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De l’instrumentalisation de l’humanitaire à celle de la mémoire

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Entretien avec Rony Brauman, ancien président de MSF, un itinéraire fait de ruptures mais aussi de davantage de continuité que beaucoup ne le croient.

Entretien réalisé par Gilbert Wasserman, paru dans le numéro 33-34 de Mouvements, en mai 2004.


Mouvements : Qu’est ce qui, en partant d’un engagement maoïste à la « gauche prolétarienne » à la fin des années soixante, vous amène à l’humanitaire et plus spécifiquement à Médecins sans frontières ?

Rony Brauman : La dimension tiers-mondiste de la gauche prolétarienne était très forte. Quand j’ai abandonné le gauchisme, cette solidarité un peu fantasmée a largement occupé la place laissée vide. J’avais conservé par ailleurs mon intérêt pour la politique. Or à ce moment-là, MSF qui était en gestation, qui était plus un potentiel qu’autre chose, m’a permis de nourrir ces deux motivations, la solidarité et la curiosité pour la politique. Vouloir travailler dans le tiers-monde dans des situations d’urgence, donc essentiellement de conflit, cela signifiait aussi voir la politique en train de s’accomplir tout en étant immergé dans l’évènement.

M. : Pourquoi choisir MSF, vous connaissiez Bernard Kouchner ?

R. B. : Non. Mais l’existence de MSF, créée en décembre 1971, n’était pas passée inaperçue chez les étudiants en médecine et c’était alors à peu près la seule organisation qui envoyait des médecins dans le tiers-monde. Au début je me suis fait retoquer de MSF. Je me suis présenté auprès d’eux pour aller au Liban. Je crois qu’alors Xavier Emmanuelli qui venait de sortir du PCF n’a guère apprécié mon allure de gauchiste. J’ai par contre eu l’occasion de partir pour faire un remplacement comme médecin de brousse au Bénin avec une association catholique. J’ai beaucoup apprécié le travail que je faisais là-bas. Puis j’ai travaillé à l’hôpital de Djibouti et, à mon retour, je suis tombé sur une annonce passée par MSF pour assurer un remplacement de médecin en Thaïlande dans un camp de réfugiés. L’Indochine avait été la partie du monde symbolisant nos espoirs et, paradoxalement, je me retrouvais dans un camp de réfugiés qui était la négation de ces espoirs. J’avais déjà coupé de nombreux liens avec le gauchisme mais là, la rupture est devenue totale.

M. : On a l’impression que de glissements en glissements une bonne partie de ceux qui ont vécu ces expériences autour de MSF sont devenus des libéraux, certains comme Claude Malhuret se déportant même nettement à droite...

R. B. : Il s’agit de plus que de glissements. C’est une sorte de pente naturelle. C’est d’ailleurs pour cela que les tiers-mondistes politiques comme ceux regroupés autour du Monde diplomatique éprouvent une méfiance spontanée envers les humanitaires. De plus, MSF a commencé dans un contexte particulier, celui où le communisme cessait d’incarner un espoir de justice. En France, outre le déclin électoral, cela s’est notamment traduit par le mouvement des « Nouveaux philosophes » et, sans en être partie-prenante, nous nous inscrivions dans cette dynamique qui faisait des droits de l’homme un instrument de combat contre le totalitarisme. À partir de 1978-79, l’orientation de MSF, sous l’impulsion de Malhuret, se dessine à partir de l’action menée dans les camps de réfugiés. En 1979, je suis recruté par MSF pour en devenir le premier médecin permanent. C’est l’époque de l’occupation de l’Afghanistan par l’URSS, des boat people du Vietnam, des guérillas en Amérique centrale, des guerres civiles en Angola, Mozambique, Éthiopie... Ces nouveaux foyers de guerre produisent des déplacements de population, des camps de réfugiés, des famines. J’ai passé mon temps jusqu’en 1984 à parcourir des zones de crises. Les camps de réfugiés que je visitais étaient à 90 % peuplés de gens qui fuyaient des régimes communistes. C’est tout naturellement que nous considérions que l’aide humanitaire était l’enfant des démocraties libérales et nous entendions faire vivre cet héritage.

