion d’introduire aussi auprès des lycéens une réflexion plus générale sur le "relativisme des points de vue" de toute pratique sociale - à commencer par les pratiques discursives ... (et par nos propres préjugés idéologiques POUR ou CONTRE ceci ou cela, UNTEL ou UNETELLE, ...)

    Répondre à ce message

    • Des usages étatiques de la lettre de Guy Môcquet 26 mai 2007 22:53, par Gonzague

      Pourquoi ne pas faire confiance aux professeurs dans cet accompagnement ? Parce qu’à ma connaissance, on ne sait pas encore comment cette lettre serait lue : par quel prof, au sein de quel cours et de quel enseignement (éducation civique, histoire, français, etc.)... Les réflexions proposées ici seraient effectivement de celles qui pourraient accompagner la lecture ; mais quels moyens (techniques - horraires, organisation éventuelle d’un débat - ou financiers - encadrement par un ou plusieurs profs, etc) vont accompagner cette nouvelle mesure ? On peut douter qu’un professeur puisse encore aujourd’hui, alors qu’on les contraint à devenir "bivalents" (retour en arrière de plusieurs années vers le statut des PEGC), ajouter une nouvelle corde à l’arc des compétences qu’on leur demande sur un temps qui ne s’allonge pas (et parfois même se réduit, puisque l’enseignement de français par exemple a perdu 1 heure/semaine dans certaines classes) et avec un effectif qui augmente (bon courage pour un débat constructif à 35élèves sur une heure de cours !).

      N’oublions donc pas non plus que le contexte technique est, lui aussi, un agent d’une utilisation politique douteuse comme il a été dit dans l’article.

      Répondre à ce message

    • Des usages étatiques de la lettre de Guy Môcquet 27 mai 2007 09:11, par laurence pierrepont
      Je fais une entière confiance aux collègues d’histoire-géographie pour contextualiser et historiciser le contenu de cette lettre puisqu’ils le font déjà dans le cadre de leur cours sur l’histoire de la résistance. Mais la geste est toute autre ici. Il s’agit d’un acte inaugural de rentrée scolaire. Rien n’indique que ce sont les professeurs d’histoire-géographie qui seront chargés de la lecture de la lettre. Et quand bien-même, j’indique au passage qu’en classe de seconde, les élèves seront accueillis par la lecture de cette lettre juste avant de se plonger dans l’étude d’Athènes au Vème siècle... Je pense que les programmes scolaires ont une cohérence à garder. Enfin, la mise en place d’un cadre d’intelligibilité d’une source historique (qui déjà, seule, n’a aucun sens) ne requiert pas que quelques minutes. Quant à la question du relativisme des points de vue, je vous suis parfaitement ; mais la réflexion que m’inspire cette décision politique ne découle pas d’un préjugé politique, seulement d’une modeste analyse critique.

      Répondre à ce message

    • Des usages étatiques de la lettre de Guy Môcquet 28 mai 2007 11:40, par laurence pierrepont
      vous avez raison de souligner qu’un Professeur d’histoire-géographie doit pouvoir contextualiser cette lettre. Cela procède d’une praxis particulière qui s’attache à croiser les sources pour mettre en place un cadre d’intelligibilité du moment historique. Cela n’est faisable qu’au sein d’un cours d’histoire, et les collègues le font depuis fort longtemps. L’émotion, si elle peut constituer une forme d’accroche pédagogique doit être ensuite mise à distance pour être objectivée. il ne s’agit sinon plus d’histoire. Déconnecter cette lettre des programmes scolaires n’a donc qu’un sens politique, celui de la réduire à un code déontologique en la dénaturant. Sur le point du relativisme, je vous suis parfaitement ; mais mon analyse ne procède d’aucun préjugé idéologique Pour/Contre, seulement d’une réflexion épistémologique sur l’enseignement de l’histoire. Bien à vous, laurence Pierrepont

      Répondre à ce message

  • Remplacer le travail de pensée, de réflexion sur le totalitarisme par l’appel à l’émotion brute créée par la lecture de la lettre d’un jeune héro communiste de 17 ans. Tout cela par Sarkozy défenseur d’une société où il n’est plus demandé à l’individu que de produire (travailler) et de consommer.

    Comprendre, agir, penser sont des armes à retouver. L’étude de l’oeuvre de Hannah Arend est beaucoup plus pertinente mais aussi dangereuse pour notre société qui, plus que jamais, a en elle les éléments qui se sont cristallisés dans les deux totalitarismes du siècle dernier et qui pourrait conduire à une troisième forme de “totalitarisme du marché et de la marchandise”. L’évolution des Etats Unis et la Chine sont à surveiller de près.

    Voir en ligne : Actualité d’Hannah Arendt

    Répondre à ce message

  • Des usages étatiques de la lettre de Guy Môquet

    22 octobre 2007 01:53, par Papageno
    L’Etat confond ici l’histoire et la mémoire, et lcette injoction s’inscrit dans la longue série de la tentation du politique à légiférer en matière d’histoire, à distinguer ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, ce qui est positif et ce qui ne l’est pas et surtout à pénaliser toute démarche contraire au préjugé mémoriel. Le rôle t’un professeur n’est pas de dire ce qui est bien ou mal mais d’enseigner la démarche par laquelle l’individu peut accéder à la vérité. La lettre de Moquet à pour fonction de créer du lien social, c’est un acte mémoriel, et non une démorche d’historien.

    Voir en ligne : un acte mémoriel

    Répondre à ce message

auteur Laurence De Cock-Pierrepont
Professeure agrégée d’histoire-géographie

Notes

[1] Curieux, à ce propos, qu’il ait pourtant attendu la « suggestion » d’Henri Guaino pour l’inclure à son panthéon.

Mots clés

Droite

Autres textes de l'auteur

A lire aussi...

Voir sur d'autres sites :