articleAttac : le tournant écolo ? entretien avec Geneviève AzamPar Nicolas HaeringerFondée en 1998, Attac s’est donné pour objectif de « désarmer les marchés ». Plus de dix ans après, l’association, qui entend articuler éducation populaire et action n’a pas délaissé son travail des ressorts du néolibéralisme, et poursuit ses campagnes pour la taxation des transactions financières, contre les « plans de relance » et de soutien aux économies les plus touchées par la crise. Mais Attac s’est très largement ouverte aux questions environnementales et climatiques, qu’elle ne cesse de relier aux questions sociales et économiques. Dans cet entretien, Geneviève Azam revient sur ce « tournant écolo » dont elle est l’une des initiatrices.
Mouvements : Les mouvements Attac européens ont été très actifs dans les mobilisations autour du sommet de Copenhague sur le changement climatique. En France, l’association a participé à l’animation de la coalition « Urgence climatique, justice sociale ». Dans les débats de son Conseil scientifique, comme dans la préparation de son Université d’été 2010, on ne peut que remarquer l’importance prise par les questions environnementales et par le lien qu’elles entretiennent avec les questions sociales. C’est finalement assez nouveau dans l’association, qui, au cours de ses premières années, ne s’est pas distinguée par son attrait pour l’écologie. Pouvez-vous nous raconter comment Attac s’est ouverte à ces préoccupations ? Quelles ont été les étapes, les débats, les éventuels conflits ? Geneviève Azam [1] : Attac a été fondée en 1998 avec comme emblème les taxes sur les transactions financières. Plus généralement, il s’agissait de résister au néolibéralisme, à la pensée « unique », celle qui voudrait assigner les sociétés et les individus à s’en remettre à la loi économique et à sa rationalité, au « libre » marché. Il est vrai que dans son expression publique, ce sont surtout les désastres économiques et sociaux provoqués par la finance globale, par le libre-échange, par la puissance des multinationales, qui ont été mis en avant et qui ont identifié Attac. Les effets de cette domination de l’économie sur les écosystèmes, sans être ignorés, ne faisaient pas partie des « fondamentaux » d’Attac. Pour autant, Attac a regroupé dès sa création des sensibilités écologistes, comme l’atteste la participation à ses instances (Conseil d’administration, Collège des fondateurs ou Conseil scientifique) de personnalités qui, sans être nécessairement écologistes, intégraient ce questionnement dans leurs réflexions. Je pense notamment à René Passet, ancien président du Conseil scientifique, ou Jean-Marie Harribey, ancien co-président du Conseil d’administration, Susan George, José Bové, Jacques Testart, Jean Chesneaux, Fabrice Flipo et bien d’autres encore. Mais cela n’apparaissait pas dans Attac comme une question à part entière. M. : Que les débats aient été intenses dans les instances nationales d’Attac ne surprend pas vraiment : le Collège des fondateurs, qui regroupe des organisations environnementales et des syndicats (Sud, la FSU, mais aussi la CGT) était une forme de mise en abîme organisationnelle de ces débats. Mais qu’en était-il du côté des comités locaux ? Ils donnaient l’impression d’être plus ouverts à ces questionnements… G. A. : C’est vrai. Les comités locaux étaient depuis longtemps investis dans les luttes qui permettaient d’articuler la question sociale et la question environnementale, en particulier sur les OGM. La lutte contre les OGM et plus généralement contre les brevets sur le vivant a été, je pense, cruciale dans l’évolution de l’association. Elle a permis de renforcer les liens avec la Confédération paysanne (membre fondateur d’Attac), et, ainsi de poser la question de l’agriculture productiviste et plus globalement de la technoscience. Mais sur les OGM, les débats ont été denses, parfois conflictuels – notamment concernant le rapport à la science, au progrès scientifique et le rôle et la place des citoyens. Je me souviens de débats au sein du Conseil d’administration pour savoir si on autorisait François Dufour, alors vice-président d’Attac (2003-2006) à porter un autocollant Attac quand il allait faire un fauchage en plein champ ! Pour les formes de lutte, le passage des fauchages clandestins au fauchage revendiqué par les faucheurs volontaires, au titre de la désobéissance civile, a fait débat. Il a été de fait tranché par l’engagement de