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Après Bourdieu, le travail de la critique

Bourdieu avant Bourdieu, l’incohérence rétrospective


LIVRES. La biographie dernièrement parue sur Bourdieu s’apparente à une quête sacrée du « bonhomme intime ». Compte-rendu d’un ouvrage auquel manque la rigueur du sociologue mentionné ou la légèreté assumée des Monty Python. 12 juin (...)

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Le phénomène Bergson


NOTE DE LECTURE. François Azouvi, La Gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique, Paris, Gallimard, 2007, 396 p. Comment expliquer le succès culturel, hors de son cercle d’émergence, d’une philosophie ? Le cas Bergson. 29 Novembre (...)

Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?


LIVRES. Nous publions un extrait de l’introduction du dernier livre de Stéphane Haber, L’aliénation, à paraître sous peu. Ce livre retrace l’histoire du concept d’aliénation, concept très utilisé en philosophie, psychanalyse ou sciences sociales avant (...)

Bourdieu : réceptions et appropriations


L’appropriation du savoir sociologique par les acteurs peut-elle contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques ?

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La philosophie critique : porte-parole de la souffrance sociale ?


Quel cas faire de l’usage par Pierre Bourdieu de la catégorie de porte-parole ? Cette notion n’est d’emblée pas séparable d’une problématique que Bourdieu a fortement contribué à populariser, celle de la souffrance sociale. En fait, le concept de (...)

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Un renouveau de la critique syndicale ?


L’engagement de Pierre Bourdieu pendant les grèves de 1995 ne signifie pas pour autant qu’il menait une réflexion approfondie sur le mouvement syndical et en appréhendait toutes les contradictions. C’est en fait un rapport politique au syndicalisme (...)

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Quelle critique après Bourdieu ? et


Dans l’espace délimité des démarches qui affirment que la sociologie a pour vocation de contribuer à plus de justice sociale et de démocratie les voix de la critique prennent des chemins pluriels.

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Objectivation sociologique, critique sociale et disqualification


"Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystificateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au principe de beaucoup d’erreurs scientifiques."

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Politique de l’engagement sociologique


La question de l’efficacité de la critique est prise entre la croyance de l’impuissance et dans l’illusion démocratique. Sa réception et son appropriation sont cependant possibles, sous certaines conditions (...)

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La critique féministe et La domination masculine , , , et


Retour sur les apports et les limites de la sociologie de Bourdieu dans l’étude des rapports sociaux de sexe et de genre et sur la question de l’articulation de la démarche scientifique et de l’action politique dans la posture (...)

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Info sur la rubrique

Plus que tout autre, Pierre Bourdieu avait en cette fin de siècle incarné la posture critique, aux yeux de ses collègues comme à ceux des simples citoyens. Même s’il a tenu à distinguer son engagement des grandes figures qui l’avaient précédé (de Voltaire à Sartre), celui-ci lui avait apporté une audience qui l’inscrivait dans la lignée des grands intellectuels français. Il représentait un interlocuteur privilégié du mouvement de radicalisation qui a renouvelé profondément les formes et les thèmes de l’engagement, des grèves de décembre 1995 aux luttes contre la mondialisation néolibérale. Cet écho politique s’était ajouté à la renommée internationale de ses travaux. Il s’était identifié à ce rôle, au point qu’il utilisait le terme de « sociologique critique » pour qualifier son travail et celui de ses proches.

