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De la guerre totale au génocide : un savoir-faire français ?

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Recension de l’ouvrage de Gabriel Périès et David Servenay, Une guerre noire. Enquête sur les origines du génocide rwandais 1959-1994, Paris, La Découverte, 2007.

« Associez "Rwanda", "génocide" et "France" dans une conversation et vous obtiendrez une guerre de tranchées » (p. 9). La somme impressionnante d’ouvrages polémiques consacrés au génocide des Tutsi au Rwanda semble donner raison aux auteurs de cette nouvelle enquête sur le sujet. Mais Gabriel Périès et David Servenay entendent échapper au piège du débat sur le rôle de la France, figé dans l’alternative « honneur versus complicité » pour proposer une interprétation centrée sur le rôle des doctrines militaires dans la genèse du génocide.

Le programme est ambitieux, et les auteurs, quoique non spécialistes du Rwanda – tout comme l’auteur de ces lignes – ne manquent pas de ressources. Gabriel Périès, politologue, spécialiste des doctrines militaires contre-insurrectionnelles françaises, a étudié comment le savoir-faire français en matière de « guerre révolutionnaire », formalisé pendant la guerre d’Indochine puis appliqué pendant la guerre d’Algérie, a été exporté en Amérique latine ou en Afrique francophone [1]. Il a déjà collaboré avec Patrick de Saint-Exupéry, auteur d’un livre sur le rôle de la France au Rwanda [2]. David Servenay, journaliste d’investigation à Radio France internationale (RFI), s’est illustré dans de nombreuses enquêtes sur les relations françafricaines, les affaires de grande corruption et de trafic d’armes. Le livre est né de leur rencontre, nous disent les auteurs. Périès dit avoir « repéré des traces » de la doctrine de la guerre révolutionnaire dans les discours et les caricatures de la presse extrémiste d’avant le génocide. Servenay pense avoir trouvé la « résolution de l’énigme » en découvrant les travaux de Périès.

Unissant leurs compétences et leurs interrogations, les auteurs proposent de dévoiler la « grammaire du génocide », pour conclure que « les règles intimes ayant présidé au déclenchement du génocide des Tutsi appartiennent à la grande famille des doctrines militaires dites de la "guerre antisubversive" » (p. 344). En focalisant l’analyse sur le savoir-faire militaire, l’ouvrage propose une interprétation de la méthode et des moyens de ce génocide. Il remet au cÅ“ur du processus l’appareil étatique, son bras administratif et son bras armé, l’organisation de la coercition et l’instigation de la peur par ses organes, en clair une explication « par le haut ».

Il faut, disent-il, « penser le génocide comme une autre façon de conduire une guerre moderne, révolutionnaire ». Le livre se donne alors pour objet d’investiguer « le niveau de préparation, de planification et de "préméditation", les modalités de son organisation et la part que la France a pris dans ce processus ». Pour cela, les auteurs cherchent à retracer sa « généalogie politico-militaire », et ce « aussi loin que possible », ce qui conduit à s’éloigner considérablement du contexte rwandais des années 1990.

La machine génocidaire est bien connue : « unité d’élites transformées en escadrons de la mort », « réservistes venant commander des troupes hirsutes de miliciens », « gros commerçants qui fournissent la logistique des tueurs ». Mais d’où vient-elle ? L’hypothèse des auteurs est que « cette machine génocidaire ne vient pas de nulle part », qu’elle a un nom (« la guerre révolutionnaire ») et une origine (les savoir-faire français acquis en Indochine puis appliqués en Algérie et enfin au pré carré francophone en Afrique). La « guerre révolutionnaire », « guerre moderne » ou encore « guerre antisubversive », formalisée par Charles Lacheroy et Roger Trinquier dans les années 1950, serait inspirée de la « guerre totale » théorisée par Ludendorff avec une priorité : tenir les arrières. Elle aurait trouvé dans les guerres de décolonisation des nouveaux espaces d’applications et d’amélioration : rôle-clé des hiérarchies parallèles sur le modèle des organisations révolutionnaires clandestines, guerre dans la population comme en situation de guérilla, défense du territoire par la territorialisation poussée des forces armées, guerre psychologique, armement des civils pour le quadrillage et l’autodéfense etc.