nombreux militants d’Attac dans cette forme d’expression et l’association a soutenu les militants devant les tribunaux. Le mouvement altermondialiste se caractérise aussi par l’émergence de nouvelles formes de résistance, fondées sur la non-violence et la désobéissance. Les luttes sur l’eau, pour sa reconnaissance comme bien commun, dans lesquelles de nombreux militants sont engagés, ont permis aussi de faire le lien. M. : Sur le nucléaire civil, les débats ont également été longs. Certains fondateurs, la CGT entre autres, étant activement pronucléaires… G. A. : C’est seulement lors de notre dernière Assemblée générale, que nous avons voté un principe d’abandon progressif du nucléaire. La motion mise au vote a recueilli plus de 80 % des suffrages des adhérents. Pour ne pas réduire cette question au « pour ou contre », je voudrais ajouter que de nombreux débats ont eu lieu dans l’association sur les choix énergétiques et la nécessaire réduction de la demande, avec notamment la participation de Benjamin Dessus de Global Chance. Attac est aussi un lieu qui permet les confrontations et je pense qu’elle a par exemple beaucoup contribué à sortir le débat des OGM des cercles pour qui ce combat était évident au départ. Je crois pouvoir dire (ou espérer) que c’est ou ce sera la même chose pour le nucléaire. Les résistances vis-à -vis des multinationales, ici Areva et quelques autres, l’accaparement privé des ressources énergétiques et la libéralisation des marchés, les dénis de démocratie (pour la construction de l’EPR), les incidents à répétition et l’insécurité dans les centrales sont des fils qui conduisent à une réflexion sur le nucléaire en tant que tel et sur le modèle de société qu’il contient. De nombreux comités locaux étaient déjà acquis à la lutte contre le nucléaire civil, et prenaient part à des collectifs locaux, à des manifestations contre la construction de centrales, etc. M. : Arrive alors le Grenelle de l’environnement. Au départ, il y avait de quoi être méfiant : le Grenelle n’était pas tant un processus visant à prendre en charge la question du réchauffement climatique dans une dynamique associant élus, experts, et société civile. Il s’agissait plutôt, pour le gouvernement, de coopter certaines organisations, comme étant légitimes pour traiter d’écologie, bref, de réorganiser en profondeur le champ de l’écologie politique. Ainsi s’explique, entre autres, l’exclusion des mouvements antinucléaires. Mais les associations environnementales ont résisté à ces tentatives, et le manque de volonté politique du gouvernement a fait le reste. Au final, le Grenelle a ouvert des opportunités, et permis la rencontre entre des organisations qui travaillaient jusqu’alors assez peu ensemble. Attac a joué un rôle important, se situant au carrefour du Grenelle officiel (certains membres du Conseil Scientifique étant auditionnés dans le cadre de ses différents groupes de travail), Grenelle alternatif, et contre-Grenelle (auquel vous avez participé). G. A. : Indéniablement, indépendamment des piteux résultats, le Grenelle a donné plus d’ampleur à ce que nous avions initié dans Attac, notamment au sein du groupe « Écologie et société ». Il a permis, dans sa préparation, de créer des liens entre des mouvements sociaux « classiques » et des mouvements plus « écolos ». Attac n’a pas pris part en tant que telle à l’organisation du premier contre-Grenelle, à Lyon en 2007, par les animateurs du journal la Décroissance. J’y étais invitée et j’ai parlé au nom d’Attac. J’ai toujours défendu, au sein d’Attac, l’idée que nous devions nous approprier le débat sur la décroissance, ne pas considérer que c’était une question taboue, nulle et non avenue. En revanche Attac était très impliquée dans le « Grenelle alternatif », qui faisait en quelque sorte suite au séminaire que nous avions organisé précédemment, dans la mesure où nous avions décidé de maintenir sa structure organisatrice, notamment durant le Grenelle, pour produire des communiqués, des analyses, etc. Nous avons donc pu avoir une expression beaucoup plus explicite, dans les différentes instances de l’association, et au cours de ses universités d’été, sur les liens entre écologie et société. Nous avons renforcé nos liens avec les Amis de la Terre, association fondatrice d’Attac. Dans les comités locaux, les animateurs se sont saisis de nouveaux enjeux, les transports notamment, avec les contributions de Philippe Muhlstein qui co-animait