articleEtats-Généraux des chiffres du chômage le 29 mai Dépolitiser les chiffres du chômagePar Thomas CoutrotLe fétichisme autour du taux de chômage permet aux gouvernements d’occulter le sous emploi et la précarité. Entretien avec Thomas Coutrot du collectif "Les autres chiffres du chômage" à la veille de ses Etats Généraux.
Quand le collectif « les autres chiffres du chômage » est né il y a six mois, notre objectif était double : sortir par le haut de la polémique sur le chiffre du chômage et les radiations qui commençait à tourner en rond ; et imposer le thème du sous emploi et de la précarité dans la campagne électorale. Sur ce deuxième point, on ne peut pas dire que nous ayons remporté un franc succès... En revanche, avec les Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité que nous organisons le 29 mai, nous allons enfin débattre des nouveaux indicateurs nécessaires pour refléter le marché du travail et ses mutations. Le taux de chômage publié toutes les fins de mois reflète de moins en moins la réalité des problèmes de l’emploi. Et s’appuyer sur un chiffre unique pour rendre compte de l’insécurité sur le marché du travail n’a aucun sens. Depuis le début des années 90 en réalité, le niveau chômage est resté à peu près stable, oscillant autour de 9 à 10%. Mais au fond, les vrais changements de l’emploi en France ne sont pas là . Il faut observer plutôt ce qu’on appelle « l’emploi inadéquat » : les bas salaires, les contrats précaires, les conditions de travail dégradées, l’emploi sous-qualifié... c’est dans ces réalités-là , masquées par les batailles autour du chiffre du chômage, que se jouent les vraies transformation de l’emploi. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire que la question du chômage n’est pas importante : c’est justement le maintien d’un chômage de masse, autour de 10%, qui favorise la déstructuration de la norme d’emploi, l’éclatement des statuts, la flexibilisation des horaires... Ce fétichisme autour du taux de chômage publié chaque mois n’est pas nouveau. Dès l’explosion du chômage dans les années 70, il est devenu un chiffre central dans les débats politiques et économiques, commenté mois après mois dans les médias. Quand le nombre de demandeurs d’emploi passait à 500.000, puis à un million et un million et demi... ces chiffres traduisaient évidemment une transformation profonde de la société. Mais dès la moitié des années 80, des statisticiens ont commencé à dire qu’on ne pouvait se contenter de surveiller le taux de chômage, un indicateur imparfait et insuffisant. Déjà , à l’époque, on comprenait mal pourquoi les chiffres du chômage BIT et les chiffres de l’ANPE ne suivaient pas la même évolution... La polémique d’aujourd’hui n’est donc pas nouvelle ! En 1986, suite à ces difficultés, le rapport Malinvaud (alors directeur général de l’Insee) proposait de modifier le mode de calcul du chômage (ce qui a été en partie fait) et de diversifier les indicateurs pour mesurer l’évolution du marché de l’emploi (ce qui reste à faire…). Depuis 20 ans, donc, les lacunes des chiffres officiels sont bien connues. Et les pouvoirs publics n’ont toujours pas réformé les modes de production des statistiques. Pour une raison simple : pour un gouvernement, le chiffre du chômage est un indicateur sur lequel il peut agir, notamment grâce au traitement statistique du chômage : des modifications « techniques » dans la gestion des demandeurs d’emploi par l’ANPE, qui font soudainement baisser le nombre officiel de chômeurs, par un jeu d’écriture. Les gouvernements successifs ne veulent surtout pas perdre le monopole de ce chiffre et bloquent toute tentative de réforme. Ce serait perdre un puissant outil de communication sur lequel ils ont une influence... « Tout ce passe comme si », comme aurait dit Bourdieu, il y avait une sorte de consensus entre droite et gauche pour maintenir le statu quo. Quelques exemples. En 1992, c’est à dire quelques mois avant les législatives de 1993, Martine Aubry, Ministre du Travail, décide de « s’attaquer » au chômage de longue durée. Elle fait alors convoquer 900.000 chômeurs de longue durée par l’ANPE, pour que celle-ci leur propose un emploi, un stage, une formation. Effet collatéral immanquable : 5 à 10% d’entre eux ne se présentent pas au rendez-vous, se font radier et donc disparaissent des chiffres officiels. Entre 1998 et 2000, pour des raisons administratives encore non élucidées, on observe un déplacement massif de demandeurs d’emploi inscrits sur les listes de l’ANPE en catégorie 1, celle que met en avant la statistique officielle, vers les catégories 2 et 3, moins visibles. A nouveau depuis le mois de juin 2005, les innovations se sont multipliées dans la manière de gérer les chômeurs : les licenciés économiques signataires d’une Convention de reclassement personnalisé (CRP) ou d’un Contrat de transition professionnel (CTP) sont glissés vers la catégorie 5 ; l’ANPE a réduit le temps donné aux chômeurs pour actualiser leur situation dans les premiers jours du mois, ce qui accroît les radiations pour « absences au contrôle » ; la réforme de l’Unedic réduit la proportion de chômeurs indemnisés, et donc l’incitation des chômeurs à rester inscrits à l’ANPE... Tous ces arrangements font que la baisse du