articleC’est par les autres que la France doit s’intéresser à elle-mêmePar Rada IvekovicLa France doit se décentrer d’elle-même et repenser ses frontières en s’ouvrant aux Suds.
La dépolitisation, la désémantisation rampante du langage politique n’a rien de réjouissant. Entre N. Sarkozy et S. Royal, la moitié des gens ne savent pas pour qui voter. Peut-être parce qu’il n’y a pas de grande différence entre les deux, parce qu’on n’espère plus que des élections ou que l’exercice formel de la démocratie change quoi que ce soit. Ou, pire, parce qu’on est désabusé et en deçà de toute pensée politique : qu’on sent confusément que depuis la mondialisation, les choses se jouent ailleurs et selon désormais d’autres règles que celles de la république auto satisfaite. On vote parfois pour l’un pour exactement les mêmes raisons que pour l’autre. Ne touchez pas à notre confort. Depuis 1989, il n’y a plus d’alternative laïque au capitalisme. L’étendard des droits humains, de l’égalité de tous, de la justice, est repris par ou attribué à des mouvements religieux ou communautaires. À part, bien sûr, certains altermondialistes (et pas tous). Mais nous sommes loin du compte encore. Les droits humains sont eux-mêmes ethnicisés, par la gauche aussi bien que par la droite. On communautarise les minorités, les femmes et, surtout, les musulmans, quand on n’est pas à leur égard paternaliste. Il est pourtant clair – à qui veut bien le voir — depuis la chute du Mur de Berlin, depuis le télescopage et le rattrapage de la condition post-communiste par la condition post-coloniale, que l’Europe et la France ne pourront pas soutenir le même niveau de vie qu’avant. C’est à cela qu’il faut nous préparer. Les jeunes en France vivent déjà moins bien que leurs parents. Que nous le voulions ou non, que nous nous en sentions responsables ou pas, les parties riches de la planète devront payer pour le développement du Sud et de l’Est. Il vaudrait donc mieux le prévoir, le planifier, y préparer les populations, ne pas se boucher les oreilles. Nous avons tous essuyé quelques échecs historiques, et il vaut mieux en apprendre quelque chose. Notre histoire n’est pas couverte de gloire et ne suffit plus à légitimer et rassembler. La politique nationale aussi bien qu’internationale devrait être en mesure d’accompagner nos échecs historiques pour adoucir le coup. L’échec historique de l’Occident — en cours en dépit du triomphalisme capitaliste — est accompagné par la désémantisation politique. La perte de sens est à l’origine de la nouvelle situation politique internationale ; elle marque l’échec des politiques démocratiques qui autrefois pensaient le bien de la majorité à l’échelle internationale. L’hétérogénéité en politique est réduite au silence ; l’Etat ne cherche pas à traduire, à comprendre les diverses revendications de justice, de droits humains, d’égalité (selon la formule républicaine elle-même), et celui qui les lui adresse est ethnicisé, refoulé, « sans papierisé », traité d’illégal, de terroriste, ce qui légitime la violence. La perte de sens est devenue une technologie du pouvoir courante, une dépolitisation programmée. Depuis 1989, il n’y a plus de souverainetés alternatives et du coup, pas de significations concurrentielles. Il n’y a pas non plus de laïcités alternatives ; en France, il n’y a que la laïcité universalisante, abstraite, républicaine dont l’État a le monopole. Les significations imposées, monosémiques, le prêt-à -penser des politiques préfigurent un Sens absolu. Ainsi les Français et Européens fatigués s’abstiennent de voter. S’annonce un nouveau style totalitaire global profondément soutenu par le maniement de la langue (française ou autre). La pensée qui nous vient des « Suds », des directions excentrées par rapport à nous (et quel que soit le « nous ») et d’autres (post) modernités que celle de l’Occident, nous semble aujourd’hui d’une très grande importance. La leçon des échecs du xxe siècle, c’est que cette pensée devrait compter. Entendons les voix des femmes, celles du Sud, donnons leur une chance car ce pourrait être la seule qui nous reste. Ce serait l’occasion, même par-delà le simple rapport « bilatéral » ou face-à -face tel que « France-Afrique » (toujours réducteur) de nous intéresser aux rapports « Sud-Sud ». Oui, aux rapports entre d’autres que nous, ainsi que transversalement ; réfléchir à notre propre rôle (celui de l’Europe, de la France) dans une nouvelle relation de « médiation » qui serait encore toute à inventer. C’est aussi à travers les rapports Sud-Sud que le Nord (la France) ne peut manquer d’évoluer au passage. Le Sud-Sud passe forcément par nous, en France, en Occident, au Nord, et il faut faire en sorte que le Nord-Nord passe aussi par les Suds ; que les rapports Etats-Unis – France, par exemple, soient informés par, et adéquats aux intérêts des Suds. Cela est pour nous vital. Nicolas Sarkozy a beau « démontrer » que la France n’a pas besoin de l’Afrique. Il a évidemment tort, puisqu’il pense en autarcie nationale (avec un peu de latitude pour quelques relations pragmatiques de grandeurs, en particuliers avec les