le groupe « écologie-société ». M. : Comment les débats ont-ils évolué ? G. A. : Comme pour le nucléaire, nous avons voulu éviter le duel « croissance/décroissance », d’autant que certaines réticences ne tiennent pas à des problèmes de fond mais au terme employé. Sans cela, nous serions restés pris dans des clivages difficilement dépassables. Mais surtout, le débat a évolué grâce à des militants qui se sont réclamés de la décroissance – et ce d’autant plus que, du côté des défenseurs de la décroissance, les débats publics ont permis de préciser des points en débat : la décroissance n’est pas la récession, la décroissance ne signifie pas « décroissance de tout et partout », la décroissance n’est pas la croissance inversée, la décroissance est un projet de société. Le débat aurait pu tourner rapidement au dialogue de sourds, entre ceux qui réduisaient la décroissance à une injonction à faire décroître, au plus vite, toutes les productions, sans soucis pour les conséquences sociales (sur l’emploi, par exemple), et ceux qui défendaient l’idée que la décroissance était avant tout un outil pour renverser le paradigme productiviste. M. : Quelles sont les échéances qui suivent le Grenelle ? Au niveau international, la Cop 13 de Bali (13ème conférence des parties de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique) a permis de jeter les bases du « mouvement pour la justice climatique », qui jouera un rôle clef dans le succès des mobilisations autour de la Cop 15, à Copenhague, en décembre 2009. G. A. : Surtout, nous avons fait le lien entre les différentes commissions de l’association. Ainsi, le groupe « Écologie et société » a-t-il bénéficié des travaux menés dans le cadre de la commission internationale. C’est par ce biais que nous avons pu faire le lien entre les mouvements environnementaux et le mouvement altermondialiste. À l’époque, avec Jean Chesnaux, nous avions rédigé un texte sur les insuffisances de la Charte des principes du Forum social mondial sur les questions environnementales, qui y figurent certes, mais de manière très générale [3]. Dans le même temps, les luttes pour l’eau comme bien commun, contre les OGM, les brevets sur le vivant et la bio-piraterie, et plus généralement sur les questions liées à l’agriculture paysanne et l’accès à la terre, au libre-échange, ont été dès le départ une part fondamentale du mouvement altermondialiste. M. : Dans la construction de ce mouvement, le G8 qui précède Bali, à Heiligendam (Allemagne, été 2007) semble être un moment crucial : d’un côté, le contre-sommet a été perçu comme un succès, après le « traumatisme » du G8 de Gleaneagles (2007, en Écosse, au cours duquel d’importantes ONG avaient appelé à manifester « pour » le G8, lui demandant de prendre la mesure du défi de la lutte pour l’éradication de la pauvreté, lui reconnaissant ainsi implicitement sa légitimité – à l’inverse de tous les mots d’ordres des précédents contre-sommets) ; mais, dans le même temps, les pays membres du G8 ont profité d’Heiligendam pour accroître leur légitimité, s’engageant à tout faire pour résoudre la crise climatique et « sauver la planète ». Heiligendam a donc été un basculement, pour de nombreux mouvements, qui ont décidé de se saisir plus activement des enjeux liés aux négociations menées dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique. G. A. : C’est vrai. Cela correspond aussi, dans Attac, au travail réalisé sur les institutions internationales. Si nous nous sommes autant intéressés au climat, c’est aussi pour cela, par l’entrée « Onu ». L’Onu est en effet le seul cadre dans lequel les régulations internationales doivent se faire, se discuter, s’élaborer. Bien sûr, l’Onu doit être réformée, et en profondeur. Mais c’est, à nos yeux, malgré tout, la seule institution internationale légitime, contrairement au G8 ou au G20, ou encore à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international ou à l’Organisation mondiale du commerce, autant d’institutions qui ont été et sont au cÅ“ur des combats d’Attac. Les négociations climatiques et le mouvement pour la justice environnementale posent de fait l’urgence de la transformation de l’Onu, comme le montre le sommet des peuples organisé à Cochabamba pour répondre à l’échec de la conférence de Copenhague. M. : On note d’ailleurs une évolution assez nette des fondateurs d’ATttac, notamment des syndicats, sur ces questions : la FSU et Sud ont par exemple récemment organisé