chômage tout au long de l’année 2006 a été largement artificielle. Quand l’Insee va recaler les chiffres de l’ANPE sur son enquête emploi [1] , à l’automne - ce qu’il aurait dû faire dès mars, mais l’invocation de « problèmes techniques » lui a servi à repousser cet ajustement après les élections - le taux de chômage sera très probablement réévalué à près de 9%. Les chiffres de l’ANPE ne sont donc pas « truqués », mais leur évolution reflète souvent tout autre chose que l’évolution du chômage. Il faut donc réclamer plus de transparence sur la manière dont la gestion administrative des chômeurs impacte le nombre de demandeurs d’emploi inscrits. Il faut dépolitiser ces chiffres : ils sont un enjeu politique excessivement chargé, comme l’a montré ces dernières années l’habitude prise par les ministres – et même le président de la république ! – de « griller » l’embargo en annonçant le chiffre mensuel avant même sa publication officielle. La fabrication des chiffres du chômage doit redevenir une affaire technique et non politique. Il faudrait que l’Insee, l’ANPE et la Dares travaillent ensemble en toute transparence et en rendant régulièrement des comptes au CNIS [2] . Peut-être aussi devrait-on recaler les chiffres de l’ANPE sur l’enquête emploi de l’Insee tous les trimestres, et non plus seulement chaque année. Pourquoi ne pas publier les chiffres mensuels du chômage avec un intervalle de confiance, c’est à dire une fourchette ? Bien sûr les médias n’aiment pas ça : un taux de chômage « entre 8.7 et 9.1% », c’est moins parlant qu’un chiffre unique de 8,9%. Mais la « fourchette » fait apparaître l’absurdité de commenter des évolutions mensuelles du chômage de 0,1 ou 0,2 points, qui n’ont souvent pas de signification réelle. Le taux de chômage est un indicateur important, mais insuffisant. Il faut lui adjoindre quelques indicateurs bien choisis. Lesquels ? Il faut construire un consensus dans la société autour de ces nouveaux indicateurs : que veut on mesurer et par quel moyen ? L’insécurité sur le marché du travail ? Mais selon quelles dimensions ? Le statut d’emploi ? Les conditions de travail ? Les qualifications ? Par exemple, la construction d’un indicateur sur ce dernier thème permettrait de montrer l’augmentation des phénomènes de déclassement professionnel : l’écart entre le niveau de formation des personnes et le niveau des emplois auxquels ils sont affectés. On verrait alors que cet écart s’est accru dans les années 90. Alors que les politiques de l’emploi visent à favoriser les emplois non qualifiés, la France produit parallèlement des salariés de plus en plus diplômés. C’est une source d’insatisfaction croissante, on l’a bien vu ave le mouvement contre le CPE où les jeunes étudiants ont montré qu’ils ne voulaient pas d’emplois « au rabais ». Il existe évidemment une résistance à la mise en place d’indicateurs alternatifs. Ainsi pour l’indicateur de déclassement professionnel : les décideurs politiques ne sont pas forcément favorables à ce qu’un tel indicateur soit rendu public et deviennent un élément fort du débat social, dans la mesure où il permet de soulever les contradictions des politiques menées. De même, quand un gouvernement développe des emplois aidés ou instaure le CNE ou le CPE, il ne souhaite pas forcément que ces contrats viennent gonfler un nouvel indicateur de « précarisation de l’emploi ». Toute mesure statistique repose sur des conventions. Aujourd’hui, il faut débattre et adopter des conventions qui permettent enfin de mesurer et donc de mettre en visibilité les phénomènes de sous-emploi et d’insécurité sur le marché du travail. Le taux de chômage BIT lui aussi, repose sur une convention : ainsi il ne faut pas avoir travaillé une seule heure dans la semaine précédant l’enquête pour être comptabilisé comme chômeur. Cela peut paraître absurdement restrictif, mais c’est une condition qui a été discutée, largement acceptée d’abord par les statisticiens, puis dans le débat public. Aujourd’hui, il faut se mettre d’accord politiquement et techniquement sur ce qu’est un bas salaire, un emploi précaire, un travail insoutenable… si l’on veut vraiment faire de la précarisation un enjeu politique et social majeur. Sinon, on risque de favoriser la validation de politiques pour « l’emploi à tout prix » qui ne feront qu’aggraver la question sociale. Propos recueillis par Sonya Faure Publié par Mouvements, le 29 mai 2007. http://www.mouvements.info/Depolitiser-les-chiffres-du.html
P.-S.Etats généraux des chiffres du chômage et de la précarité : Paris, 29 mai, 13h30-18h00. Sur inscription à : chiffresduchomage@gmail.com Répondre à cet article1 Message |
Thomas Coutrot[1] Chaque année, en principe au mois de mars, les chiffres du chômage, qui ont été estimés au fil des douze mois précédents grâce aux données de l’ANPE, sont réévalués sur la base des résultats de l’Enquête emploi de l’Insee. C’est ce « recalage » qui a été repoussé par l’Insee à octobre, car l’enquête ne montrait aucune baisse du chômage entre 2005 et 2006.
[2] Conseil national de l’information statistique : un organisme abrité par l’Insee, où siègent les représentants des partenaires sociaux, et qui est garant de la qualité et de la pertinence des évolutions du système statistique public.