Selon Périès et Servenay, l’exportation, au moment des indépendances sous contrôle, de cette doctrine militaire fait partie intégrante de la « boîte à outils inventée au sommet de l’État français pour maintenir un ordre et défendre des intérêts géostratégiques ». Ce système mis en place pour verrouiller les indépendances en contexte de guerre froide comprend des accords de défense secrets, un modèle constitutionnel sur mesure dotant le président de pouvoirs exceptionnels en cas de crise, la formation de gendarmeries pour assurer le maintien de l’ordre, ainsi que la présence de « conseillers » juridiques et militaires pour garder le contrôle de l’exécutif des nouveaux États. Si cette décolonisation en trompe l’œil ne fait pas de doute, le lecteur ne voit cependant pas toujours le lien entre ce système de contrôle du pré carré et la doctrine de la « guerre révolutionnaire » proprement dite. Il est vrai que l’obsession de la « stabilité » se conjugue souvent avec l’application des principes de guerre anti-subversive euphémisée en « maintien de l’ordre », comme la sanglante guerre menée contre les maquis de l’UPC au Cameroun au tournant des années 1950, mais les éléments relevés par les auteurs pour démontrer que le système de contrôle du pré carré résulte de l’application – préventive – de la doctrine de la guerre révolutionnaire sont assez minces.

Plus convaincante est leur analyse de la circulation de savoir-faire, de « spécialistes » et d’expériences, en matière de contre-guérilla et de maintien de l’ordre, entre puissances coloniales obsédées par la subversion dans le contexte de guerre froide. Notamment, comment les savoir-faire acquis au Congo sont transférés au Rwanda sous la houlette du colonel belge Guy Logiest et de Louis Marlière – futur conseiller militaire de Mobutu – faisant de ce petit pays un modèle d’État garnison, où règne l’état d’exception suite à la révolution assistée de 1959. Dès 1964, des pratiques génocidaires à l’encontre des Tutsi se déroulent dans le cadre d’un dispositif répressif destiné à lutter contre la subversion interne et confirment le rôle dévolu aux forces armées dans le maintien de l’ordre.

La partie suivante, intitulée « De la doctrine à l’action », décrit l’engagement progressif de la France au Rwanda (vente d’armes puis coopération technique avec la gendarmerie en 1974 puis coopération militaire après l’attaque du FPR en 1990). L’arrivée d’instructeurs français marque, selon les auteurs, un retour en force de la doctrine de lutte antisubversive. Sur la base des mémoires consultés des élèves de l’École supérieure militaire rwandaise (ESM) les auteurs concluent que « la guerre "révolutionnaire" est dans tous les esprits en octobre 1990 ». L’imprégnation doctrinale d’officiers supérieurs rwandais qui joueront un rôle clé dans le génocide comme Théoneste Bagosora et Anatole Nsengiyumva, se fait également à l’École supérieure de Guerre à Paris et l’IHEDN, notent-ils. Ils décrivent ensuite dans ses grands traits l’engrenage de la guerre secrète de la France aux côtés des Forces armées rwandaises (FAR), suite à l’attaque du FPR en octobre 1990 depuis l’Ouganda. Une stratégie indirecte est progressivement mise en Å“uvre. L’avantage de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » est qu’une poignée de « spécialistes » suffit, combinant une volonté d’action illimitée avec des moyens limités.