M. : Pourtant vous êtes un de ceux qui à un moment donné vont interrompre ce glissement pour défendre des options de lutte sociale, sans pour autant revenir, bien sûr, à votre idéologie antérieure

R. B. : Je reste très marqué par la pensée libérale, celle de Aron et d’Arendt, mais je n’ai jamais été un adepte du néo-libéralisme. S’il s’agit de choisir entre capitalisme et communisme, mon choix pour le premier est clair, mais s’il s’agit de raisonner à l’intérieur du capitalisme, les choses sont beaucoup plus complexes. J’avais rompu avec le gauchisme parce que je ne supportais plus la langue des réponses toutes faites mais cette rupture n’entame pas ma conviction que la justice sociale demeure l’enjeu primordial de toute politique.

M. : Y a t-il eu des moments clés dans votre expérience de l’humanitaire à MSF ?

R. B. : Tout d’abord le Cambodge en 1980 : éviction des Khmers rouges, installation d’un pouvoir pro-vietnamien à Phnom Penh. J’y ai vu se pratiquer l’instrumentalisation diplomatique de l’aide humanitaire. Des ONG se sont alors mobilisées pour la reconnaissance du nouveau régime cambodgien au nom de l’efficacité de l’aide. En fait, le régime demandait de l’aide pour les victimes d’une famine inexistante mais à laquelle tout le monde croyait... J’ai compris dans ce contexte comment la détresse et les modes de réponse à cette détresse pouvaient devenir des enjeux diplomatiques et politiques. Cela m’a posé beaucoup de questions, que j’ai alors laissées en suspens parce que le gros de notre travail consistait à l’époque dans des tâches pratiques. Il fallait construire un appareil, un système de collecte de fond, une méthode d’intervention.

M. : N’y a t-il pas le risque dans une ONG qui prend de l’importance que les logiques d’appareil, voire de bureaucratisation, de communication aussi prennent le pas sur les missions initiales ?

R. B. : Bien sûr ! C’est le cas de toute organisation qui a tendance à devenir son propre but. Mais il faut ajouter que sans organisation, l’action demeure insignifiante. La question n’est pas de choisir entre l’institutionnalisation et l’action, mais d’articuler l’un et l’autre en se rappelant qu’une institution, si louable que soient ses buts, n’est pas une valeur mais un outil. J’ai toujours considéré que, si cela s’avérait nécessaire à un moment, on pourrait toujours casser l’instrument MSF, quitte à faire la même chose dans un autre cadre. Nous nous sommes explicitement posés la question au moment de la crise en Éthiopie en 1985, lorsque l’aide humanitaire a été retournée contre ses destinataires, ce qui était encore plus grave que ce qu’on avait vu au Cambodge. Nous sommes alors entrés en conflit avec le gouvernement éthiopien et nombre d’ONG. Notre force dans cette confrontation résidait dans le fait que nous étions prêts à y laisser la peau de MSF. En fait, il n’y a pas eu de conséquences ; aucun gouvernement africain ne nous a mis en cause sur cette question alors qu’ils auraient très bien pu nous expulser, comme les Éthiopiens l’ont fait. Ces expériences du Cambodge, des camps de réfugiés, puis de l’Éthiopie nous ont donné envie d’aller plus loin et c’est l’origine de la création de l’association « Libertés sans frontières ».

M. : Vous quittez la présidence de MSF en 1994, y avait-il de manière non-dite une prise de distance ?

R. B. : Pas du tout, j’avais annoncé mon départ à cette date depuis plusieurs années, j’ai quitté la présidence après douze ans à ce poste. Il n’y avait aucune protestation. D’ailleurs, dix ans plus tard, je suis toujours membre actif de MSF.

M. : Au milieu des années quatre-vingt, on peut dire que l’humanitaire a repris de la vigueur dans les frontières nationales, marquant ainsi l’échec du politique avec, par exemple les « Restos du cœur ». Est-ce qu’il y a eu débat sur ce point parmi vous ?

