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1983, comment le sida vint à l’esprit

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Avoir 20 ans en 1983 et découvrir le visage du sida dans Paris-Match. Exhibition, obsession, consternation.

Au début de l’été 83, j’ai encore 20 ans, je dois fêter mon 21e anniversaire en août et pour la première fois depuis longtemps, j’accepte de passer des vacances avec mon père que je n’ai pas beaucoup revu pendant les 4 ans qui ont suivi le divorce de mes parents. Mon père, un ancien major à la retraite, a loué un petit bungalow à Solenzara, en Corse, au bord d’une plage réservée aux militaires. Nous partons le rejoindre, mon frère Fabien et moi. Mon père et sa nouvelle compagne nous accueillent à la sortie du ferry. Il y a une sorte d’allégresse mêlée de gêne à se revoir ainsi après des années d’indifférence. Mais très vite, sans doute dès le premier jour, la gêne a repris le dessus. Évidemment c’est un peu étrange de se retrouver ainsi, dans ce petit bungalow étouffant de chaleur, tous en maillot de bain, dans une intimité forcée. Mon père me fait remarquer régulièrement que je suis trop maigre, trop blanc, qu’il faut que je mange davantage et que j’accepte de prendre des coups de soleil, les coups de soleil étant selon lui l’étape obligée avant le bronzage, une sorte de dépucelage de la peau, j’imagine. Il faut savoir par ailleurs que, pour mon père, « trop maigre, trop blanc », ça voulait dire « pédé ». Ni plus, ni moins. C’était sa manière de me dire : je sais…

Ça faisait quelques années que je m’amusais bien en effet… J’avais même un amant un peu officiel, Alain, avec qui je me disputais régulièrement, mais dont j’étais profondément amoureux. Nous savions l’un et l’autre qu’on finissait toujours par se recroiser et que peut-être même on finirait un jour par se prendre mutuellement au sérieux. Là, ça faisait 2 mois qu’on ne se voyait plus. Je pouvais partir en vacances tranquille…

Alors un jour, dans le bungalow, alors que tout le monde fait une sieste après le déjeuner, je décide de me plonger dans un Paris-Match qui traîne là tout en buvant mon café.

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Couverture de Paris-Match, 15 juillet 1983

La couverture du magazine nous ramène à un grand débat esthético-politique de l’époque puisqu’il s’agit d’un sondage pour savoir qui de Pamela ou de Sue Ellen est la préférée des Français. Paris-Match, c’est vraiment une lecture de vacances et une forme de régression toute particulière en ce sens qu’on y digère à la fois le triomphe des uns, comme on peut le voir ici, et le malheur des autres : victimes d’attentats, de tremblements de terre, de crashes d’avions etc. Sauf que cette fois-ci, je ne suis pas prêt à faire face à la mauvaise nouvelle de la semaine, que l’on présente - on peut le voir en bas à gauche - comme « la nouvelle peste ».

Bien entendu j’avais déjà entendu parler du cancer gay un an auparavant notamment dans un article de Libération. Il n’y était pas encore question de sida, on y faisait mention surtout du sarcome de kaposi. Justement ce jour-là, j’avais remarqué quelques taches mystérieuses sur ma poitrine, j’étais allé voir le médecin avec le journal sous le bras. En fait, j’avais juste choppé des champignons à la piscine. Champignons qui avaient disparu au bout de deux ou trois jours. Autant vous dire que je me sentais un peu ridicule d’être à ce point hypocondriaque. Depuis je n’y avais plus pensé.

En lisant ce titre sans équivoque sur la une de Paris-Match, mon inquiétude s’est ravivée d’un seul coup. J’ai tourné les pages du magazine avec fébrilité, avec autant le désir de trouver l’article que de l’éviter. Et donc je suis tombé presque malgré moi sur la grande photo d’ouverture du dossier.

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Le visage

Je crois que, parmi les personnes qui ont découvert cette image à l’époque, il y a eu deux types de réactions : ceux qui ont vu un monstre et ceux qui ont ressenti très fortement comme moi un effet de miroir. Je suis resté un long moment à regarder cette photo. Je crois qu’il ne m’est plus possible aujourd’hui de vous décrire honnêtement la terreur dans laquelle m’a plongé cette image. Je n’ai même pas essayé de lire l’article, ni même le nom de cet homme. Je sais seulement qu’en une fraction de seconde, la peur a pris possession de mon corps et que j’ai été immédiatement projeté dans une condition de survie.