Deux engrenages sont en fait à l’œuvre, dont les auteurs ne disent pas clairement s’ils sont simplement parallèles ou éventuellement liés. Le premier de ces engrenages est celui de la coopération militaire française, de plus en plus poussée et discrète voire secrète : formation et recyclage des FAR, dispositif de défense, assistance opérationnelle lors des combats, commandement indirect. Mars 1991 : Détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI-Panda), sans installation officielle, pour le recyclage d’unités de l’armée gouvernementale dans des centres d’entraînements. Fin avril 1991, le colonel Canovas va jusqu’à proposer la mise en place de « petits éléments en civil, déguisés en paysans, dans les zones sensibles, de manière à neutraliser les rebelles largement isolés ». Novembre 1991 : mise en place d’un DAMI garde présidentielle. Février 1992 : le lieutenant-colonel Chollet exerce simultanément les fonctions de conseiller du Président Habyarimana et du chef d’état major des FAR. Juin 1992 : le lieutenant-colonel Maurin remplace Chollet. Sa mission consiste à « conseiller discrètement » le chef d’état-major des FAR, y compris pour « la préparation et l’entraînement des forces ». Février 1993 : nouvelle étape décisive, avec l’arrivée du détachement Chimère : une poignée d’hommes aguerris dirigés par le colonel Tauzin, pour « encadrer et commander indirectement une armée de 20 000 hommes [3] ».

Le second engrenage est celui de la naissance d’un projet génocidaire. Sans parler du contexte de brutalisation dû à la guerre, des souvenirs des massacres de 1959, 1964 ou 1973, ou bien des événements au Burundi voisin, qui fournissent les conditions de possibilité d’imagination et de banalisation de tueries de masse, les massacres organisés des Bagogwe (début 1991) ou dans le Bugesera (mars 1992) trouvent leur origine dans une manipulation et l’entretien de la peur. Septembre 1992, diffusion dans l’armée du document (incomplet) de définition de l’ennemi [4] qui le racialise et abolit à terme la distinction entre militaires et civils : le Tutsi est l’ennemi, puis les Hutu mécontents du régime en place, les étrangers mariés à des Tutsi etc. Le document identifie la principale faiblesse du FPR (« hostilité de la population » à son endroit), qui deviendra le levier essentiel pour mener à bien le projet de génocide, justifiant toutes les manipulations et mise en condition des populations. Février 1993 : comme en témoigne l’agenda de Bagosora, projets de mise en place de l’autodéfense civile, distribution d’armes, établissement de hiérarchies parallèles. Avril 1993 : création de la RTLM [5].

La question que le lecteur ne manque pas de se poser est celle du lien entre ces deux processus. Quel lien entre la logique de guerre (que les militaires français prennent à leur compte, parfois plus ardemment que les FAR elles-mêmes, selon les témoignages), et le projet génocidaire (dont la genèse n’est pas encore complètement connue) ? Est-ce la routine de la coopération militaire qui prend le dessus chez les militaires français, alors que chez certains de leurs homologues rwandais extrémistes les finalités de cette guerre changent au fur et à mesure, au point que la guerre contre les civils et les « complices », et la militarisation de l’autodéfense semblent devenir la priorité. Les alertes envoyées à la hiérarchie politico-militaire française n’ont pas manqué, y compris de la part de militaires français eux-mêmes, mais n’ont pas infléchi la politique menée par Paris. Est-ce un aveuglement naïf, ou bien est-ce la volonté de ne pas voir ? Quelles sont les motivations du Président Mitterrand qui refuse de lâcher du lest « Ã  la limite du front anglophone » ? On peut regretter que les auteurs n’explicitent pas plus leur position sur cette question cruciale, déterminant la part de l’agency des uns et des autres, celle des acteurs rwandais et celle des militaires français qui les conseillent. Pourra-t-on un jour reconstituer la nature des liens au quotidien entre certains officiers français et les officiers rwandais impliqués dans le génocide ?

