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Avec le repli identitaire, la crispation autoritaire

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En omettant de parler de l’Europe, les candidats à la présidentielle deviennent néo-conservateurs.

D’abord, rappelons les débats qui ont passionné les Français depuis cinq ans et qui ont précédé la campagne présidentielle : la Constitution européenne, la candidature turque à l’entrée dans l’Union européenne, le voile, les émeutes de banlieues. La question turque est particulièrement significative parce qu’elle a joué un rôle de catalyseur et déclenché un débat dans la société sur l’identité européenne. Auparavant, l’Europe était un sujet de désaccords entre eurocrates. Mais plus la Turquie est devenue éligible, plus le débat a glissé de la question de l’Union européenne à celle de l’identité européenne. C’est alors devenue l’affaire de l’opinion publique. Une question intérieure, articulée en deux temps : 1) Où s’arrêtent les frontières de l’Europe ? « Si on prend les Turcs, pourquoi pas les Russes ou les Marocains… ». C’est la lecture géographique. 2) Ne va-t-on pas perdre notre spécificité ? C’est la lecture civilisationnelle.

Le mot de « civilisation », depuis si longtemps chassé des sciences sociales, est revenu par la porte de la politique, réintroduit par Valéry Giscard d’Estaing en faible écho aux thèses de Samuel Huntington. Aux xixe et xxe siècles, la civilisation au sens européen, et surtout au sens français portait une promesse universelle. Aujourd’hui, quand on parle de la différence civilisationnelle de l’Europe, on parle de valeurs religieuses, de la différence culturelle. L’équation entre l’Europe et la chrétienté était tacite. La candidature turque l’a rendu explicite. François Bayrou a pu justifier son opposition à l’entrée de la Turquie en Europe par ces termes : « on a besoin de l’autre pour se définir ». Pour lui, comme pour d’autres dirigeants européens et intellectuels, accepter la Turquie revient à effacer la mémoire de la victoire contre l’Empire ottoman. Le Turc, c’est l’ennemi historique ; le musulman, l’autre. Cette idée a fait son chemin dans l’agenda public. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy affirme que « l’Europe doit être civilisationnelle ».

Or,qu’est-ce que l’idée européenne ? Une manière de transgresser l’identité nationale, de la dépasser. C’est une projection dans un espace mental imaginaire : une nouvelle définition de la citoyenneté et de l’appartenance. C’est un projet avant d’être une identité. On se projette dans l’avenir à partir de ce qui nous constitue, de notre héritage, mais cela demande le dépassement de notre identité. Ce qui se joue aujourd’hui autour de l’Europe, c’est donc le rapport à l’autre. C’est précisément là où le bât blesse dans la société française. Cette campagne présidentielle est contenue dans un espace clos, replié sur lui-même. La France a classé le dossier turc, l’a archivé et l’a oublié.

Le même phénomène s’est produit avec « la question du voile » : après avoir pensé que cela ne concernait que les pays à majorité musulmane, la France l’a inscrite de manière indélébile dans la conscience publique. Et dans la loi. C’est désormais considéré comme un problème réglé, un dossier classé et archivé. On pourrait conduire la même analyse pour la révolte des banlieues. Aujourd’hui, la France trace des frontières entre elle et « l’autre » : le musulman de l’extérieur, la « jeune fille voilée », la figure de l’émeutier.

Quand on établit un rapport à l’autre par le tracé d’une frontière et l’affirmation d’une identité, on renforce l’autorité. Il n’y a pas d’espace intermédiaire, pas d’espace de négociation, plus d’ambivalence. La Turquie représente l’entre deux, l’ambivalence. Le discours de N. Sarkozy répond à cela : il n’en veut pas en Europe. C’est complexe : il tranche. Toute fixité identitaire est autoritaire car fondée sur l’exclusion de l’autre. Et je ne parle pas ici le langage du multiculturalisme : il ne s’agit pas de reconnaître l’autre, il s’agit de se transformer dans le miroir des autres. Sans cela, il n’y a pas de projet européen.