un colloque passionnant sur les défis que pose aux syndicats la lutte contre le changement climatique. Même si, dans le même temps, la CGT donne l’impression de prendre ses distances par rapport au mouvement altermondialiste, préférant se recentrer sur la question de la défense de l’emploi dans l’espace national. D’une manière plus générale, le mouvement syndical (français, européen et mondial) était assez peu présent à Copenhague – même si la FSU et Solidaires y avaient envoyé une dizaine de représentants. G. A. : Les choses ne bougent pas seulement du côté de Solidaires ou de la FSU. Nous préparons un nouveau colloque, co-organisé dans le même esprit que celui de 2007. Il portera sur le thème de la relocalisation et de la reconversion des activités. Il se tiendra en octobre à Paris. La CGT est présente et la CFDT devrait s’y joindre. Cela nous paraît très important car le bilan très positif que nous faisons de la formidable mobilisation de Copenhague, aussi bien des débats, de la manifestation et des formes de luttes, est tempéré par la présence très faible du mouvement syndical. M. : Si on regarde en arrière, Attac a énormément évolué. Créée autour des questions financières – et de la taxation des transactions – elle s’est très largement ouverte à de nouvelles questions. On peut faire un constat similaire pour l’ensemble de la dynamique altermondialiste. En parallèle, la crise économique et financière valide (en même temps qu’elle banalise) les propositions d’Attac, ou celles issues des forums sociaux. G. A. : C’est pour cela qu’il est fondamental que le mouvement altermondialiste continue à se saisir de l’ensemble de ces questions. Il a très largement contribué à faire prendre conscience que la crise n’est pas réductible à une simple crise économique et financière – cette crise étant en réalité une crise de la domination de l’économie, plus qu’une crise économique. Bien sûr, des transformations de l’économie et de la finance sont indispensables, mais elles ne suffiront pas. La crise écologique montre les limites du système. Le capitalisme financier n’est pas seul en cause : plus généralement, le problème est à rechercher du côté d’un système fondé sur l’expansion infinie, ainsi que sur la prédation des ressources, humaines et naturelles, sur la domination conjointe des humains et de la Terre. M. : C’est d’ailleurs là l’un des apports du mouvement altermondialiste, que de montrer le lien entre les questions sociales et environnementales. Dans les pays « du Sud », ce lien est évident – à tel point qu’il est étrange de distinguer « social » et « environnemental » : les luttes pour l’accès à l’eau ou à la terre, les luttes contre les grandes infrastructures comme les barrages, etc. sont des luttes sociales et environnementales. Là où en France, et plus généralement, dans les pays du Nord, ce lien doit être construit. G. A. : La survie y passe par la défense des milieux de vie. Le capitalisme, en se globalisant, a accéléré la dégradation de ces milieux à un point tel que le lien est direct. M. : Mais c’est un processus assez complexe. On le voit dans les débats actuels, dans Attac ou ailleurs, autour des revendications indigènes sur le « vivir bien » et la « pachamama » (Terre-Mère) : les mouvements ont du mal à les appréhender de manière politique, à sortir de leur religiosité apparente, que ce soit pour les critiquer (et on retombe dans un débat très similaire à celui sur la laïcité) ou pour les endosser (quitte à donner dans une sorte de « pachamamisme » illuminé)… G. A. : J’apprécie beaucoup ce que dit Pablo Solon, représentant de la Bolivie à l’Onu, à ce propos : il explique que les mouvements indigènes n’ont jamais demandé aux pays occidentaux d’adopter la culture de la « pachamama » ! Nous avons à nous départir d’une conception de l’universel qui consisterait à imposer telle ou telle culture, la nôtre si possible. Ce qu’ils demandent, c’est simplement d’accepter que l’invocation de la Terre-Mère, qui renvoie à une cosmogonie qui nous est étrangère, dit aussi ce que les recherches scientifiques mettent en évidence, à savoir la complexité des interrelations entre les activités humaines et la biosphère. C’est tout ce qui est requis. Et peut-être devrions-nous songer aux multiples apports des cultures « primitives » dans la culture moderne, je pense à l’art de la première moitié du XXe siècle, celui de Picasso et d’autres, qui n’était pas une injonction à adopter telle