De plus, jusqu’à quel point les militaires français ont partagé la définition raciale de l’ennemi des extrémistes ? Les auteurs donnent l’exemple de correspondances diplomatiques ou de notes françaises issues des archives de la présidence opérant le glissement vers la racialisation : « forces tutsies », « offensive ougando-tutsie ». Si des militaires et politiques français ont massivement développé cette lecture raciale du conflit politique, cela incluait-il les civils tutsi dans la catégorie de l’ennemi pour les acteurs de la coopération militaire engagés sur place ? La racialisation de l’ennemi, enfin, est-elle forcément une conséquence de la doctrine de la guerre révolutionnaire ? Ne tient-elle pas plutôt au contexte rwandais dans lequel la racialisation des catégories sociales Hutu-Tutsi par le discours savant remonte à plusieurs décennies avant le génocide de 1994 et au contexte politique qui voit le clivage se durcir définitivement avec l’alignement sur le « Hutu Power ».

Plus largement, quelle place donnent les auteurs aux explications alternatives à celle d’une application de la doctrine de la guerre révolutionnaire au Rwanda ? L’organisation politico-militaire d’un pays sous parti unique ne trouve-t-elle pas son inspiration dans d’autres modèles comme celui des régimes socialistes du type de la Corée du Nord ? Toutes les dictatures et régimes militaires appliquant peu ou prou des éléments de la doctrine de la guerre révolutionnaire n’ont pas produit un génocide. Dès lors, faire de cette doctrine l’élément clé dans la genèse de ce génocide n’explique pas la singularité de la trajectoire rwandaise. Ce sont là les limites en terme d’analyse du discours d’une part et de raisonnement analogique d’autre part. Repérer les traces de la doctrine de la guerre révolutionnaire dans le dispositif militaire mis en place par l’État rwandais de concert avec l’armée française n’est pas la même chose que d’expliquer tout ce dispositif par l’application systématique de cette doctrine. Il ne faudrait pas que de « solution miracle » pour certains militaires, la doctrine de la « guerre révolutionnaire » ne devienne l’« explication miracle » pour les enquêteurs. L’« analogie » entre dispositifs répressifs ne signifie pas forcément « transmission » de l’un à l’autre, la « présence » de la doctrine de la guerre révolutionnaire ne suppose pas forcément son « application ». La prudence s’impose en ce domaine, même si les auteurs donnent quelques indices sur de possibles transmissions et des exemples plausibles d’application.

Le génocide est-il inscrit en germe dans cette doctrine ? Le cas de Bagosora est intéressant. Les auteurs voient en lui « le porte drapeau d’une génération d’officiers complètement phagocytée par des années d’apprentissage d’un certain type de doctrines militaires » (p 225). Autrement dit, l’idéologie du génocide semble réduite par Périès et Servenay à sa matrice militaire, comme si le moyen et la méthode portaient en eux la finalité, sans que le contenu de l’idéologie politique soit réellement décisif. Si, à les suivre, la doctrine fournit les moyens, donc les conditions pratiques de possibilité du génocide de 1994, elle n’explique pas la volonté de s’en servir, c’est-à-dire les conditions idéologiques et politiques de possibilité du génocide. Il est frappant de constater à quel point les facteurs internes d’évolution du champ politique rwandais vers la radicalisation, les ratés de la démocratisation, la féroce compétition politique et clientéliste au niveau local, n’ont pas retenu l’attention des auteurs qui se focalisent sur les activités militaires franco-rwandaises. Est-ce seulement le déroulement logique et infernal d’une doctrine militaire qui a permis à un projet génocidaire de se loger dans un dispositif répressif préexistant ? Comment passe-t-on d’une logique de guerre totale [6] à celle d’un génocide ? C’est en fait toute la question de la planification du génocide qui n’est pas encore parfaitement connue. De même, la prise de contrôle de l’État par la frange extrémiste rassemblée autour de Bagosora après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana n’a semble-t-il pas encore livré tous ses secrets. Les auteurs semblent pencher pour l’hypothèse d’un « vrai coup d’État », cohérente avec leur hypothèse d’ensemble, portant au pouvoir les adeptes les plus radicaux de la guerre révolutionnaire.