La première condition à cette ouverture à l’autre, à ce rôle de passeur, c’est accepter d’être impopulaire. Créer des espaces publics en tension avec l’opinion publique. La campagne présidentielle est plate parce que c’est un catalogue dont les pages ont été tournées et refermées. Rien de neuf. Si ce n’est la personnalité et la performance des candidats Sarkozy et Royal qui recomposent les notions d’identité et d’autorité. Nouveauté du candidat de l’UMP, qui préfigure la sortie de la république : par ses propositions plus libérales et plus réformistes, mais aussi par sa manière de parler qui n’est pas celle d’un homme d’Etat républicain (racaille, tutoiement…), jusque dans sa manière de s’asseoir : il ne semble jamais posé. On dirait qu’il est toujours sur ressort, comme un nouvel arrivé. Par ce style, il fait la promesse à certains qu’il peut être une porte de sortie de la république étatiste paralysée. Il enrobe son discours d’autorité, qui n’est pas l’expression d’une autorité républicaine.

Le cas Ségolène Royal est encore plus intéressant. Ce n’est pas le modèle Thatcher, la dame de fer, qui était aussi une femme « publique », occultant complètement sa vie privée. Ségolène Royal amène la mère dans la sphère publique, par sa personnalité mais aussi sa manière de faire de la politique : l’autre, l’étranger, l’islam, l’immigration… elle reformule les questions en répondant : « en tant que mère, j’ai besoin d’espérer le mieux pour les enfants de banlieue ». L’identité et l’autorité s’incarnent physiquement en elle. Elle ressemble à la France provinciale, profonde, naturelle. Si elle faisait trop parisienne, on lui reprocherait d’être trop superficielle. Mais comme c’est une femme, peut-être a-t-elle besoin d’en faire plus pour incarner l’autorité : corps statique, parler très calme. Elle marche lentement comme si elle était là depuis très longtemps. Comme candidate femme, elle est obligée de recomposer entre féminité et autorité. Sa manière de le faire, reflète également les exigences comme les intolérances de notre société actuelle.

Les voix qu’on entend le plus dans les débats publics sont celles qui prennent partie d’un côté contre un autre. Aujourd’hui il est difficile de faire passer les zones grises, l’entre deux. Or les zones grises exigent la curiosité et la joie de ne pas savoir. C’est angoissant, ça demande de l’analyse, au lieu de mettre en avant les sentiments et les convictions. Pourtant, il y a des enchevêtrements qui exigent un double regard. Il faut pour cela plus que de la subtilité : de l’impureté, une ambivalence. Une capacité à se déplacer des deux côtés en même temps. Parce qu’il y a moins de frontière entre la gauche et la droite, les hommes et les femmes, l’islam et l’Europe, se renforce l’envie de dresser les frontières. Parce qu’on est en train de perdre les repères de hiérarchie, d’autorité, les néo-conservateurs veulent en retracer. Ils « altérisent » l’autre, veulent que tout le monde soit chez soi. Aujourd’hui, en mettant en avant l’identité et l’autorité, n’est-on pas dans le néo-conservatisme à la française ? On veut garder le statu quo tout en faisant une promesse de changement. Seul, le projet européen pourra nous aider à sortir de l’impasse des frontières identitaires et nationales.

Publié par Mouvements, le 13 mars 2007. http://www.mouvements.info/Avec-le-repli-identitaire-la.html

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auteur Nilufer Gole
Sociologue, directrice d’études à l’EHESS. Ses travaux sont consacrés à l’étude de nouvelles configurations entre la modernité et l’Islam, en particulier à l’émergence de nouvelles figures musulmanes dans l’espace public, dans une perspective comparative. Elle a notamment publié : Musulmanes et Modernes. Voile et Civilisation en Turquie (Paris, La Découverte, 1993 / rééd. mai 2003), Interpénétrations. L’Islam et l’Europe (Paris, Galaade Editions, 2005).