Pour moi, une explosion venait de se produire sur l’autre continent. Je venais d’en percevoir l’éclair lumineux et j’allais devoir attendre maintenant la déflagration qui allait plus ou moins vite nous transpercer le corps. Quand je dis nous, qu’il n’y ait pas de confusion, je parle bien des homosexuels. Au fil des jours que je passe à la plage avec une partie de ma famille, la peur ne me quitte pas, elle continue de couler dans mes veines. Je ne supporte plus le soleil, le contact de l’eau, les mouches qui se posent sur moi. Je réalise soudain qu’effectivement je suis un peu trop maigre, un peu trop blanc. Je réalise aussi que je n’ai personne avec qui partager tout cela puisque je n’ai pas fait de coming out, puisque, je l’avais complètement oublié, ce n’est pas si simple de dire qu’on est homosexuel et surtout dans ce contexte. Il n’y a donc plus de famille qui tienne… Et le pire c’est que toutes ces sensations très physiques de terreur et d’isolement qui me mènent par moments au bord de l’évanouissement, toutes ces sensations sont pour moi, à ce moment-là, comme des signes avant-coureurs de la maladie.

Je pense souvent au personnage du Horla de Maupassant qui découvre progressivement qu’il est possédé par d’étranges symptômes, et qui se souvient par la suite de cette fameuse maladie dont il avait entendu parler dans le journal. Avec le sida, c’est l’information scientifique, avec sa dureté, ses lacunes, mais avec aussi le traitement fantasmagorique qui l’a accompagnée, qui a largement devancé les symptômes. Et bien paradoxalement, pour moi pendant ce pénible séjour en Corse, l’information scientifique, telle qu’elle est relatée ici dans le magazine, m’a d’un seul coup retranché du monde des bien-portants et il m’était impossible de parvenir à rationaliser l’événement.

D’ailleurs quelques jours plus tard, j’ai commencé à lire l’article mais dans le désordre par peur encore une fois d’y découvrir des choses toujours plus accablantes. Les seuls mots que j’arrivais à lire étaient : sida… homosexuels… maladie… mort… mort… maladie… homosexuels… sida… Ces mots tournaient dans ma tête comme une ritournelle, m’empêchant de lire correctement le texte. Depuis, j’ai retrouvé cet article qui au fond n’était pas un article honteux. On y décrit les humiliations que cet homme a subies dans le milieu hospitalier et dans sa vie en général, à la fois à cause de sa maladie et de son homosexualité. Mais le récit de ses malheurs par le menu, au fond, me semble un alibi censé excuser la brutalité de la photo qui évidemment est bien plus imposante que le texte et dont on pourrait dire qu’elle se passe de commentaires. On sait que la compassion, notamment dans un magazine comme Paris-Match, peut être le compagnon idéal de toutes sortes de phobies. En même temps, il faut savoir que cette image est extraite d’une émission de télévision où l’homme lui-même – il s’appelait en fait Ken Ramsaur - avait décidé d’alerter la monde en général et la communauté gay en particulier. Alors évidemment, je n’aurais sans doute pas davantage été rassuré si j’avais assisté à cet appel en direct à la télévision mais je pense que j’aurais préféré entendre la parole de cet homme plutôt que de me retrouver face à cette vision déshumanisée, cette présentation presque de monstre de foire à laquelle s’est livrée Paris-Match.

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Le couple

Voici la double page qui suivait immédiatement la photo d’ouverture. C’est une image tout aussi terrifiante, mais qui me semble dire autre chose. Ici nous voyons Ken Ramsaur en compagnie de son petit ami dont l’article d’ailleurs nous dit qu’il a été très courageux. Évidemment ce qui frappe à première vue c’est le caractère obscène de la mise en page : le côté avant/après. Mais ce qui m’a troublé surtout en revoyant ces deux images c’est que la seconde semble être un peu le révélateur de la première. Ça m’a fait penser à ce film de science-fiction de John Carpenter, je crois, où des lunettes de soleil permettent de démasquer les monstrueux aliens. Il ne faut pas oublier que c’est la première fois que, dans Paris-Match, mais sans doute aussi dans un magazine français, on publiait la photo d’un couple gay. C’est vraiment dommage…