Dans l’ensemble, l’hypothèse des auteurs souffre parfois de son aspect systématique, décrivant un passage trop mécanique de la doctrine, fort bien décrite, à l’action, sans que ce passage ne soit toujours démontré [7]. Ce qui était « une hypothèse à vérifier » devient parfois une certitude acquise qui autorise l’interprétation par ce prisme unique de toute sorte d’éléments épars. Or ces éléments peuvent aussi avoir des explications alternatives, spécifiques, qu’il faut analyser avant de leur donner une cohérence définitive dans un vaste système de « guerre révolutionnaire » appliqué entre 1990 et 1994, transformant le Rwanda en véritable laboratoire.

Sur le plan documentaire, concernant le Rwanda proprement dit, à part les mémoires de l’ESM qui montrent que les théories de Lacheroy et Trinquier y étaient enseignées, et quelques archives de la présidence de la République française, les documents présentés ne sont pas inédits. Ils ont déjà été publiés par la mission d’information parlementaire de 1998 ou bien, concernant l’agenda de Bagosora et le document définissant l’ennemi, dans le rapport, à ce jour indépassé, d’Human Rights Watch et de la FIDH [8].

Concernant les témoignages, on reste parfois sur sa faim, tant les confidences des militaires français sont rares, elliptiques ou sibyllines. Certes, les hésitations, les silences ou les refus de répondre des concernés semblent parfois en dire plus. Ainsi tel général à la retraite soulagé que la mission d’information parlementaire française de 1998 sur le rôle de la France ait « bien travaillé », permettant à des gradés Français d’« Ã©chapper au TPIR » (Tribunal pénal international sur le Rwanda). Le rôle exact de Paul Barril n’est toujours pas élucidé, tout comme la présence de militaires français après leur départ officiel fin 1993 ou les actions discrètes de certaines unités au sein de l’opération Turquoise. Au final, malgré l’ambition annoncée en début d’ouvrage, la chape de plomb sur le sujet n’a pas été complètement percée. Les auteurs posent néanmoins les bonnes questions sur tous ces sujets, à défaut de proposer une réponse [9].

Au chapitre des regrets, on peut s’étonner qu’un exemple avéré de tentative d’application des principes de « la guerre révolutionnaire » avec le « feu orange » de l’Elysée n’ait pas été plus développé : l’aventure en 1961 au Katanga de Trinquier et Faulques avec leur poignée de mercenaires, dont Bob Denard, pour le compte de Moïse Tshombe avec tout ce qu’elle a impliqué en termes de hiérarchies parallèles et de quadrillage, de guerre secrète contre l’ONU, d’utilisation de mercenaires et de gendarmes pour de brutales opérations de « pacification », de manipulation de la presse, de mise en condition de la population par les rumeurs, les tracts et la radio [10]. Le témoignage du chef de la mission de l’ONU au Katanga qui souligne la présence de ces « French-Algerian officers » et leurs activités occultes [11] rappelle étrangement celui du général Dallaire au Rwanda s’interrogeant sur les agissements d’une « mystérieuse troisième force » rwandaise [12] faisant penser à l’existence de hiérarchies parallèles fort efficaces au sein de l’État et des forces armées rwandaises.

Au final, l’ouvrage a le mérite de mettre en lumière la routine de ce qu’a été, et est encore dans certains pays du pré carré, la coopération militaire française en Afrique, et, si on suit leur hypothèse, les conséquences effrayantes, en raison du contexte antagonique si particulier, de l’intensification de cette routine dans le laboratoire rwandais. L’ouvrage invite à questionner la pensée stéréotypée de nos dirigeants en charge de la politique africaine et l’obsession de la « stabilité » à tout prix qui a largement fait preuve de sa nocivité. Il dénonce également l’attitude de nombreuses autorités françaises depuis 1994 caractérisée par un manque de sérénité sur cette question et la volonté continuelle de mettre en circulation des écrans de fumée dès qu’il s’agit d’interroger le rôle de certains acteurs français dans cette tragique affaire.

