Mouvements Recherche par lieu

Mouvements

Balades a trois, Doisneau, Prévert et Pozner

  • Réduire la police
  • Agrandir la police
  • Imprimer l'article
  • Envoyer par Mail
  • Réagir à l'article
  • Écrire à l'auteur
Par

Á propos du livre Robert Doisneau, comme un barbare... d’André Pozner, Éditions LUX, septembre 2012

http://www.luxediteur.com/content/r....

Le titre surprend car, selon le témoignage de son auteur l’allusion aux barbares par le photographe est plus nettement négative. Croyons en malgré tout André Pozner dans sa définition amicale : « Barbare, avec un air de ne pas y toucher. Barbare mais à l’abri de son miroir aux alouettes. Barbare et il prônait la désobéissance comme de juste… à l’égard des occupants nazis - faiseur de faux papiers - ou du patron d’usine- pilleur de temps à la pointeuse - ou du rédacteur en chef- détourneur de prises de vues. Barbare, voleur d’images. Il m’avait dit : quand on vous intime : "Circulez, rien à voir" c’est là qu’il faut s‘arrêter ! ». Ce qui rappelle une autre réflexion : « C’est quand il n’y a pas grand monde qu’il y a grand-chose »…. Dans cette énumération, plusieurs traits essentiels : alliés à une modestie qui, mal-gré la gloire finale, ne se démentira pas, une extraordinaire liberté, le refus du confor-misme. Doisneau ne photographie pas ce qu’on attend de lui : la baie de Rio par exemple, mais les quartiers déshérités, les pauvres : voir la superbe photo des enfants, laitière en main, comme écrasés par les immeubles sans âme, (p. 121) ; la banlieue aussi où il est né et dont il découvre avec stupeur sur le tard que les charmes ont été engloutis par le béton et les autoroutes.

« [les patrons de presse] estiment savoir ce que demande le public… moi je m’en fous de la baie de Rio… Qu’on m’apporte le rêve avec la baie de Rio, parfait, on peut m’en décorer une assiette. Mais si je trouve que le coucher de soleil sur Kremlin-Bicêtre est merveilleux en descendant de Villejuif et que je le montre aux gens, c’est mieux et plus intéressant pour le type qui vit dans ce décor à part son petit mois de vacances. » Ce livre est un itinéraire de flâneries, en compagnie de Prévert pour le premier tiers – une série de photos, un peu frustrante du point de vue de la définition des reproductions, restituant la poésie de ces ballades dans Paris et de leur dimension très humaine, chaleureuse, à une époque où n’existaient ni les portables ni Internet, où seules comptaient les rencontres… comme celles des petits commerçants avec lesquels poètes et artistes entretenaient des amitiés quotidiennes. L’art et la célébrité y restaient clandestins, dans une recherche d’égalité qui annonce le fabuleux Mai 68 auquel Pozner rend hommage tout au long de ce livre. Se créent à cette époque toutes sortes d’entreprises artistiques hors normes, comme l’agence photographique Viva : : « C’était une agence photo créée depuis peu dans le fil du doux rasoir de mai 1968. J’y comptais pas mal d’amis, notamment Guy le Querrec, un voisin du quartier Buci, au coin de la rue Maz. et du marchand d’oranges… Viva c’était l’un des groupes imagiers les plus vifs, les plus sincères. Et je partageais avec eux le point de vue si bien exprimé par Doisneau sur »cette merveilleuse société où nous sommes censés vivre ».

Dans l’esprit de 1968 et de l’un de ses slogans : « soyons réalistes, faisons l’impossible ! » se situe aussi la « carrière » de Doisneau, nullement sorti d’une école prestigieuse, ouvrier venu à l’art par hasard. Tout comme Prévert le photographe est un philosophe - et tous leurs compères, dont Pozner, sont des « touche à tout de génie » - ce qui n’est plus du tout à la mode. De même que Prévert refuse de se voir réduit à l’écriture, Doisneau ne se sent nul-lement obligé de photographier et se balade volontiers sans appareil, s’arrêtant parfois pour prendre un cliché fictif. C’est l’envie et l’acte auquel elle pousse qui compte…

Cette liberté dans leur travail autorise celle du jugement sur celui des autres. Le photographe n’apprécie guère l’écrasement de l’image par les commentaires : « L’un des premiers en France qui a eu conscience de çà c’est Henri-Cartier Bresson. Il a pris ce problème très au sérieux. Personnellement je m’en suis foutu et c’est grave. Comment empêcher qu’on ne fasse dire à une image par des mots autre chose que ce que tu voulais y mettre ? Les gens de verbe savent admirablement expliquer. Celui qui fait des images est un peu l’innocent au milieu de tous ces savants. Il ne sait pas se défendre. Si la chose imprimée existe encore pour quelques années, il faudrait que les photographes exigent un contrôle sur les légendes qui accompagnent leurs photos ». Cette méfiance à l’égard des écrivains patentés et des commentateurs, Doisneau l’éprouve, comme Prévert, pour les intellectuels en général : « [Prévert] n’était pas un homme de cabinet, je veux dire de ces gens qui sont les combattants du savoir, qui brandissent leur Sorbonne. Je m’entends toujours mieux avec les intellectuels qui ont d’abord vécu avant d’écrire. Ceux qui ont écrit parce qu’ils étaient culturés sont méprisants pour ceux qui s’émerveillent à chaque tournant de rue. » C’est que le photographe comme le poète transforment par leur regard et leur ima-ginaire les scènes les plus humbles. Cette conception de l’art que partage Pozner est à l’opposé de la domination, de la concurrence, de la consommation, de tout ce qui caractérise(une nouvelle barbarie !) la société moderne : « Cette fausse acquisition de puissance, sous forme d’un appareil qui coûte près d’un million de francs est ridicule. La publicité est ainsi orientée : vous allez acquérir la puissance ».

Un livre sympathique de témoignage et de compagnonnage, tel que l’aurait aimé Doisneau, sans prétention intellectuelle ni littéraire, et qui a le mérite de nous réorienter, avec un œil neuf, une sensibilité complice, vers les chefs-d’œuvre du photographe.

Publié par Mouvements, le 22 novembre 2012. http://www.mouvements.info/Balades-a-trois-Doisneau-Prevert.html

Répondre à cet article

auteur Marie-Claire Calmus
Marie-Claire Calmus est écrivaine et membre du comité de rédaction de la revue Mouvements, elle a fait paraître en 2008 Chroniques de la Flèche d’Or aux éditions Rafael de Surtis. Chez le même éditeur, on pourra lire son essai écrit en mai 68, Ouvrir la Cage-De l’Aliénation.