Etats-Unis, et une ouverture pour les seuls capitaux). Il s’agirait pour nous d’une mise volontaire en situation de médiation et d’un retrait du centre, vital à notre survie en commun avec d’autres, qui serait peut-être la condition de survie de tous. Cependant, la pensée politique française, la république nationale, n’est pas bien placée historiquement pour penser la décentralisation à partir de soi. Si elle arrivait à se donner cette nouvelle tournure, elle pourrait, avec d’autres pays du Nord, être le catalyseur d’une attente qui va non seulement dans les deux sens (« Nord < – > Sud » justement), mais elle pourrait aussi être le médiateur dans les rapports (d’) imaginaires, rapports culturels, conceptuels entre des apparemment « tiers » tels que l’Afrique, l’Europe de l’Est, le Moyen-Orient, l’Asie, l’Amérique latine, etc., où elle serait à la fois un peu plus et un peu moins qu’espace d’échange et pivot – elle y tiendrait un rôle de « médiateur évanouissant » (« vanishing mediator », pour reprendre et élargir le concept d’Étienne Balibar) qui se met lui/elle-même en traduction. Ce serait alors l’inédit nécessaire qui ferait l’originalité de cette entreprise. On n’en voit l’ambition chez aucun candidat. Le plus inquiétant, et les candidats le savent, un tel tournant n’aurait aucune chance dans l’immédiat, auprès de l’électorat. La France profonde et aisée ne voterait pas dans l’intérêt des femmes, des pauvres, du tiers-monde à domicile ou à l’étranger, ne voterait pas pour plus d’impôts avec une meilleure redistribution. Il faut pour cela construire un consensus à long terme : or les sondages, les candidats, sont dans la logique désastreuse de l’immédiat, de l’urgence. J’ai vu les effets de cette politique de l’immédiat en ex-Yougoslavie. Sans patience politique à long terme, et donc sans une autre culture politique, on ne fera rien. Cela requiert un long et pénible apprentissage, celui de renoncer à l’auto-fondation dans et par la domination. Hélas la France n’en a pas l’habitude, les présidents-rois n’en ont pas l’imagination. Non pas que le modèle « concurrent » (celui, dit « communautaire ») soit meilleur : les deux configurations historiques ont bien dévoilé leurs limites dans la mondialisation. Mais il leur reste, à chacun, d’apprendre quelque chose de l’autre. Il s’agirait de privilégier le sens des « Suds » et pour les « Suds » au cÅ“ur de notre hémisphère et (aussi) à partir de nous : tant qu’il y a de l’injustice, de l’inégalité, le sens ne peut être que celui de ceux qu’elles frappent1. Celui du Sud. Nous avons importé le Sud parmi nous par l’histoire coloniale, inutile maintenant de vouloir fermer les frontières. Ces visions des non privilégiés des « Suds », qui ne s’entendent pas dans les discours « normaux », normalisateurs de ceux qui ont oublié leurs privilèges y compris en France, sont, cependant, celles qui nous interrogent. Ce n’est pas le 16e arrondissement qui est l’avenir de la planète, mais Calcutta ou Ciudad Mexico. Nous devons, Nords et Suds, absolument nous laisser interpeller par ces visions qui nous viennent d’une nécessité vitale de pensée2 : un besoin en grande partie perdu au « Nord ». Il y a des lieux où la pensée est toujours une nécessité, c’est-à -dire qu’elle y est la seule ressource restante permettant la survie. Matérialisée aussi dans les déplacements, dans les migrations sans garantie, cette nécessité vitale de pensée traduit non seulement un besoin économique ou celui de la fuite des conflits et guerres (où, par ailleurs, il n’est plus possible, comme souhaité par la Convention de Genève de 1948, de distinguer entre réfugiés économiques et politiques), mais traduit avant tout un besoin politique aigu de citoyenneté ; citoyenneté revue. En leur refusant l’entrée, les permis de séjour, les papiers et enfin la citoyenneté, la France et l’Europe, oubliant les promesses et espérances induites, de même que leur passé colonial, reconfigurent à la baisse et diminuent3 leur propre citoyenneté. Tentons autant que possible de faciliter l’écoute entre les uns et les autres. Ne pensons pas à un bénéfice immédiat et rapide. Ne pensons pas que l’image de quiconque en sortira reluisante. Mettons-nous ainsi à disposition, essayons de changer de perspective, favorisons le passage par les Suds. Cela ne manquera pas, en soi, de contribuer à un renouveau, à la « tropicalisation4 » de nos contrées. Ces transformations sont désormais souhaitables. Nos candidats sont frileux à cet égard. Engageons-nous modestement dans un peu de médiation « Suds-Suds », car s’y jouent toute sorte d’enjeux épistémologiques et politiques. Le « médiateur évanouissant » doit se proposer à la traduction, se mettre à disposition. C’est désormais par les autres que nous devrions nous intéresser à nous, et sans calcul. Ce n’est pas une question éthique ou un impératif moral (bien que cela puisse l’être, mais c’est secondaire), c’est surtout un impératif politique. Publié par Mouvements, le 13 mars 2007. http://www.mouvements.info/C-est-par-les-autres-que-la-France.html
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Rada Ivekovic