Publié par Mouvements, le 24 avril 2007. http://www.mouvements.info/De-la-guerre-totale-au-genocide-un.html

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auteur Etienne Smith
Etienne Smith est doctorant au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et ATER à Sciences-Po Paris. Il a co-dirigé le numéro 184 des Cahiers d’études africaines ("Parentés, plaisanteries et politique") et publié dans Raisons Politiques.

Pourquoi ce texte?

En plus d’interroger le rôle de la France dans la tragédie rwandaise, l’ouvrage de Gabriel Périès et David Servenay a le mérite de s’inscrire dans une démarche qui veut restituer l’historicité de l’appareil génocidaire et les rouages de la planification de l’extermination des Tutsi et des Hutu modérés. L’ouvrage nous décrit la diffusion, sous l’influence française, de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » parmi les officiers de l’armée rwandaise, et son empreinte dans le soutien militaire français au régime après l’offensive du FPR en 1990, soutenant la thèse de son intégration dans la « logique de guerre ». Cependant, il ne démontre pas suffisament, selon Etienne Smith, son articulation avec le « projet génocidaire ».

Notes

[1] On se reportera aussi utilement au livre de la journaliste Marie-Monique Robin sur la question : Escadrons de la mort : l’école française, Paris, La Découverte, 2004.

[2] L’inavouable. La France au Rwanda, Paris, Les Arènes, 2004. Cf. également son intervention dans L. Coret & F.-X. Verschave (dir.), L’horreur qui nous prend au visage. L’Etat français et le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 2005.

[3] Cet engrenage est bien décrit dans le rapport de la Mission d’information parlementaire française de 1998, consultable sur le site de l’Assemblée nationale.

[4] Document élaboré par une commission nommée un an auparavant par le Président Habyarimana. Selon les témoignages recueillis par les auteurs, Bagosora et Nsengiyumva ont été à la pointe des travaux de cette commission qui comprenait également des modérés.

[5] La RTLM n’est opérationnelle qu’à partir de juillet 1993. Le projet de création remonte vraisemblablement à juillet 1992. Cf. J.-P. Chrétien (dir.), Rwanda. Les médias du génocide, Paris, Karthala, 1994, p. 66-68.

[6] « Une vrai guerre, totale et très cruelle Â» selon les propres mots du général Quesnot, chef d’état major particulier du Président Mitterrand à l’époque.

[7] Cependant il faut souligner que les faits qui ne corroborent pas la thèse de l’ouvrage sont honnêtement évoqués.

[8] Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999, p. 75-80 et 129-130. Pour une analyse fouillée au niveau local, cf. André Guichaoua, Rwanda 1994. Les politiques du génocide à Butare, Paris, Karthala, 2005.

[9] Patrick de Saint-Exupéry était confronté aux mêmes difficultés dans son ouvrage, étant parfois contraint à poser des questions pour lesquelles on attend toujours des réponses de la part des responsables français. Cf. L’Inavouable, op. cit.

[10] Pour un compte rendu, sous forme de roman, complaisant, mais très informé, cf. J. Lartéguy, Les Chimères noires. Les centurions au Katanga, Pocket, 1963. Pour le point de vue belge sur ces mercenaires français de la guerre révolutionnaire, cf. Van Doal (Vandewalle Frédéric), Une ténébreuse affaire ou Roger Trinquier au Katanga, Bruxelles, Editions de Tam Tam Ommegang, 1979. Pour le point de vue des concernés cf. J. Duchemin, R. Trinquier & J. le Bailly, Notre guerre au Katanga, Paris, La Pensée Moderne, 1963.

[11] Cf. Conor Cruise O’Brien, To Katanga and Back. A UN case history, New York, Simon & Schuster, 1962.

[12] R. Dallaire, J’ai serré la main du diable, La faillite de l’humanité au Rwanda, Editions Libre Expression, Outremont, 2003.

Mots clés

Guerre

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