Sa disparition laisse un vide qu’il ne sera pas aisé de combler et des voies qu’il sera plus difficile de parcourir sans son aide. En même temps, elle pousse aussi à frayer des chemins qui n’ont pas été parcourus par Bourdieu, voire qui diffèrent profondément de ceux qu’il avait tracés. En effet, si la remobilisation sociale initiée en 1995 fut salutaire, il n’est pas sûr qu’elle ait véritablement rendu sans objet le sentiment qui prévalait auparavant d’une sorte d’épuisement de la pensée et du discours critique. La perte d’intensité de l’activité critique, perceptible dès les années quatre-vingt, est sans aucun doute à mettre au compte d’un bouleversement des repères et des répertoires de l’action politique comme de l’engagement intellectuel. Elle est liée à la fin de l’époque où la contestation de l’ordre politique, économique, social et esthétique était articulée à l’espérance révolutionnaire. Pour prendre des visages multiples, celle-ci n’en constituait pas moins « une flèche dans le cœur du temps présent ». En l’absence de projet politique global de rupture avec l’ordre existant, la critique n’est-elle pas condamnée à l’impuissance ? Cantonnée dans la défense nostalgique du passé ou dans l’attente messianique d’un avenir meilleur, n’est-elle pas destinée à s’effacer devant les diverses figures de l’expertise ?

Ces questions sont d’autant plus aiguës que le monde social est devenu moins lisible. Les formes de domination et d’injustice semblent s’être multipliées et compliquées, au point de rendre impraticable l’utilisation d’une grille d’analyse unique. Les catégories de la critique marxiste ont cessé d’être le socle politico-intellectuel commun des formes de contestation sociale. Les signes sont manifestes d’une spécialisation ou d’une fragmentation grandissante : critique de l’économie politique, critique écologique, critique féministe, culturelle, etc. Dans le Manifeste, Marx écrivait que, dans le monde moderne, « tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané ». Il en concluait que les hommes seraient enfin forcés de jeter un regard lucide sur leurs conditions d’existence. Ironiquement, les outils, les catégories et les méthodes sur lesquels s’appuyait la critique ont à leur tour été remis en question, au moment même où la foi dans un monde meilleur était elle aussi dévoyée et largement discréditée.

Ces difficultés doivent être mises en rapport avec le cloisonnement relatif des champs et des répertoires de la conflictualité sociale. Devant la multiplication des fronts et des acteurs et en l’absence de sujet collectif de référence, réel ou fantasmé (le prolétariat, « classe universelle ») susceptible de porter un projet de rupture, la critique est questionnée dans sa capacité à produire de la « subjectivité » politique à même de questionner le monde autrement qu’à la marge.

C’est sans doute pourquoi le renouveau de la contestation dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix n’empêcha pas le sentiment diffus que la critique se réduisait à un exercice gratuit et sans lendemain, à une sorte d’éthique de la conviction peu à même de modifier durablement le monde réel. L’histoire a montré que le refus et la résistance constituent presque toujours des moments préalables aux réorientations majeures. Mais elle enseigne aussi à quel point nombre de refus et de résistances s’engagent très souvent sur des voies sans issue. Parfois, les attaques répétées jusqu’à la routine contre le nouvel ordre idéologique néolibéral issu de la fin de la guerre froide (la fameuse « pensée unique »), le flot de cette parole critique qui semblait découplée de tout projet d’avenir, ne semblaient-ils pas d’une manière paradoxale témoigner d’un découragement profond ?

Si la critique se trouve confrontée à la question décisive de son efficacité sociale, ne risque-t-elle pas en retour d’être paralysée par l’injonction de formuler des propositions alternatives aux situations d’injustice qu’elle dénonce ? Dans un environnement idéologique saturé par le modèle de l’expertise, la négation ne se suffit pas à elle-même : à quoi bon la critique si son auteur n’est pas à même de formuler dans son sillage des recommandations précises pour l’action, et des pistes de réformes ? Dès lors, à quelles conditions la critique peut-elle renouer avec la radicalité ?

Par sa place centrale dans la recherche et dans l’espace public, Bourdieu était, plus que tout autre, en butte à ces constats et à ces interrogations. Son engagement personnel et son œuvre constituèrent des points d’appuis pour nombre de mouvements sociaux. Le sociologue ne tentait-il pas d’édifier une nouvelle théorie globale, capable de donner les outils essentiels pour comprendre de façon unifiée les contradictions du monde contemporain ? Ne tirait-il pas les conséquences pratiques de sa critique, devenant ainsi un exemple de politisation pour de nombreux étudiants et universitaires ? N’allait-il pas jusqu’à appeler de ses vœux une interrogation sur les modalités de constitution d’un discours critique, en portant sans ménagement l’éclairage sur les positions sociales à partir desquelles se définissent les sujets, individuels ou collectifs, susceptibles de prendre en charge et de porter le discours critique ? Son œuvre ne contribuait-elle pas à dévoiler les habitudes de penser et d’agir que les individus incorporent sans le vouloir et la plupart du temps sans le savoir, à partir du lieu qu’ils occupent dans le monde social ?