R. B. : De prime abord, j’étais très sceptique sur la nécessité pour une organisation humanitaire médicale de s’installer en France et je n’étais pas le seul à MSF. Les médecins hospitaliers de notre Conseil d’administration refusaient d’entendre que des malades étaient refusés par des hôpitaux publics pour des raisons financières. J’ai compris ensuite qu’il y avait tout de même de sérieux problèmes et nous avons eu la chance de trouver des médecins qui nous ont proposé une analyse et une forme d’action cohérentes. Pour la première fois nous n’étions plus des intervenants étrangers sur notre terrain d’action. Ce qui était en jeu, pour MSF, c’était de démontrer qu’il y avait des mailles bien trop larges dans le filet social que les pouvoirs publics prétendaient parfaitement adapté. On rencontrait des responsables de la sécurité sociale qui étaient persuadés que l’accès aux soins fonctionnait. Comme nos médecins hospitaliers, ils étaient de bonne foi. Ils ne se rendaient pas compte que des filtres fonctionnaient en amont et que les gens les plus en difficulté ne parvenaient plus jusqu’à eux. Notre principal objectif était de ramener cette réalité dans le champ de vision des décideurs politiques. Cela dit, nous sommes restés dans des limites étroites et notre action sur le terrain national n’a jamais atteint les proportions que, par exemple, Médecins du monde a choisi d’atteindre. Nous voulions garder la bride serrée pour éviter que se constitue une médecine spécialisée dans les rebuts sociaux. Nous avons refusé les financements de la DASS, qui aurait bien voulu reconstituer des dispensaires sociaux travaillant à faible coût, sur le mode associatif du bénévolat et du bricolage. Nous avons cherché le compromis dans cette tension entre le refus de devenir une voiture balai et la volonté de travailler à l’adoption de mesures appropriées. Cela nous a mis en délicatesse avec quelques organisations mais nous a rapproché d’autres, qui avaient pu auparavant nous considérer comme des adversaires.

M. : Comment expliquer ce poids politique considérable pris dans le monde entier en quelques années par les ONG ?

R. B. : Le décollage a eu lieu dans les années quatre-vingt. C’est une période marquée par la dévaluation du mouvement politique par excellence du XXe siècle qui avait été le communisme. La seule figure positive du communisme était devenue le dissident, figure d’ailleurs mise en avant par les mouvements des droits de l’homme. La justice quitte alors le terrain du collectif pour se réaliser dans des actes individuels. C’est une position de repli, qui a pour elle l’immense avantage d’être concrète et d’apporter des gratifications narcissiques. De plus, dans un contexte de prééminence télévisuelle l’image du couple victime – secouriste – s’impose comme une signification évidente. Dés lors que l’image devient dominante, les humanitaires bénéficient en effet d’un fort avantage compétitif. Les médias ne vont pas montrer une rencontre diplomatique sur la faim, ils vont montrer celui qui donne à manger aux affamés. Un blessé n’est plus un objet dont le sort doit être discuté lors de conférences multilatérales, c’est quelqu’un qu’on opère. La télé offre au même moment le problème : des enfants en danger, et la solution : des médecins qui les soignent. Les années quatre-vingt-dix sont venues prolonger cette représentation, même si le paysage s’est brouillé avec la Bosnie, l’instrumentalisation de l’humanitaire... Les États se sont eux aussi engagés dans l’activité secourable et les ONG qui auraient pu marquer le pas ont connu un nouvel essor.

M. : Passons à une autre dimension de votre itinéraire, celle d’historien – cinéaste lorsque vous vous intéressez au cas Eichman en tournant le film Un spécialiste. C’est un peu osé d’aller sur un terrain dont Claude Lanzman se considérait propriétaire...

R. B. : C’est son affaire ! Il y a bien sûr un élément biographique que je ne veux pas ignorer même si ma tendance naturelle serait de le refouler. Je suis né en Israël, de parents juifs polonais qui ont immigré en France dans les années trente et sont partis en Israël en 1948, où mon père a combattu dans les rangs de la Haganah. Comme tous les gamins des années cinquante j’ai été confronté à la présence diffuse de ce passé. Eichman était un nom familier dès l’enfance. Mais je ne m’y intéressais pas plus que cela, j’ai toujours été allergique aux milieux communautaires en général et Israël était bien loin.

M. : Même en 1967 ? C’est tout de même le moment où ça a interpellé tout le monde.

R. B. : Oui, il est vrai que l’angoisse familiale ressentie en 1967 m’a marqué. J’étais même prêt à m’engager. Je dois aussi dire que le sionisme était le seul élément qui me freinait dans mon engagement chez les gauchistes. La gauche prolétarienne était pro-Fatah, ce qui au demeurant était l’une des rares choses sensées que nous ayons dites à l’époque. J’avais du mal, mais j’ai accepté cette position. La rupture avec le gauchisme m’a ramené vers une vision géopolitique du monde. Le sionisme, c’était alors pour moi l’expression de la démocratie au Proche-Orient et les Arabes, y compris les Palestiniens, une dimension du totalitarisme. J’ai fonctionné dans ce schéma pendant quelques années mais à la fin des années quatre-vingt se sont joints plusieurs éléments : le début de la décomposition de l’URSS d’un côté, l’Intifada de l’autre. Après l’arrivée de Gorbatchev, nous ne pouvions plus raisonner de la même manière.