Quand je disais tout à l’heure que cette épidémie était comme une bombe qui explosait sur un autre continent, il faut préciser que cette explosion a eu lieu aux États-Unis dont on dit toujours qu’ils ont 10 ans, 20 ans d’avance sur nous et où en effet les gays, sans pour autant avoir beaucoup plus de droits qu’en France, avaient certainement au début des années 80 davantage de visibilité. Et même si j’avais quelques réticences à l’époque, il y avait pour moi dans l’exemple américain une forme de promesse que l’épidémie de sida, et encore une fois surtout son traitement par certains médias, métamorphosaient clairement en malédiction. Et c’est cette malédiction que je ressentais et que je ressens encore aujourd’hui face à ces deux images. Alors on peut me reprocher d’en faire trop avec cette histoire de malédiction, à essayer d’interpréter l’inconscient d’un magazine comme Paris-Match, mais il se trouve que cette malédiction a été théorisée à la fin des années 80 par un auteur qui est mort il n’y a pas si longtemps et qui a eu droit a de nombreux éloges dans la presse. Je parle de Jean Baudrillard qui dans un de ses livres n’hésitait pas à décrire le virus du sida comme une production inévitable du rapport au même, donc de l’homosexualité présentée elle-même, je cite, comme une « dilapidation de l’espèce humaine ». L’épidémie de sida serait donc, toujours selon lui, « une épidémie d’autodéfense » et de conclure par cette sentence à la fois grandiloquente et abjecte : « Celui qui vit par le même, périra par le même ». Alors vous pouvez prendre cette phrase de Baudrillard et la plaquer sur ce diptyque et vous verrez que ça produit son effet ; « celui qui vit par le même, périra par le même ». Impeccable. Je dois dire que même la notion de « punition divine » me paraît être presque plus chaleureuse que cette ontologie haineuse de l’homosexualité. Rappelons que ce texte n’a soulevé aucune critique particulière au moment de sa parution.

Il faut dire qu’au fil des années et des livres, la pensée de Baudrillard s’est réduite au fond à un seul et misérable concept : celui de fatalité. Et bien entendu le concept de fatalité par temps d’épidémie ce n’est pas vraiment un outil très efficace pour penser par exemple la prévention, le progrès médical ou le soutien aux malades… Pour renverser cette fatalité, il a fallu des associations, on en parlera sans doute tout à l’heure.

Et pour mettre un terme à ce climat de malédiction, il y a eu des contre-feux esthétiques, militants – ce n’est pas incompatible. Alors aujourd’hui, c’est drôle de se retrouver à la même tribune que Pierre Trividic car je me souviens d’un passage de son film La Différence entre l’Amour qui me semble être une réponse directe à cette double page et à la fois à la réflexion absurde de Baudrillard. J’ignore d’ailleurs si ce Paris-Match l’a inspiré. Dans ce film, on peut voir un spot de prévention assez étonnant : ce sont d’abord deux hommes enlacés sur un lit, assoupis sans doute après l’amour, accompagnés du slogan « voilà comment nous sommes » puis en fondu enchaîné les deux hommes se transforment en squelettes toujours aussi enlacés. Et on peut lire alors : « voilà comment vous nous rêvez ».

Tout cela pour dire que conjurer une malédiction, ce n’est pas la neutraliser ou la retourner à l’envoyeur, c’est simplement rappeler que les malédictions, ça n’existe pas, que tout est affaire de perception, de jugement à travers la perception. Ce qu’on appelle habituellement un système de représentation. Alors que s’est-il donc passé de si particulier au début de cette épidémie ? Et bien, quand on regarde cet article de Paris-Match, on a, il me semble, une partie de la réponse. Il s’est passé une chose assez simple en vérité : l’information scientifique pessimiste à juste titre dans son analyse de l’épidémie mais imprécise, en tout cas à l’époque, sur les réponses à apporter, a permis un certain nombre de discours qui n’avaient plus besoin d’exprimer une quelconque phobie envers les homosexuels en tant que tels puisque la maladie - et ses progrès inquiétants parmi les gays - suffisait à les disqualifier physiquement, socialement et symboliquement. On pouvait donc en effet passer sereinement au récit compassionnel de l’épidémie, l’air de rien. En ce sens, le sida reste pour moi au début des années 80, et même si d’autres catégories de personnes étaient touchées, une maladie d’homosexuels.