Cependant, si la sociologie critique de Pierre Bourdieu a sans aucun doute constitué une ressource théorique pour un monde militant désorienté, son entrée fracassante sur la scène politique comme « science des dominés » ne fut pas sans susciter interrogations et malaises. Le style d’intervention, la difficulté à engager un véritable dialogue avec d’autres types de critique, le fait que celles-ci aient été le plus souvent écartées de façon polémique ou ignorées suscitaient des incompréhensions, voire de l’exaspération. L’arrivée tardive du sociologue sur le terrain de la critique de la domination masculine en est un exemple. Par sa notoriété et la rigueur de son analyse, Bourdieu contribua à une diffusion du thème à des milieux qui n’avaient guère été touchés auparavant, mais il provoqua le scepticisme de nombreuses chercheuses et militantes féministes dont les travaux et les actions furent au mieux considérés de haut, au pire passés sous silence.

Au-delà du style, le sous-tendant peut-être, c’est le rapport entre la critique intellectuelle des sciences sociales et la critique pratique des citoyens qui était en jeu. Le modèle que le sociologue a défendu jusqu’au bout implique une coupure épistémologique radicale entre la raison théorique des savants et la raison pratique des simples mortels. Avec la figure du « corporatisme de l’universel », il postule que les champs scientifiques ou artistiques poussent ceux qui s’y activent à défendre la raison, l’authenticité ou la vérité lorsqu’ils veulent briller, là où le champ politique pousse ses acteurs à lutter plus trivialement pour le pouvoir. En conséquence, lorsque les scientifiques ou les artistes se font intellectuels, ils interviennent au nom de valeurs qui transcendent la cité. Les savants peuvent en outre revendiquer des catégories d’analyse dont l’objectivité est inaccessible aux simples citoyens. Au bout du compte, cette critique de la domination ne dénie-t-elle pas, dans une large mesure, aux acteurs sociaux une capacité propre d’évaluation et d’objectivation de leur position dans l’espace social ? Le sociologue ne revendique-t-il pas ainsi un exorbitant monopole de la raison, un peu à la manière dont Platon attribuait au philosophe la capacité unique de sortir des brumes de la caverne pour contempler les aveuglantes vérités du grand jour ? Est-il possible de penser de cette manière l’articulation de la critique des intellectuel-le-s et de la critique produite par les des mouvements sociaux ? Ne passe-t-on pas à côté de la façon dont les citoyens exercent leurs capacités critiques dans leur vie quotidienne ? Ne délaisse-t-on pas paradoxalement l’analyse des conditions institutionnelles et sociales qui peuvent favoriser l’exercice de ces capacités ?

Ces interrogations font retour dans les orientations et le positionnement de la critique. Dans l’engagement de Bourdieu, la question de la transformation sociale tend à céder le pas à une posture de « résistance ». Faut-il y voir une forme politico-intellectuelle forte qui permet de maintenir une exigence de radicalité, de partir des luttes sociales réelles plutôt que d’un projet d’intellectuel utopique ou de politiques réformistes embourbées dans l’horizon borné de ce qui est actuellement possible ? Faut-il au contraire y déceler le signe de l’impuissance de la « sociologie critique » à penser un horizon de transformation ou à justifier de façon raisonnée des points d’appuis éthiques et politiques sur lesquels appuyer sa dénonciation ?

Mouvements

Dossier paru dans le n°24 de Mouvements, en mai 2002, coordonné par Hugues Jallon et Lilian Mathieu