ou telle coutume ou représentation, mais qui manifestaient l’importance des bouleversements venus d’ailleurs pour comprendre la condition humaine. Une culture unique et auto-centrée est mortifère. Quant au débat sur la laïcité, pour pouvoir être tenu, encore faudrait-il que nous voyions que le désenchantement du monde propre à l’esprit occidental a tenu d’un acte de foi dans le progrès et la technique et non d’une autonomie des individus et des sociétés. M. : Dans votre livre Le temps du monde fini [4], vous dîtes clairement que l’échec de la modernité n’est pas uniquement celui du capitalisme, mais qu’il concerne tout autant les projets révolutionnaires… G. A. : Oui, mais cela ne signifie pas qu’il faille pour autant abandonner toute utopie concrète. On voit émerger partout dans le monde des luttes et des expériences qui ne reprennent pas l’idée de l’émancipation de manière abstraite et différée ou l’attente de la crise finale, mais qui s’affrontent au paradigme dominant et inventent des chemins de sortie, avec des luttes qui disent autre chose que la misère et la déploration, que l’aliénation généralisée. Elles ne sont pas anecdotiques dès lors que le regard s’attache au monde vécu.
À force de réduire ce qui lui était extérieur, le système s’effondre sur lui-même. Bien sûr il peut encore se nourrir de son effondrement et de la crise. Mais sa légitimité est atteinte. La crise alimentaire a joué un rôle clé. Elle a été dévastatrice car elle a ruiné l’idéal productiviste, qui trouve toujours sa raison dans l’accès à la nourriture, aux soins, bref au bien-être. Elle a aussi aidé au refus des agrocarburants. Le système arrive à des limites politiques, sociales et écologiques qui sont évidentes, elles ne sont plus seulement théoriques. Les milliards consacrés au renflouement des banques et de leurs actionnaires pendant qu’on demande aux populations de passer à la diète parlent d’eux-mêmes. M. : Nous devons en retour changer nos revendications – à Copenhague, Michael Hart expliquait ainsi que le slogan des manifestations (« there is no planet B ») entrait en contradiction avec le slogan de Seattle (« we want everything for everyone »). On pourrait même ajouter que, dans une perspective de changement climatique, l’idée qu’« un autre monde est possible » pose problème si elle n’est pas assortie d’un certain nombre de réserves. G. A. : Oui, un autre monde ne sera possible qu’à la condition d’admettre que nous sommes sur une Terre finie, qu’une autre planète n’est, elle, pas possible. « Le temps du monde fini commence » écrivait Paul Valéry en 1931 ! Comme le dit Annie Le Brun dans son dernier livre, il aura fallu près d’un siècle pour percevoir la globalité de la crise. C’est à partir de cette conscience que d’autres mondes vivables seront possibles, deviendront possibles. Le slogan « Un autre monde est possible » (ou plutôt « d’autres mondes sont possibles ») ne doit pas être lu comme un avenir « nécessaire » en regard des lois de l’histoire, qui, animées des forces du progrès feraient surgir le bien à partir du mal. Il est une invitation à faire le pas de côté, à dire non, et à réinventer un monde commun. M. : On retrouve là une spécificité propre à Attac. Par construction, Attac, et notamment son Conseil scientifique, est marqué par un rapport particulier à la science : pour des économistes, qui plus est marxiste, elle est étroitement liée à l’idée de progrès. D’où l’importance d’un penseur comme Castoriadis, que vous citez abondamment dans votre livre : selon lui, la science n’épuise pas tout, et il souligne l’importance des institutions imaginaires, le rôle de la tragédie, en Grèce, qui permet la limitation de l’hubris, etc. G. A. : Attac, comme le mouvement altermondialiste sont, pour partie aussi, les héritiers des cultures scientistes et positivistes. Il aurait été plus difficile de construire le premier forum social mondial en Afrique ou en Inde, plutôt qu’en Amérique Latine à Poto Alegre, tant les histoires sociales et les rapports à la culture occidentale y sont différents. Mais les forums mondiaux se sont déplacés, en Afrique et en Inde et ont à chaque fois engendré de nouvelles questions. Le prochain, à Dakar en janvier 2011, abordera, depuis les mouvements africains et ceux du Sud, les questions posées par ce que nous appelons « la crise de civilisation ». Il est aussi très important de voir l’émergence de critiques latino-américaines de la modernité occidentale.
