articleCritique culturelle, Schmitt, Tocqueville - la revue {Philosophie} n°94Par Céline JouinActualité de la recherche en philosophie politique. Revue des revues : Philosophie Numéro 94 - Été 2007. Compte-Rendu.
Sommaire ERNST TROELTSCH Le dix-neuvième siècle FLORENT GUÉNARD Désir d’égalité et envie. Les passions démocratiques dans De la démocratie en Amérique de Tocqueville BRUNO BERNARDI Guerre, État, état de guerre : quand Schmitt lit Rousseau GRAHAM PRIEST La logique du paradoxe NOTE DE LECTURE Le numéro s’ouvre sur la traduction inédite d’un texte d’Ernst Troeltsch de 1913, « le dix-neuvième siècle », dans lequel le penseur allemand lance la notion de « Kulturkritik », qu’Aurélien Berlan traduit par« critique culturelle » par opposition à la critique sociale. Cette notion assez vague qui caractérise le « tournant du siècle » (1890-1914) a le mérite de se trouver à la racine de courants divers voire antagonistes du XXe siècle, qu’il s’agisse de la « révolution conservatrice », de la pensée de Lukács ou de l’Ecole de Francfort. Le texte comme sa présentation montrent bien que la Kulturkritik se veut plus radicale que la critique sociale : le problème de la civilisation industrielle est posé comme étant culturel avant d’être économique : rétablir la justice n’abolirait pas la « réification ». Ce constat alimentera aussi bien l’autocritique du marxisme que la critique du marxisme par ses adversaires. Dans « Désir d’égalité et envie. Les passions démocratiques dans De la démocratie en Amérique de Toqueville », Florent Guénard analyse un lieu stratégique de la pensée de Tocqueville. Tocqueville est-il démocrate ou critique de la démocratie ? L’amour de l’égalité se renverse-t-il nécessairement en envie, la haine des privilèges prime-t-elle à ce point sur le désir de liberté qu’elle fait préférer à l’homme de la démocratie le despotisme égalitaire au risque de la différence ? Tocqueville dans ce cas serait platonicien. L’auteur conclut l’inverse : loin d’être prises dans des dialectiques irrémédiablement négatives, les passions démocratiques débouchent chez Tocqueville sur un désir de communauté, issu de l’individualisme lui-même, et portent en elles leur mesure propre. La lecture que Carl Schmitt fait de Rousseau dans Le nomos de la terre est l’objet de l’article de Bruno Bernardi. Avec subtilité, celui-ci montre que le juriste allemand méconnaît l’argumentation de Rousseau et ne lui rend pas justice dans son histoire du droit international. Bernardi se demande pourquoi Schmitt traite Rousseau de façon si expéditive et désinvolte et fait de surcroît un contresens de taille sur la célèbre thèse rousseauiste selon laquelle « la guerre est une relation d’Etat à Etat ». Toutes les raisons pour lesquelles Schmitt n’est pas rousseauiste sont développées avec maîtrise. Mais de là à conclure que ces mêmes raisons sont à l’origine du « contresens » de Schmitt sur Rousseau, il y a un pas que l’on n’est pas obligé de franchir. En réalité dans Le nomos de la terre Schmitt traite aussi « mal » Rousseau que Grotius, Hobbes et les autres philosophes et juristes éminents. C’est que son intention n’est pas de décrire fidèlement les systèmes internes des théories classiques, mais de remonter jusqu’aux épistémés, au terrain d’émergence des théories. D’où son attention aux auteurs secondaires, en comparaison de laquelle une « injure » semble faite à Rousseau. Schmitt suit en fait le précepte énoncé par Georg Lukács qu’il admirait tant : pour écrire de la bonne histoire, c’est aux personnages secondaires qu’il faut s’intéresser, non aux grands hommes, sous peine de tomber dans l’anecdote ou dans l’apologie. Publié par Mouvements, le 3 novembre 2007. http://www.mouvements.info/Critique-culturelle-Schmitt.html
Répondre à cet article |
Céline Jouin