M. : Ce n’est pas ce que disait André Glücksman à ce moment.

R. B. : C’est vrai mais Glücksman est le prototype même de l’intellectuel radical, celui qui n’a jamais rompu avec cette manière de pensée même après avoir changé de côté. Ce qui m’a beaucoup fait évoluer c’est l’Intifada. J’ai reçu un choc et compris tout à coup que les Palestiniens existaient vraiment. Au même moment j’ai fait plus ample connaissance d’un de mes cousins qui est Eyal Sivan, cinéaste documentariste, qui travaillait à ce moment sur Izskhor un film sur l’instrumentalisation de la mémoire en Israël. J’y ai reconnu l’éducation sioniste que j’avais reçue. Cette éducation n’était pas un bourrage de crâne mais le sionisme était pour mes parents comme une évidence. En l’espace d’un an ou deux je suis, si on peut dire, passé de l’autre côté du miroir ; mes croyances anciennes se sont effondrées et j’ai tout repris à nouveaux frais.

M. : Revenons pour le moment au film sur Eichman.

R. B. : D’accord. Il faut alors revenir à l’Ethiopie en 1985, lorsqu’une politique meurtrière de transferts de population a été mise en œuvre avec la participation de l’ONU et de la plupart des ONG de solidarité. C’est le moment où je m’aperçois qu’au nom de l’humanitaire on peut se laisser en toute bonne conscience embarquer dans une stratégie criminelle. C’est dans ce contexte que j’ai lu le livre d’Hanna Arendt Eichman à Jérusalem. Nouveau choc ! Après avoir lu Arendt je refuse cette vision chrétienne du mal comme opposé du bien. Je veux dire que la propension au respect de la hiérarchie et des convenances, les phrases toutes faites sur la neutralité humanitaire et la détresse des innocents, puissants anesthésiques de la conscience, m’apparaissent alors comme les ressorts primordiaux de cette inversion de valeurs. La réflexion d’Arendt sur la responsabilité m’avait permis de comprendre comment nous devenions l’instrument du pouvoir totalitaire éthiopien. J’en ai parlé à Eyal qui, en dépit de son intérêt pour la philo, n’avait jamais entendu parler de Arendt en Israël. Elle n’a été traduite en hébreu qu’après la sortie de notre film en Israël. Dans ce pays on lui en veut parce qu’on considère qu’elle a entaché, par ses commentaires, le grand moment d’affirmation idéologique qu’a été en 1961 le procès Eichmann à Jérusalem. Des années plus tard, à l’occasion d’une recherche dans les archives israéliennes, Eyal s’est trouvé, un peu par hasard, face aux archives vidéo du procès. C’est de là qu’est né le projet d’adapter à l’écran le livre d’Arendt à partir de ces images. C’est au cours de la fabrication du film, au milieu des années 1990, en travaillant avec votre collaborateur Philippe Mesnard, que je me suis aperçu du co-développement de la rhétorique humanitaire et de la rhétorique de mémoire. Le film est sorti en 1999 et c’est donc à cette période que je me suis trouvé mêlé, par ce biais, aux débats sur le conflit israélo-palestinien.

M. : Cela nous amène au débat au sein de la communauté juive en France où le moins qu’on puisse dire est que vous vous faites tirer dessus à boulets rouges. Certains vous qualifient de juif traître, de juif honteux... Apparemment c’est parce que vous êtes de ceux qui ont tenté de porter une autre voix juive en France.