Alors, après mon court mais terrible séjour corse, je n’ai pas réussi à avoir une vie normale : la peur a continué d’occuper tout mon temps. Je n’ai plus eu de rapports sexuels, et donc pas de relations sentimentales. Rien. Pour moi la peur d’être contaminé ou de contaminer, c’était un peu la même chose. Il m’a fallu aussi pas mal d’années pour accepter de passer le test de dépistage. Aujourd’hui, si je se suis toujours fier d’être « trop blanc, trop maigre », comme dirait mon père, en revanche je ne suis pas particulièrement fier d’être séronégatif. J’en suis simplement content. Je ne dis pas ça par pudeur ou provocation vis-à-vis des copains séropos, je le précise simplement parce qu’après ce trauma originel qu’à été cette lecture – ou plutôt cette vision – de Paris-Match en Corse, je n’étais pas moins dans le déni que d’autres qui ne se sont pas protégés. Mon hyperconscience de l’épidémie n’a pas été exempte de fantasmes tels que ceux que je viens de décrire et de condamner parce que je pense qu’il était difficile à ce moment-là de s’extirper de ce système de représentation, et des jugements diffus qu’il véhiculait.

Pour conclure, j’aimerais vous rassurer sur le fait que j’ai recommencé à baiser en 88 ou 89, je ne sais plus. Avec Alain, vous savez, cet amant que je finissais toujours par recroiser. Là, je l’ai vu pour la dernière fois. On est allé dîner au restaurant. Il avait du mal à marcher, le souffle court. On a parlé de tout et de rien. Évidemment il était malade. Évidemment il ne m’en a rien dit, mais il ne l’a pas caché non plus. Évidemment je ne lui ai pas posé la question. On a passé la nuit ensemble, comme si de rien était. Très bien. Le lendemain, il m’a promis de me rappeler. Des semaines ont passé, puis des mois. Je me suis rendu compte que je n’avais pas son numéro de téléphone. Il m’avait juste dit qu’il était retourné chez ses parents. J’ai retrouvé le numéro sur l’annuaire. J’ai appelé. Je suis tombé sur son père qui m’a demandé qui j’étais. Un ami j’ai dit. Il m’a répondu qu’Alain été hospitalisé depuis plusieurs semaines, que je savais bien pourquoi, que c’était sans doute à cause de gens comme moi, qu’il ne m’autoriserait pas à lui rendre visite, qu’il ne me donnerait même pas le nom de l’hôpital. Il m’a fallu attendre 1995 pour apprendre par un ami commun qu’en effet Alain était mort quelque temps après ce coup de fil. C’est dommage.


La parenthèse hantée : entretien avec Robin Campillo paru dans Vacarme (30), printemps 2005.

Publié par Mouvements, le 16 mai 2007. http://www.mouvements.info/1983-comment-le-sida-vint-a-l.html

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3 Messages de forum

  • Superbe article, très précis, émouvant, effrayant aussi, pour le gay que je suis. Il m’arrive de me plaindre d’être tombé en pleine "génération capote" (né en 78) mais avoir vingt ans au début des années 80 devait être quelque chose de très très délicat.

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  • 1983, comment le sida vint à l’esprit

    16 janvier 2011 00:16, par HEP
    je suis tombé sur votre article en cherchant la vidéo que j’ai vue il y a quelques années, qui rassemblait les journaux télévisés parlant du SIDA avant que la maladie ne soit connue. Pour un hétéro comme moi, l’avis d’un homo sur ce sujet délicat est très intéressant. Merci pour votre article. Je repars à la chasse de mes vidéos. HEP

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auteur Robin Campillo
Robin Campillo est scénariste et cinéaste.

Pourquoi ce texte?

Dans le cadre du cycle de conférences marquant le trentième anniversaire de son inauguration ("Histoire des trente"), le centre Pompidou a invité Philippe Mangeot, membre du comité de rédaction de la revue "Vacarme" et ancien président d’Act-Up Paris, à concevoir, le 28 mars dernier, la soirée consacrée à 1983, année de la découverte du virus du sida. Parmi ses invités, le cinéaste Robin Campillo (auteur des "Revenants", 2005) livra un témoignage bouleversant, condensé de souvenirs intimes et de réflexions politiques. Il a bien voulu que "Mouvements" le publie.

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