La critique de la modernité occidentale de l’intérieur d’elle-même est très riche. Depuis plus d’un siècle l’essentiel a été écrit. Mais je suis persuadée que nous sommes parvenus à un stade où de telles critiques ne peuvent plus se faire uniquement de l’intérieur, sans les apports de celles venues d’ailleurs. Parce que la modernité occidentale et le capitalisme qui va avec, a véritablement saturé tout l’espace, y compris intellectuel. Son côté « autophage » impose de retrouver la distance abolie par la globalisation économique et l’uniformisation sociale et culturelle. M. : Nous n’avons pas encore abordé la question des pratiques alternatives concrètes. Parmi celles-ci, vous en discutez une : la relocalisation. C’est, écrivez-vous, une piste concrète de travail et de lutte, mais assortie de nouveaux dilemmes : elle pourrait en effet nous conduire à une rupture avec la tradition internationaliste, puis mondialiste. G. A. : La relocalisation des activités est une nécessité écologique et sociale. Elle répond aussi à un désir démocratique, disons de « reprendre ses affaires en main », de retrouver les limites à l’expansion généralisée. C’est une manière de renouer avec l’idéal autogestionnaire, de démocratie à la base. Mais il ne s’agit pas d’exalter le local en opposition ou en concurrence avec le reste du monde. C’est justement là le sens des forums sociaux, qui sont des espaces qui renouent avec l’internationalisme, et empêchent de s’enfermer sur le local. L’espace des forums sociaux a certes des défauts, mais c’est le seul qui permette à ce jour, non pas de globaliser le local mais de mettre en Å“uvre les mots de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ». M. : Vous vous situez très loin des critiques sur « l’essoufflement » de la dynamique altermondialiste. À vous entendre, on ferait même face à un renouveau. G. A. : Essoufflement par rapport à quoi ? Je ne suis pas une adepte des lendemains qui chantent et de l’avenir radieux. Il faut rompre avec l’eschatologie classique, avec l’esprit de système propre à tout projet révolutionnaire, dès lors qu’il confie à des peuples abstraits, le devenir de l’humanité. C’est aussi de cela que le mouvement altermondialiste, même s’il est un creuset irremplaçable actuellement, a à se démarquer : il n’est pas LE sujet de la transformation sociale mondiale investi d’une mission historique, ni une sorte de Komintern ! Publié par Mouvements, le 27 septembre 2010. http://www.mouvements.info/Attac-le-tournant-ecolo-entretien.html
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Nicolas Haeringer[1] Geneviève Azam, est membre du Conseil d’adminstration d’Attac, co-présidente du Conseil scien-tifique de l’association. Elle est enseignante-chercheur en économie à Toulouse le Mirail. Elle vient de publier "Le temps du monde fini, vers un postcapitalisme civilisé" aux Éditions Les liens qui libèrent. Les propos de cet entretien n’engagent que Geneviève Azam.
[2] Attac, coordination et rédaction J.-M. HARRIBEY, Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société solidaire et économe, Mille et une nuits, Paris, 2004.
[3] voir ce lien : http://fsl33.apinc.org/fsl/chart eFSM.htm .
[4] G. AZAM, Le temps du monde fini, vers un postcapitalisme civilisé, Éditions Les liens qui libèrent Paris, Août 2010.
[5] voir : http://www.risal.collectifs.net/ spi... .