R. B. : Je ne veux pas être une voix juive, mais une voix tout court. En même temps, comme d’autres, je n’accepte pas que le discours favorable à la politique israélienne soit tenu au nom de tous les Juifs de France. En fait, je ne me suis exprimé qu’une seule fois en tant que juif, dans une lettre au Monde rédigée par Daniel Bensaïd que j’ai signée avec une trentaine d’autres personnes. C’est peut être ma petite notoriété qui m’a d’avantage exposé que d’autres signataires. J’ai dû répondre à beaucoup de mises en cause, mais j’assume sereinement cette position. Je n’ai pas de problème d’« identité juive ». Cette filiation se combine avec d’autres éléments qui font par exemple que je n’ai pas une vision juive du nazisme mais une vision politique du totalitarisme. À la limite, même Arendt, pour qui j’ai une grande admiration, m’énerve lorsqu’elle nous enjoint de répondre en tant que Juifs lorsque nous sommes attaqués en tant que Juifs. Je n’admets pas d’avoir nécessairement à me battre sur un terrain délimité par mes ennemis. Je réponds en tant que citoyen, démocrate, juif par ailleurs. Dans ce registre j’ai pris des positions anti-communautaristes qui ne sont pas anti-communautaires. Je ne suis pas effrayé par l’idée de communauté mais par la lecture du monde à partir des communautés.

M. : C’est avec la seconde Intifada que le débat est devenu incandescent. N’est-ce pas dur à vivre ?

R. B. : J’ai le goût de l’action et du débat publics et je m’y suis glissé, mais ce qui m’a surpris c’est de m’être ainsi trouvé dans la poignée des « Juifs professionnels » assignés à débattre par les chaînes de télévision...

M. : C’est aussi la fainéantise de la profession, lorsque quelqu’un a été mis dans une case, il n’en sort plus et on ne cherche personne d’autre surtout si il parle bien devant un micro...

R. B. : Sans doute ! C’est ce qu’ils nomment un « bon client ». Je me retrouve donc au cœur de ce débat alors que je n’estime pas y avoir tant de choses que cela à dire. Il est vrai que c’est parfois dur à vivre et qu’on se sent vulnérable, y compris sur le plan physique, surtout quand on n’est pas dans un appareil militant. Lorsqu’Alexandre Adler m’a désigné comme « traître juif », je n’ai pas relevé, cela m’a fait rire et je me suis seulement dit qu’il était toujours aussi stalinien. C’est le lendemain que Daniel Mermet a relevé cette ineptie dans son émission, ce qui m’a valu de très nombreux témoignages d’amitié.

M. : Le thème le plus développé aujourd’hui par ceux qui vous attaquent est en gros que le vieil antisémitisme étant moins fort, le nouvel antisémitisme est celui qui critique le sionisme, voire qui combat avec force la politique israélienne.

R. B. : L’anti-sionisme est aussi vieux que le sionisme et c’est d’abord un mouvement juif. Si on se met à taxer d’antisémitisme tous les Juifs qui se sont opposés au sionisme avant la Seconde Guerre mondiale, on prend à partie la majorité des intellectuels juifs. On ne peut s’arrêter là car, depuis la création d’Israël, il est vrai que l’anti-sionisme est aussi dans certains cas un masque commode de l’antisémitisme. Mais une fois que l’on a dit cela, il faut aussi considérer à l’inverse que le sionisme peut également être un masque de l’antisémitisme. On le voit très bien aux États-Unis. Mel Gibson est un catholique traditionaliste très proche en fait des évangélistes. Ces derniers sont travaillés par un anti-judaïsme théologique et c’est cet anti-judaïsme théologique qui les conduit à s’aligner sur les sionistes radicaux au nom de la prophétie selon laquelle le rassemblement des Juifs en Palestine serait le prélude à l’accomplissement de la promesse messianique. L’étape suivante, c’est d’ailleurs la disparition des Juifs, ce que les Juifs pro-Bush oublient curieusement. Plus généralement un antisémite conséquent pense que la place des juifs est ailleurs. Il y a trois façons pour se débarrasser des juifs : soit on les massacre, soit on les réduit au silence, soit on les envoie sur « leur » terre. Il existe donc un anti-sionisme antisémite, un pro-sionisme antisémite et évidemment un anti-sionisme non antisémite.

Publié par Mouvements, le 7 mai 2007. http://www.mouvements.info/De-l-instrumentalisation-de-l.html

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auteur Rony Brauman
Ancien président de Médecins sans frontières

Pourquoi ce texte?

Rony Brauman, l’ancien président de Médecins sans frontières, occupe une place originale dans le paysage intellectuel français. Ayant rompu depuis longtemps avec l’extrême gauche, très influencé par Hanna Arendt, se réclamant d’un certain libéralisme politique, il récuse pour autant le néo-libéralisme. Il retrace un itinéraire fait de ruptures mais aussi de davantage de continuité que beaucoup ne le croient. Entretien réalisé par Gilbert Wasserman, paru dans le numéro 33-34 de Mouvements, en mai 2004.

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